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ISBN : 2756101966
Éditeur : Léo Scheer (19/08/2009)

Note moyenne : 3.65/5 (sur 57 notes)
Résumé :

Conquistadors raconte un épisode de la conquête du monde telle que je l'ai rêvée, ouragan ou invasion de sauterelles. C'est en tous les cas un grand raout d'or et de sang, épopée glorieuse et vulgaire, comme elles le sont toutes, assortiment de hautes manœuvres et de mauvais coups. Cet épisode est celui de la conquête du Pérou par Francisco Pizarre et de la destruction de l'Empire inca. On y voit s'ouvrir ... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (15) Voir plus Ajouter une critique
ClaireG
  26 novembre 2017
Les conquêtes espagnoles, c'est la faute à Christophe Colomb. Il a fait des émules.
Francisco Pizarro, fils naturel de Gonzalo Pizarro Rodriguez de Aguilar, navigateur averti, ne supporte plus sa condition inférieure et décide de tenter sa chance en Amérique du Sud où il a tôt fait de montrer ses capacités de commandement. Une rigueur extrême et un mépris profond pour les hommes le conduisent à vouloir autre chose que le courage ou l'audace. Analphabète à la tête d'une troupe de rustres, il s'esquinte à découvrir les terres inconnues.
A cheval pour les chefs, à pied pour l'armée, tout ce monde marche, marche, marche dans les forêts denses et humides, dans les montagnes de la cordillère, sous la pluie incessante ou le soleil implacable. Pizarro fait ami-ami avec les autochtones qui très vite, après avoir été pillés et souvent assassinés, servent d'esclaves et de porteurs.
Après deux expéditions au Panama et sur les contreforts andins, accompagné de Diego de Almagro, son fournisseur d'hommes, de provisions et de bateaux, Francisco Pizarro, retourne en Espagne plaider sa cause auprès de Charles-Quint afin qu'il lui confie une nouvelle mission dans l'empire inca. L'or, beaucoup d'or, étant un argument de poids, Pizarro, couvert de privilèges, surtout pour lui et peu pour Almagro, repart pour le Pérou avec armes et bagages, dont ses trois frères.
Huayna Capac, l'Inca, se meurt de la variole apportée par les étrangers. Pas facile de régler pacifiquement la succession quand on a 400 enfants ! Huascar et Atahualpa se partagent cet immense empire. La terreur règne. C'est à ce moment qu'arrivent Francisco Pizarro et Diego de Almagro. « L'empire semblait composé de mille peuples hétérogènes, ne parlant pas les mêmes langues et n'ayant pas les mêmes coutumes. Cela fut un avantage que les conquistadors comprirent aussitôt. Ils pouvaient éveiller les vieilles rancoeurs, rouvrir les anciennes plaies. Selon ce principe, dont les applications sont aussi nombreuses que les noeuds à la barbe des conquistadors, Pizarre ménagea les Huancas, les Soras, les Ancaraes, les Pocras, les Chancas, et bien d'autres. L'empire tombait en miettes, Pizarre souffla dessus ».
Il fut reçu en hôte apprécié par Atahualpa qui lui fit découvrir la civilisation raffinée des Incas et les richesses accumulées au cours de siècles de conquêtes. La fièvre de l'or s'empara des Espagnols. Ils arrachèrent l'or des façades, volèrent les bijoux et les statues, pillèrent les sépultures, amassant des monceaux de métal jaune en piétinant sans cesse dans le sang des Indiens. de coups de force en trahisons, Atahualpa fut fait prisonnier contre rançon : sa vie contre la pièce où il était enfermé remplie d'or. Ce qui fut fait et Pizarro le fait exécuter.
Il construit une ville – la Ciudad de los Reyes – qui reprend son nom quechua quelques années plus tard, Lima. Il en devient gouverneur et Almagro se contente de Cuzco. le combat des chefs se solda par le départ d'Almagro qui veut découvrir le Chili. L'aventure échoue et les voilà revenus à leur inimitié frénétique. le fils d'Almagro complote contre Pizarro et ses frères. le tyran prend un coup d'épée dans le ventre. « le sang flotta autour de lui comme un papillon. Il y eut un silence. le dernier serviteur était mort. La pelote des Parques roula sous un meuble. Les conjurés s'écartèrent. Sur le sol, le gouverneur se tordait lentement, les yeux ouverts ».
Je suis sortie de ce livre épuisée. Par les marches incessantes, par la folie hallucinatoire, par les pillages, les massacres. Par l'odeur écoeurante du sang et de la cupidité. Epuisée par ces conquérants avachis, dépenaillés, obsédés, violents, lamentables. Epuisée parce que ces exactions étaient faites au nom de Dieu et pour l'amour de la lointaine Espagne.
Eric Vuillard a écrit ce livre en 2009. Déjà, il possédait l'art de la formule, la précision du trait, la rapidité de l'expression et l'esprit de synthèse pour ces conquêtes espagnoles qui n'étaient pas encore à leur apogée. Et pourtant, c'est long à lire, presqu'aussi long que ces marches forcées, que ces fourberies, que ces tueries continuelles. le style est fougueux, le rythme approprié à chaque circonstance, la langue parfaite.
Mais pourquoi Pizarro l'analphabète, chevauchant sans cesse, a-t-il autant d'états d'âme, autant de retours sur son enfance bâtarde ? Cela ne cadre pas vraiment avec le personnage. Sans doute réunit-il toutes les questions qu'il est bon de se poser sur la colonisation, sur les défaites et les victoires, sur le droit de déposséder les uns pour assouvir le pouvoir des autres. Lecture très instructive pour ceux qui aiment les pages sanglantes de la grande Histoire et celle moins connue de cette partie du monde.
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mcd30
  19 septembre 2018
Pendant des années, les conquistadors ont évoqué ce film vu il y a fort longtemps : Capitaine de Castille où le héros, qui n'est autre que Tyrone Power, fuit l'inquisition, part pour les Amériques et meurt victime d'un sacrifice inca. Mais là, il n'en est rien.
Un homme avide de pouvoir et d'argent,la soif de l'or qui s'empare de tous, avilit les hommes et les rabaisse à leurs instincts les plus bas.
La froideur du métal convoité, la froideur et l'inhumanité des conquistadors, une époque où l'homme à moins de valeur que la marchandise. La matérialité est au zénith. Et nous voici partis pour une longue traversée de l'Amérique du Sud où tout n'est que souffrance, peur, mort et chaos pour la population.
Une vision bien négative de l'humanité si on ose l'appeler ainsi dans de telles circonstances. L'homme en a-t-il tiré une leçon, a-t-il éprouvé des remords ? Pas vraiment puisque quelques siècles plus tard, il s'attaquera aux Amérindiens d'Amérique du Nord pour leur prendre des terres dont ils ne revendiquaient même pas la propriété mais c'est une autre histoire.
En dépit de cette noirceur, Eric Vuillard m'a entraîné à la suite de ces conquistadors et je ne sais par quel artifice, je me suis retrouvée dans un film plutôt que dans un livre, et j'aime son style très visuel.
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Marc-Sefaris
  15 mars 2018
Dans Conquistadors, Il est question d'un double désastre retentissant: les Espagnols de Pizarre, quelques centaines de mercenaires braves et sournois, mettent à sac un empire fabuleux et craintif. Il ne s'agit pas seulement de narrer des exactions dont on sait déjà presque tout, mais d'évoquer la chute sans fin qui unit vainqueurs et vaincus. Comme dans tous les grands textes épiques, l'oeuvre se clôt sur un double deuil. Funérailles de Patrocle et d'Hector au dernier Chant de l'Iliade, morts simultanées de Mâtho et de salammbô imaginées par Flaubert, ici anéantissement de l'âme indienne et déchéance vertigineuse des bourreaux qui se déchirent. Et au coeur de ces catastrophes jumelles qui mènent droit à notre civilisation moderne, L Histoire se scinde en dizaines de petites épopées avortées, dérisoires, méritantes, oubliées. Ils s'appellent de Soto, Benalcazar, Orgonez, Alvarado, Challco Chima, Manco Inca, et tant d'autres dont le lecteur suivra les prouesses désordonnées, le long de précipices et de brefs chapitres aux descriptions rares mais d'une précision sensorielle saisissante. Et comme dans tout grand récit épique, les scènes semblent se répéter, expéditions, combats, complots, atermoiements, mises à mort, en d'incessants mouvements de balancier qui engloutissent hommes, cités et espérances. Mais il suffit d'un adjectif adroitement placé ou d'un rythme nouveau pour que le énième geste de guerre ou d'abandon apparaisse unique. Les conquistadors se trouvent désemparés sur ces terres d'altitude si étrangères (seul Pedro le fou y trouve immédiatement ses marques) et pourtant ils sont sans cesse ramenés à l'intimité de leur enfance espagnole, en contemplant un buisson ou en entendant une vieille chanson indienne. de la même manière, Eric Vuillard ne cesse de surprendre le lecteur, multipliant les incartades narratives, les prolepses à contre-temps, les intrusions d'un "je" désinvolte, les métaphores incongrues, tout en le berçant de son écriture homogène et douce. Impitoyable hauteur de vue et chant familier, c'est l'un des mille paradoxes de Conquistadors.
C'est que l'auteur semble décidé à nous conter, par delà la chronique historique, les périples de l'âme humaine. "Il y a un mélange inexplicable dans le caractère de ces guerriers espagnols. Pieux et croyants comme les meilleurs des chrétiens ils invoquent Dieu d'une âme ardente et commettent les pires atrocités. Capables des exploits les plus héroïques, ils se trahissent et se combattent les uns les autres de la façon la plus honteuse, et en dépit de leurs actions méprisables ils ont un sens élevé de l'honneur et un sentiment étonnant, vraiment remarquable, de la grandeur historique de leur tâche" disait Stefan Zweig dans le chapitre des Très riches heures de l'humanité consacré à Balboa. Eric Vuillard explore plus profondément, couteau du sacrificateur en main, les entrailles de ces "géants maladroits". Et au moment où ils sont à nu, poussiéreux, expirants, le même Eric Vuillard recueille leurs dernières confidences avec compassion. C'est que "l'âme est une poignée de terre, ration d'amour, jetée aux chiens". Les conquistadors de Vuillard sont venus pour s'emparer de l'or que l'on trouve, leur ont dit les légendes, en quantités prodigieuses au Pérou, auprès de l'Inca. On ne leur a pas menti. Mais aucune richesse ne saurait les satisfaire, l'or ne sera jamais assez pur, assez décisif, le plus grand amoncellement de métal précieux ne vaudra guère plus que "bouillie jaune, plaque molle, fiente". Ce qu'ils désirent derrière l'or, c'est "un coffre grand comme le monde et dur comme le roc, car ils voulaient tenir l'âme et le monde". Leur quête d'absolu prend alors des allures de fuite en avant: ça sera la grande "chasse à Dieu" _ massacre des idolâtres, croix plantées au petit bonheur la chance, brusques et brèves effusions de piété enfantine, puis le rêve insensé de découvrir et de se rendre maître d'un nouvel Eden, d'une innocence première. "A un vertige de posséder succède un vertige de perdre", les arquebuses et les charges de cavalerie ne peuvent rien y changer. A défaut de désir comblé et sanctifié, il pourrait y avoir la rageuse quête à rebours: celle de l'abjection, de l'âme qui se baigne dans le sang des innocents. Pizarre et les siens sont tentés, il y aura bien des massacres gratuits, mais la fatigue finit toujours par les accabler. La gloire chevaleresque et la sainteté leur échappent, il en sera de même de la folie meurtrière.
Conquistadors, oeuvre de conteur mais aussi de moraliste, relate ainsi le lourd châtiment qui pèse sur les vainqueurs; ça ne sera pas la mort _ la mort qui apparaît presque comme une délivrance, le retour en enfance fugace mais salvateur _ ni même la mort infamante: rongé par la syphilis, ou assassiné à la fin d'un repas par d'anciens frères d'armes, ou fiévreux sur les rives d'un autre continent. le véritable châtiment, c'est la sensation, la certitude de ne pas avoir vécu, au mieux d'avoir traversé la vie comme un théâtre, de n'être qu'un "hidalgo d'opérette". Cette sinistre révélation existentielle revêt de nombreuses formes: l'action est un leurre, puisque "le présent est toujours charogné du passé"; la vie des guerriers envieux devient une longue "procédure", ils se perdent en "finasseries" juridiques dénuées de sens et d'effet; ils se regardent les uns les autres comme de simples personnages de "tapisserie" ou de "vitrail", figés et fictionnels; Pizarre croit s'effondrer comme une statue d'argile après avoir violé une princesse; et finalement, eux qui vécurent de manière intense et inouïe, ils doutent de la réalité de leurs propres aventures: suis-je seulement venu au Pérou? se demande le conquistador épuisé. Les promulgations de puissance ne rendront pas plus tangibles ces réalités qui s'effilochent, car le langage lui même est corrompu, trompeur, inapte: "Il y avait quelque chose d'inexistant dans les mots". C'est pourquoi les thèmes de l'inachèvement et de la déchirure reviennent de manière obsessionnelle dans le roman. Les principaux acteurs du drame, Pizarre, Almagro, et même Atahualpa l'empereur sont tous des bâtards, en quête d'une légitimité qui ne sera jamais totale. Il y aura toujours un demi-frère pour réclamer sa part ou, tout rival écarté, une conscience de l'indignité. L'unité est impossible. La guerre civile est partout, en chacun de nous. "Un visage humain vu de face", assène le narrateur, est en réalité "fait de deux profils qui s'affrontent" _ d'où la photo d'Eric Vuillard sur le bandeau, à la manière d'une médaille antique, de profil, la seule posture qui permette à un humain de s'incarner, d'un côté puis de l'autre?
C'est en tout cas ce principe qui préside à l' écriture oxymorique de Conquistadors. Tout appelle son contraire, parce que tout naît de la confrontation intérieure. L'impulsion de Pizarre qui lui permettra de plonger ses mains dans un empire et d'évincer le pâle Almagro? "Sa haine et son amour de Dieu", " sa haine et son amour du roi". La fascination qu'exercent les paysages des Andes, successions de cimes, de forêts, de déserts? "Une telle profusion de vie, et qui sentait la pourriture". Et ce paradoxe fondamental, lourd de conséquences sanglantes: derrière toute vengeance, toute brutalité, il y a, en creux, le mouvement de "l'amour" et du "pardon". Ces grands sentiments antagonistes ne sont pas diffus, abstraits, mais violemment incarnés dans des corps souffrants, qui s'écharpent, qui se démembrent, qu'il faut "creuser" jusqu'à l'"os". Pourtant il y a des moments où l'affrontement s'estompe, la nuit notamment, temps de trève pour les Incas, mais surtout repos qui transfigure les conquistadors: "Ils dorment. Comme des enfants travestis en croisés". Mais si la nuit est bien "le plus beau voyage", il faudra se réveiller, affronter de nouveau le soleil et la déception. Il y a aussi ces éclairs d'humanité, où les ennemis acharnés se reconnaissent soudain frères dans l'affliction, même au coeur de la bataille: "Par moments, Hernando croisait le regard de l'Inca et ils échangeaient des confidences interminables à travers les cris et l'éclat des épées". Plus fondamentalement, Espagnols et Indiens partagent une même émotion qui exalte et paralyse: l'effarement (l'adjectif "effaré" est sans doute un des plus répétés). Alors, pour traduire ces amorces de réconciliation humaine, les phrases ciselées, définitives, se voient parcourues de failles humoristiques, d'échappées poétiques, et les mots "de pierre" comme les momies que l'on déplace tiennent des "conciliabules farfelus". Et puis parfois, plus simplement encore, quelques notations, en marge des longues marches ou des massacres, qui disent la beauté de l'instant, l'éclat de la vie humble, la douceur d'un chemin neigeux.
"C'est cela parler, écrire, cette tentative désespérée d'atteindre les côtes brumeuses du monde". En suivant les conquistadors dans leurs perditions, Eric Vuillard, capitaine de guerre et confesseur, nous aura fait aborder, avec une énergie et une délicatesse impressionnantes, un continent de brume fait de chair, de tristesse, de mystère et d'élévation.

Lien : https://marcsefaris.canalblo..
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Anagnostes
  23 août 2014
Le livre d'Eric Vuillard décrit la conquête du Pérou, au XVIe s., par Francisco Pizarre et sa petite troupe d'hommes et de chevaux, puis la guerre civile qui opposa les conquistadors entre eux. Moins qu'un roman historique, le livre est « une épopée glorieuse et vulgaire » (E. Vuillard, 4e de couverture), celle de ces hommes déclassés et illettrés qui conquirent le nouveau monde pour le compte de l'Espagne et de Charles Quint. E. Vuillard suit les aléas de cette conquête et la longue marche des troupes de Pizarre dans les montagnes et les forêts, dans le froid et l'humidité, et il décrit cette soif d'or et de sang qui mena ces hommes loin de tout. Car l'or est le principal moteur de ces pérégrinations tragiques dans la Cordillère des Andes, et il est accumulé en masse, jusqu'au dégoût, avant d'être expédié sur le vieux continent : « Tant il y avait d'or autour d'eux, sur les tables que fouettaient les cartes, sur le sol, derrière eux, entassé, ou encore dans leur poche, à leur chemise, partout, qu'ils éprouvèrent une sorte d'écoeurement . Il y eut une épidémie de dégoût. (…) de chose inouïe, l'or devint bouillie jaune, plaque molle, fiente » (p. 275-276). Et le succès rapide de la conquête laisse les conquérants comme désoeuvrés et vains : « Tenaces, ils furent victorieux. Les dépouilles de tout un peuple leur étaient déchues. Ils avaient tendu les mains dans le vide et saisi quelque chose. Alors la plénitude défigura les noms de l'abondance et du succès, ils devinrent dégoûtants, morbides. Une telle abondance avait chassé le désir. Que pouvait-on encore souhaiter ? Nul n'aurait su le dire. (…) Après avoir tendu la main et récolté une pluie d'or, pourraient-ils encore vivre comme des humains ? Il ne leur restait qu'une chose à faire, sans doute. Une fois les richesses pillées et le pays tenu dès le premier geste sous le joug, il ne leur restait qu'un acte à accomplir. Il leur restait à s'entretuer. » (p. 293-293).
E. Vuillard n'idéalise pas l'indigène inca, pas plus qu'il ne méprise le conquérant, mais il est plus sensible aux bassesses de l'expédition, à ses motivations dérisoires qu'à l'héroïsme des vainqueurs. On connaissait la cruauté de la conquête du nouveau monde, ses méthodes cruelles et sanguinaires. E. Vuillard nous offre quelque chose de neuf, qui se situe entre la reconstitution historique, la rêverie et la méditation sur le destin humain. Et il le fait avec une réelle puissance d'évocation, un souffle épique trop rare dans la littérature contemporaine et porté par un style travaillé et riche. Certes quelques facilités d'écriture m'ont parfois un peu agacé, comme des infractions volontaires à la syntaxe (p. 250 « Il avait passé une mauvaise nuit ; l'aube le réconcilia » ; p. 265 « voué à n'atteindre la dignité qu'en se renonçant »), ou des formulations un peu apprêtées. Mais ce ne sont là que détails négligeables dans un ensemble souvent splendide, qui offre une belle expérience de lecture.
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sweetie
  04 mai 2018
« Un désespoir fut sans doute à la base de nombreuses vocations. Semer la mort. Assujettir. Piller. D'autres peuples avaient déjà ouvert ce chemin incertain et cuisant. Mais celui qui marchait au pas en direction d'un noir silence était peut-être l'un des plus déterminés, l'un des plus isolés, l'un des plus excessif que L Histoire eût connus. » Et c'est sur Francisco Pizarro, conquistador espagnol, incarnation suprême de cette folie de conquête, de puissance et de gloire sur lequel s'est penché Éric Vuillard, dans un souci de reconstitution romanesque très bien documentée. L'écriture est grandiose comme le parcours de cet homme de naissance humble mais d'une pugnacité intense. À la tête d'une armée de soldats aventureux, avides de découvertes promettant la richesse, Pizarro s'enfoncera dans le territoire sauvage et inconnu du Pérou, matant les tribus amérindiennes et jetant à bas les idoles et les rois incas. Trahisons, volte-faces, mensonges, tout et son contraire serviront à assouvir une faim insatiable d'or et d'argent. La grande qualité de cet ouvrage repose sur le pouvoir de l'imagination et sur la solidité de la recherche menée par l'auteur.
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Citations et extraits (47) Voir plus Ajouter une citation
ClaireGClaireG   26 novembre 2017

Mais peut-il y avoir trop d’or ? [...]
Il se passa alors quelque chose de formidable et qui est sans exemple dans le passé. Tant il y avait d’or autour d’eux, sur la table que fouettaient les cartes, sur le sol, derrière eux, entassé, ou encore dans leur poche, à leur chemise, partout, qu’ils éprouvèrent une sorte d’écoeurement. Il y eut une épidémie de dégoût. Un soldat misa un soleil d’or arraché au temple, pièce unique, d’une valeur inestimable, contre deux bouteilles de vin. Il perdit. Le soleil échut à quelqu’un d’autre et le soldat n’en montra nul dépit. L’or s’avilissait.

pp. 246-47
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mcd30mcd30   14 août 2018
Pourtant les ancêtres de ce cheval faisaient à peine la taille d'un chien. Ils roulaient leur ventre dans l'herbe et vivaient sur toute la surface du globe. C'est seulement par une terrible malchance que le dernier venu de cette famille - celui-là même qui porte Moguer sur son dos -, adapté à la course, à l'attelage, à la fois rapide, robuste, capable de transporter de lourdes charges, proliférera en Asie mais disparaîtra d'Amérique. Il sera chassé dans les vallées de la Dordogne, domestiqué en Ukraine, dressé à Sumer. Et il parcourra le monde, traçant ses chemins dans la boue, portant l'homme très loin, telle une autre partie du corps qui aurait quatre jambes et serait haute et belle. Mais le plus souvent, ce n'est ni la paix ni l'amour qu'il annonce, c'est la guerre ! (p. 121)
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mcd30mcd30   23 août 2018
La terre avait été partagée entre les fils de Noé. L'un avait eu l'Europe, l'autre l'Asie, l'autre l'Afrique. La tiare triangulaire des papes symbolisait ceci : le partage antique du monde. L'Amérique ajouta une quatrième part, gratuite, si l'on peut dire. Qu'allait-on en faire ?
[...] Ils avaient dit : Portugal et Espagne, mais personne d'autre ! Alors la France, l'Angleterre, n'ayant pas bénéficié de la bulle Aeterni regis, ni de l'amendement qui accorda à l'Espagne toutes les terres situées à l'ouest d'un méridien passant par le 38è de longitude ouest, ni encore de celui qui reporta cette ligne imaginaire au 46 è degré 37 ouest, et qui permit au Portugal de revendiquer le Brésil, eh bien la France et l'Angleterre mirent un anneau à l'oreille de certains marins et leur dirent : Allez sur l'océan pêcher non plus la sardine mais les navires d'Espagne mais les navires d'Espagne dont le ventre est plein d'or ; et puis revenez m'en donner une part et je vous tiendrai pour innocent de vos crimes. (p. 196)
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mcd30mcd30   08 septembre 2018
Tout valait à présent six fois, dix fois, cent fois son prix. Seul l'or avait perdait de la valeur. On continuait à ne cueillir que lui, à ne ramasser que ses grappes, et le fait même d'en prendre davantage lui ôtait encore de son prix. C'était l'un des cercles modernes de l'enfer. Plus il y a d'une chose, moins elle vaut. L'abondance est une forme de pénurie. A un vertige de posséder succède un vertige de perdre.
Il se passa alors quelque chose de formidable et qui est sans exemple dans le passé. Tant il y avait d'or autour d'eux, sur les tables que fouettaient les cartes, sur le sol, derrière eux, entassé, ou encore dans leur poche, à leur chemise, partout, qu'ils éprouvèrent une sorte d'écoeurement. Il y eut une épidémie de dégoût. (p. 246)
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mcd30mcd30   05 août 2018
Les conquistadors descendaient vers le sud et suivaient la route inverse des trois Créateurs qui avaient fait sortir de terre les ancêtres des peuples; eux, les Créateurs, ils avaient fait surgir les peuples des sources, des grottes et des rochers. Ils dirent aux ronces de verdir et elles verdirent, aux nids de tiédir et les plumes devinrent tièdes ; et ils nommèrent les arbres et les plantes, leur apprenant à fleurir et à avoir des fruits. Puis une fois parvenus à l'océan, ils marchèrent sur les eaux, comme le Christ à Tibériade, et disparurent à l'horizon (p. 55)
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Vidéo de Éric Vuillard
Dans "La Guerre des pauvres" (Actes Sud, 2019), Eric Vuillard, Prix Goncourt 2017, relate une révolte populaire du XVIe siècle qui ressemble par bien des aspects au mouvement des "gilets jaunes". L'auteur nous explique pourquoi il a choisi de commencer son livre ainsi.
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