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EAN : 9782072903977
Éditeur : Gallimard (11/02/2021)
3.66/5   73 notes
Résumé :
Dans un pays dont on ignore le nom, où se succèdent des dictateurs qui tentent de le moderniser, une sœur et son frère jumeau vivent à la ferme de leurs parents, au milieu des plaines.

Marcio travaille aux champs avec le père, un homme violent, tandis que Léonora s’occupe de la maison avec sa mère. Ils ont douze ans à peine et leur complicité semble totale, leurs jeux interdits irrépressibles. Mais un soir, alors que leurs corps se rapprochent doucem... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (37) Voir plus Ajouter une critique
3,66

sur 73 notes

marlene50
  18 décembre 2020
Jumeaux mal aimés, maltraités par leurs parents vont se vouer un amour fou.
Arrivés à l'adolescence, ils seront séparés quelques temps.
"Ma soeur partie, ce fut comme si la mort naissait en moi".
Ils vont s'inventer des règles pour survivre à leur propre famille et des mesures contre la peine.
L'histoire se passe dans un pays inconnu, dont on ignore le nom, où des dictateurs vont se succéder.
La misère est omniprésente ; après un coup d'état chacun devra se réinventer.
Une quête obstinée de la liberté avec en toile de fond un long cri d'espoir.

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sabine59
  07 avril 2021
J'ai feuilleté ce livre en librairie et j'ai été attirée par la note le présentant comme " une fable pleine d'humanité". Cela m'a fait penser à " La plus précieuse des marchandises" de Jean-Claude Grumberg, que j'avais tant aimé ; de plus, c'était l'occasion de découvrir cet auteur belge.
Bon, je ne suis pas naïve, ni bisounours, je sais bien que ce livre se veut une représentation symbolique d'un pays soumis à la dictature, aux habitants appauvris, usés et désespérés. Mais j'ai traversé cette histoire avec dégoût et un sentiment d'anéantissement. Sévices physiques et moraux infligés par des parents à leurs enfants, cruauté mentale, violence quotidienne, horreur! Déshumanisation, oui! Seule, la fin apportera un peu de douceur.
L'unique aspect du roman que j'ai trouvé magnifique, c'est cet amour fou des jumeaux, Marcio et Leonora, et l'exaltation sensuelle qui en découle, traduite par quelques passages vraiment très beaux. En fait, j'évoquais- à tort...- le livre de Jean-Claude Grumberg, j'ai plutôt pensé au " Grand cahier" d'Agota Kristof. L'intensité en moins.
Bref, ma première incursion dans l'univers d'Antoine Wauters ne me donne pas envie de le connaître davantage. Vite, un livre porteur de lumière et d'espoir!
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odileriffaud
  07 novembre 2018
« Pense aux pierres sous tes pas » ou comment écrire une oeuvre littéraire au XXIe siècle
« Pense aux pierres sous tes pas », pense à « ce monde minéral suspendu dans l'espace »[1]. le livre qu'Antoine Wauters vient de publier aux éditions Verdier fait appel à la poésie et au conte pour décrire une utopie contemporaine. Où l'enjeu au XXIe siècle est d'atteindre le décentrement de l'homme vis-à-vis de son environnement ; de retrouver le sens du collectif loin des lieux de pouvoir ; de se réapproprier le langage pour qu'émerge l'oeuvre littéraire. Et si la littérature après le XXe siècle avait l'ambition d'être une « petite littérature » ?
Un « horizon primitif »
En préambule, le roman commence avec une carte intitulée « Entre ici et ailleurs, petite topographie de notre pays ». Un croquis qui représente par des traits de crayons enfantins un pays imaginaire. le situer « entre ici et ailleurs », c'est-à-dire ne pas le situer, c'est recréer « le pays imaginaire ». Bienvenue sur une île dont on ne sait pas le nom, dans un monde où la modernité est synonyme de destruction. Ouvrir le livre d'Antoine Wauters c'est comme observer par au-dessus une dictature miniature « massacrant la nature et piétinant le monde » (p. 176) qui serait située dans une autre unité de temps et de lieu – où les habitants ont leur propre dialecte, dont les sonorités empruntent au sarde ou au corse – pour mieux nous enseigner la radicalité du temps présent : la seule chose que l'on a sans jamais la posséder – ça et les autres. Cette utopie qui plaide pour un décentrement anthropologique, pour que l'homme repense sa place dans son environnement, est le lieu d'un roman initiatique où les héros n'apprendront pas tant sur eux-mêmes que sur eux-mêmes en tant qu'ils sont avec les autres.
Au coeur d'une région rurale reculée de ce pays imaginaire en proie à la dictature, vit une famille pauvre d'agriculteurs dans « une petite ferme crasseuse, un taudis » (p. 13). le père, la mère et leurs deux enfants, un frère et une soeur jumeaux (la narratrice de l'histoire) sont des humains à l'état de nature, pourrait-on dire, dont le travail harassant en fait des bêtes de somme. « Ce qu'on avait toujours été : de la pâtée pour les cochons » (p. 61). le rapport à la nature est ici ambigu, tantôt il se donne à lire comme un scandale, celui d'être réduit à l'état animal, tantôt comme une soif, une nécessité vitale d'être en contact charnel avec elle : « mon ventre se craquelait d'envie : je rêvais de m'enfuir avec eux et, comme eux, de toucher le ventre des bêtes. » (p. 11). Cette ambiguïté suggère un « horizon primitif »[2] vu comme quelque chose d'accepté, d'évident. En fait la dialectique sale-propre revient tout au long du roman, et la tension ontologique entre nature et culture est ici confisquée par la politique : « Les gens n'avaient pratiquement rien, trimaient mais n'avaient rien, ni passions, ni plaisirs, tandis qu'au Nord tout était calme, propre. » (p. 27) le propre c'est au Nord, du côté des lieux de pouvoir, là où s'exerce le totalitarisme. Cet encouragement, « pense aux pierres sous tes pas », est une incitation à se réapproprier la dialectique nature-culture pour la subsumer : relier la tête aux pieds, notre pensée à la sensualité et au contact physique, charnel.
« Parce que cette utopie a clairement partie liée avec l'enfance, elle entraîne le roman en direction du domaine retrouvé du conte »[3], dit Philippe Forest d'un étrange et fascinant roman de Kenzaburô Ôé, « Arrachez les bourgeons, tirez sur les enfants » (éd. Gallimard, 1996), où la saleté et l'animalité sont féroces. Chez Antoine Wauters, en fait de conte, il arrive que la mère dise à son mari « on devrait la perdre dans les bois » (p. 32) à propos de sa fille, mais au lieu de « Il était une fois » l'histoire commence par « On était nés jumeaux ». le « on » indéfini ouvre sur une fable dont l'enjeu est bien plus collectif que chez Ôé. L'auteur dédie son livre « Aux séparés » : au début du roman, ce qui préoccupe les parents des jumeaux c'est précisément de les séparer – au nom de l'interdit de l'inceste car dans leurs jeux interdits ils en viennent à se travestir et échanger les genres. Dans cet anti-jardin d'Eden, où la nature est aussi belle que sale, où l'humain connaît la violence, la sueur, le travail, le trivial, l'homme et la femme sont ici frère et soeur, fusionnent et sont interchangeables. Plus tard l'héroïne parle de « quelque chose de terrible, comme aller nue sous le regard de Dieu » (p. 89). Revisiter le mythe d'Adam et Ève c'est pour l'auteur revenir là où Dieu sépara la lumière des ténèbres, puis les eaux du ciel et de la terre, etc. « Comme on ne séparait pas les choses – que la vie sans le travail n'était pas concevable – on pouvait rire et se marrer tout en besognant » (p. 13), dit avec candeur la jeune narratrice. Revenir à la Genèse, là où Dieu nomme, c'est aussi aller aux origines du langage. Dans cette histoire, il existe des personnages aux allures légendaires, qui ont des noms de fable : il y a « L'homme-dégoûté-de-lui-même » ou « L'Homme-mortadelle ». Des noms naïfs et amusants, des noms avant le nom. Comme en écho au texte de Camille de Toledo : « Homme-panthère, homme-hyène… Dans l'entre des langues qui porte la mémoire de notre immersion. Souvenir d'un en-deçà des mots, où nous sommes reliés. Souvenir enfantin d'un âge d'avant la langue, dans l'entre, où nous sommes reliés »[4].
Une fable politique, éloge de la désobéissance
« Quand tu marches, pense aux pierres sous tes pas. Dis-toi que chacune d'elles compte et qu'en dehors, eh bien, il n'y a rien » (p. 90). Tel un mantra, « pense aux pierres sous tes pas » est un appel au décentrement politique. Quand la collectivité villageoise décide de déserter Castel Posino pour atteindre au sud la région de la Habdourga, ils doivent traverser le désert des Marodu. L'écrivain convoque le mythe de la traversée du désert vers la terre promise (à la fin on évoque Moïse, le prophète de l'Exode et figure centrale pour les trois monothéismes) « jusqu'à ce que tout redevienne simple et pur comme la vie en son premier jour » (p. 84). Mais, en fait de confiance aveugle en un dieu et / ou son prophète, place est laissée à l'interrogation : « Reste-t-il quelque chose, à la fin, quand on arrive au bout ? Ou alors c'est le vide et le silence encore ? le manque ? » (p. 157)
Le « Régime » que fuient les héros du livre et tout le village avec eux, c'est la modernité ou « le règne de la sueur, règne de la cuisse musclée et de la chemise blanche au sortir des douches. Règne des dents blanches. de l'audace et de l'estime de soi. » (p. 75) Un « pop fascism »[5] dirait Camille de Toledo, où la dictature est l'oeuvre d'un tyran « recru de modernité » (p. 148) qui promet « la richesse pour tous ici et maintenant » et « le bonheur universel » (p. 29). « C'est dans le vide de la pensée que s'inscrit le mal » (H. Arendt), dans la séparation des mots et du sens, dans les discours signifiants sans signifiés empreints de messianisme : « Moi je vous montrerai la lumière » (p. 72), dit le dictateur Bokwangu. Dans son livre Antoine Wauters ne cesse de souligner le lien étroit entre politique et littérature. « Leur langue à eux rétrécissait tout » (p. 35), écrit-il – comprendre : l'usage moderne de la langue où s'inscrit le mal, « les mots nations, identités, assurance, médicaments. La somme des prélèvements sémantiques qui font de nous des bêtes dociles »[6]. En réponse à la lumière éblouissante et vaine promise par le dictateur, le narrateur oppose « quelque chose qui te fait croire en la vie… une lumière telle qui t'accompagne » (p. 100). Il est très souvent question d'espoir dans ce roman, « le bonheur est dans chaque pas, chaque minuscule seconde » (p. 149). L'écrivain se fait souvent poète pour nous dire que le sens est là, qu'il est minuscule et que chacun peut le saisir. Il est à « notre portée » comme le dit Camille de Toledo. En somme, « survivre à ce règne technocratique et animal de la modernité »[7], c'est possible parce que le sens n'a pas disparu, sans doute faut-il le lire ailleurs. En cela le roman de Wauters est un encouragement, il décrit non pas un ailleurs idéal, non pas « la possibilité d'une île », mais un en-soi précieux, bien réel, minuscule et intouchable.
L'histoire que raconte Wauters est celle d'une société repensée par ses membres, qui se réapproprient le politique. Exit le régime des réponses faciles et des faux prophètes. Dans « L'inquiétude d'être au monde », Camille de Toledo nous donne une image de l'après : « Nous avons quitté le temps des certitudes et je ne serai pas votre maître »[10]. Antoine Wauters non plus ne se fera pas notre maître. Dans un chapitre intitulé « L'autre exercice », sa narratrice raconte : « Il y avait un autre exercice, consistant, lui, à répéter des groupes de mots que Mama Luna imaginait tout spécialement pour nous. D'après elle, tout commençait par là. C'était la base… Ces, mots, vous n'imaginez pas comme le seul fait de les dire nous égayait. » (p. 153) Mama Luna, la mère lune : c'est elle la prophétesse. Son rôle est de faire grandir en faisant émerger les mots. Il s'agit de renouer avec la verticalité du langage.
Quitter le XXe siècle, vers une « petite littérature »
La traversée du désert des Marodu est une manière de s'éloigner de la capitale, Sassaru : un projet politique loin des lieux de pouvoir, une oeuvre collective de décentrement. C'est ici le moment de faire appel au concept de « petite littérature » qu'analyse Pascale Casanova comme « l'invention de la liberté littéraire des espaces dominés »[8]. Si ce concept redit les liens étroits entre littérature et politique, il faudra en partie s'en détacher (du concept). « La structure inégale qui organise l'univers littéraire oppose donc les « grands » aux « petits » espaces littéraires et place souvent les écrivains des « petits » pays dans des situations à la fois intenables et tragiques. » Surtout pour nos héros il faudra prendre garde à éviter la pesanteur « de l'appartenance nationale ». « En réalité l'appartenance nationale est l'une des déterminations les plus pesantes »[9]. Quand Antoine Wauters diversifie les narrateurs, il trouve là une façon de se libérer de toute pesanteur. À Léo, l'héroïne, est confiée la narration principale du récit, parfois son frère Marcio prend la parole ; Antoine Wauters juxtapose aussi les formes de textes, le récit est entrecoupé d'interludes, et incorpore la correspondance de ses personnages. Il y a enfin les listes façon journal intime – les « Règles pour survivre à sa propre famille – Mesures contre la peine », particulièrement touchantes et poétiques.
Dans son essai « Après la littérature » (éd. Puf), Johan Faerber décrit « un monde qui, entêté, poursuit son messianisme et se sait pétri avant tout de culture, où tout est déjà écrit, tout est déjà filmé, où tout est déjà image » (p. 88). Tout au long de son livre, Antoine Wauters questionne le temps – « le temps hors du temps », « le temps de l'enfance », « L'ère du changement », « Quelque chose d'immédiatement bon » sont quelques uns de ses titres de chapitres. Avec ce questionnement, celui de la possibilité de créer, de recréer, de réinventer. « Les mots que vous venez de lire sont noirs » (p. 35) dit la narratrice au début du roman, pour évoquer la tonalité tragique des premières pages du livre. Les mots « noirs » comme l'obscurité dans laquelle se trouvent des personnages sans avenir. Mais l'adjectif peut être compris au sens littéral, il décrit la couleur de l'encre ; partant, celui de la page. Dans son essai, Johan Faerber parle de la « page noire », noircie à l'ère moderne de tout ce qui a déjà été dit, comme un effet de saturation puisque l'ère de la modernité et de la post-modernité c'est dire que l'on a tout dit et que la Littérature est morte. Mais la page noire n'est pas la fin. « La page noire doit avant tout s'appréhender, de manière troublante, comme son expérience première au monde, son expérience pariétale à l'écriture : le pathos, comme préambule nécessaire à tout écrire. »[11]
Antoine Wauters revisite le mythe biblique de l'arrivée en Terre promise par un retour au pays natal : il ne s'agit pas de faire table rase du passé, ni d'effacer les mythes, « on a fabriqué une croix comme pour Moïse » (p. 182) – anachronisme naïf revendiqué pour dire que les mythes sont toujours là, mais que l'important est de retrouver le présent : tout au long de son livre le romancier décrit la littérature en train de se faire : « Je vous en parlerai plus tard, ou alors ce sera Léo. On verra bien. » (p. 79) écrit-il en note de bas de page. Il y a même un jeu d'écho entre une phrase dite par l'un des personnages, en l'occurrence la prophétesse Mama Luna, qui dit : « Ce suspense remplace l'éternité » (p. 150), en écho à une note de bas de page qui précède : « Patience vous saurez dans le chapitre suivant tout ce qu'il faut savoir. En attendant il est bon de ne pas savoir. Ce suspens remplace l'éternité. » (p. 127) Récit et métalangage entremêlés qui opèrent une tension, une inquiétude métaphysique, mais avec laquelle il est bon de renouer. L'auteur insiste sur le temps de l'écriture qui est le présent incarné, le seul où l'on se trouve. Comme en écho avec cette très belle phrase d'Antonio Moresco : « En ce moment il y a un homme absolument seul qui déplace son corps parmi ces dépouilles de pierre sur lesquelles le tourment végétal des plantes grimpantes ne cesse jamais, ni le jour ni la nuit »[12]. Quel plaisir de lire des écrivains qui ne cherchent pas à jouer les faux prophètes en installant leur lecteur dans un confort ! Ils nous parlent d'un temps suspendu comme d'un inconfort nécessaire, presque salutaire. Car le maître-mot chez Wauters, ne l'oublions pas, c'est l'espoir.

Et si au XXIe siècle, le nouveau paradigme c'était les interstices, les failles, le minuscule, l'obscurité de l'intime, l'universalité du très soi ? « Moi je suis petit »[13] revendique un personnage d'Antonio Moresco. Troublante revendication d'une petite histoire. L'échelle du minuscule et de l'infiniment petit, c'est là où se trame le tout premier récit, là où avant les mots, se juxtaposent et s'interpénètrent sensations, sentiments, perceptions, intuitions, « sous les lignes de la terre, dans les mille et mille radicelles »[14]. Et si, débarrassés des pesanteurs en -isme du XXe siècle on plaidait pour une petite littérature ? À l'heure où l'espèce humaine détruisant son environnement se voit elle-même menacée d'extinction, le petitisme (si toutefois il faut du -isme) sonne comme la seule issue.
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[1] Antonio Moresco, « La petite lumière », p. 11, éd. Verdier, 2014
[2] Philippe Forest, « Ôé Kenzaburô – Légendes anciennes et nouvelles d'un romancier japonais », p. 26, éd. Cécile Defaut, 2012
[3] id., p. 34
[4] Camille de Toledo, « L'inquiétude d'être au monde », p. 35, éd. Verdier, 2010
[5] id., p. 22
[6] id., p. 30
[7] id., p. 15
[8] Pascale Casanova, « La République mondiale des Lettres », p. 260, éd. Points, 2008
[9] id., p. 261
[10] Camille de Toledo, « L'inquiétude d'être au monde », p. 39, éd. Verdier, 2010
[11] Johan Faerber, « Après la littérature – Écrire le contemporain », p. 85, éd. PUF, 2018
[12] Antonio Moresco, « La petite lumière », p. 12, éd. Verdier, 2014
[13] id., p. 87
[14] id., p. 15
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MarianneL
  14 octobre 2018
Séparation et fusion d'un frère et d'une soeur dans un pays imaginaire mais familier.
« Les mots que vous allez lire n'ont d'autre ambition que de témoigner de notre histoire, depuis notre enfance compliquée jusqu'au temps de l'apaisement.
On ne nous a pas payés pour le faire.
On n'en a rien à foutre d'être payés.
On voulait le faire parce qu'on ne dit pas assez que les ombres peuvent être terrassées.
Et qu'on a tous besoin de clarté. »
Léonora et son frère jumeau Marcio, habitent dans le sud aride et reculé d'un pays imaginaire dont on ignore le nom, à la tête duquel se succèdent des dictateurs sanguinaires et accapareurs. La vie est dure mais le frère et la soeur, retirés précocement de l'école pour travailler avec leurs parents dans la ferme familiale, sont animés d'une joie de vivre féroce et d'un amour fou l'un envers l'autre, heureux envers et contre tout au coeur du malheur de leur pays et de leurs parents défaillants car accablés de misère. Confinée dans la maison pour les tâches ménagères, tandis que Marcio accompagne son père aux champs, Léonora rêve de l'immensité de la nature, de toucher les bêtes et de voir briller les neiges sur les cimes.
« On était nés jumeaux, pourtant mon frère avait toujours été comme un aîné pour moi. Parce qu'il était le garçon et devait s'occuper des cheptels avec Paps, il partait le matin dans les vallées pleines de brume où il n'y avait pas le moindre habitant, mais une forte présence des fleuves. Et, à la seule évocation de ces choses, moi qui n'en pouvais plus d'être enfermée, d'entendre Mams me reprendre de volée quand je rêvais au lieu de l'aider, que j'étais seule et que je rêvais, que je pensais à lui, à mon frère, mon ventre se craquelait d'envie ; je rêvais de m'enfuir avec eux et, comme eux, de toucher le ventre des bêtes. L'immensité. le ciel et les moissons et les sommets. »
Petits êtres de désir, ils se heurtent à la misère noire, aux normes, à la hiérarchie des sexes, à la brutalité d'un père violent, animé d'une colère haineuse envers le régime du dictateur Desotgiu, et à celle d'une mère aussi tendre qu'une carne. Battus par les parents à cause de leurs désirs, finalement rattrapés par le malheur qui les entoure et séparés, Léonora est envoyée chez son oncle Zio, très loin de Marcio et de leur région natale.
Enfants inacceptables, amoureux et fantaisistes, incestueux, indomptables mais asservis par des parents qui le sont eux-mêmes, Léonora et Marcio prennent tour à tour la parole, s'insurgeant contre la violence et la hiérarchie des sexes, les travaux ménagers assignés à Leonora et ceux des champs à Marcio, hiérarchie dont le frère et la soeur veulent très tôt s'affranchir en inversant les rôles. Inventant une langue inédite, alliance de sauvagerie et de joie rentrée, et qui fait écho à celle du superbe « Césarine de nuit », Antoine Wauters réussit le tour de force de superposer l'amour et les violences individuelles et collectives, celle des parents et celles d'un régime qui apparaît comme la métaphore des toutes les machines politiques qui écrasent les existences.
« Pourtant, à l'insu de Paps et Mams, une drôle de langue poussait en nous, en réaction à leur langue à eux, qui rétrécissait tout : « S'aimer trop fort abrège la vie, dessèche le corps, réduit le cerveau, détruit les yeux » ; « la recherche du plaisir est un péché mortel » ; « Travaille, idiote ! » ; « Plus vite, allez ! »
Ravis par elle, par cette langue qui n'était pas autre chose qu'un chant, et parfois simplement des cris en écho aux cloches de la Barbaragia, le village voisin, on se propulsait dans la lumière, près des arbres et de ces champs de blé noir où on avait pris l'habitude de se cacher d'eux, je veux dire de nos bourreaux. »
À l'oppression et à la révolte de Léonora et Marcio font écho les drames de ce pays, et en particulier de la province la plus reculée et la plus démunie de la Habdourga dont ils sont originaires. Les sonorités des lieux et des noms de ce pays imaginaire se situent à la croisée de territoires multiples, entre la Calabre italienne, la Corse ou l'Est de l'Europe pour former une fantasmagorie qui évoque l'univers de Marie Redonnet, « le Grand Cahier » d'Agota Kristof et l'extraterritorialité singulière du post-exotisme.
« D'habitude, au Sud, c'était la misère noire, la sécheresse, la crasse et le manque d'argent montant du sol avec les sombres spores de nos désirs. Les gens n'avaient pratiquement rien, trimaient mais n'avaient rien, ni passions, ni plaisirs, tandis qu'au Nord tout était calme. Propre. Riche. Ces choses étaient connues de tous, on savait bien tout ça, mais lorsque le mont Morgiu s'est réveillé, ça nous a mis le coup de grâce et on a su qu'il n'y avait vraiment pas de justice en ce vieux foutu monde. »
On retrouve aussi l'humour noir de « Moi, Marthe et les autres » dans ce conte terrible et sensuel publié fin août 2018 aux éditions Verdier et dédié aux séparés, où la plume d'Antoine Wauters plonge simultanément dans l'insouciance et la violence des adultes, entre coups et caresses.
Nous aurons la joie d'accueillir Antoine Wauters le 16 novembre prochain à partir de 19 h 30 à la librairie Charybde (129 rue de Charenton 75012 Paris) pour une rencontre-discussion.
Retrouvez cette note de lecture et et beaucoup d'autres sur le blog Charybde 27 ici :
https://charybde2.wordpress.com/2018/10/14/note-de-lecture-pense-aux-pierres-sous-tes-pas-antoine-wauters/
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SophieLesBasBleus
  25 septembre 2018
Ce beau titre intrigant ouvre un roman où fureur et amour s'entrelacent en de violentes et baroques épousailles. "Pense aux pierres sous tes pas", c'est l'exhortation de Marcio à Léonora, sa soeur jumelle, alors qu'ils tentent de fuir les coups de leur père, Paps. Celui-ci a surpris leurs caresses et libère sa fureur dans un déchaînement de violence. Car la complicité de Léo et Marcio est telle qu'elle appelle irrésistiblement à la fusion des esprits mais aussi des corps, et à 12 ans, les jumeaux ne reçoivent de tendresse que celle qu'ils se vouent mutuellement. Leur vie dans la ferme familiale est l'exact reflet de la dictature subie par le pays et leur soif de liberté rejoint celle de la population entière.
Au moment où un coup d'état apporte un regain d'espoir, les enfants sont contraints à la séparation : Léo est envoyée chez son oncle, alors que Marcio reste à la ferme et continue de subir la brutalité de son père et la sècheresse de sa mère. Ses tentatives de fuite pour rejoindre sa soeur se soldent par de cuisants échecs impitoyablement châtiés. Mais, un jour, les parents, vaincus par la misère et le désespoir, quittent la ferme et le laissent enfin libre de partir. Pour retrouver Léo, pour rejoindre cette part essentielle de lui-même sans laquelle il n'est point d'affranchissement possible, Marcio se met en chemin jusqu'aux limites de ses forces.
C'est un résumé extrêmement réducteur de ce roman foisonnant ! Les thèmes de la liberté et de la désobéissance nécessaire pour l'atteindre se développent en des enchâssements qui ne cessent de s'enrichir, de louvoyer en entraînant de nouvelles interprétations. Si bien qu'il me semble difficile de trouver un fil conducteur qui permette de rendre compte de cette luxuriance ! Les voix de Léo et Marcio prennent tour à tour le récit en charge dans un langage où se mêlent un réalisme terrifiant et une poésie rude et charnelle. J'ai eu l'impression de pénétrer dans les ténèbres d'une humanité asservie, aux capacités d'amour épuisées par le travail harassant et par la fatalité de la misère. Cependant, avec pour seules armes leur ressemblance physique et leur persévérance à rester unis, Léo et Marcio parviennent à créer un halo de lumière autour d'eux et à renverser ce qui semblait immuable.
L'indétermination règne à chaque niveau de l'histoire, mais, loin d'amplifier le chaos, elle l'ordonne progressivement jusqu'à poser les prémices d'une nouvelle société. Ainsi, lorsque Léo et Marcio se font passer l'un pour l'autre, ils échangent aussi les rôles et tâches qui leur sont assignés. Ils inversent le cours habituel des choses qui veut que les filles s'occupent de la maison alors que les garçons travaillent aux champs. Cette confusion se retrouve dans la masculinisation du prénom de Léonora, mais aussi dans le système de références avec lesquelles joue l'onomastique. En effet, la consonance des noms propres peut rappeler aussi bien un pays d'Afrique ou d'Amérique du Sud que la Roumanie ou la Sardaigne. Cette fluctuation donne un côté universel et intemporel à l'histoire, alors que le personnage et le rôle de Mama Luna orientent la lecture vers le récit mythologique.
Je me suis laissé emporter par ce flot d'images, de sensations, de passions. Je me suis laissé happer par les ellipses, ces trous noirs dans le tissu du temps, que comblent en partie les "Interludes". Si la violence de certaines scènes m'a fait frémir, je suis encore bouleversée par l'infinie compassion et ce "besoin d'amour impossible à consoler" qui irriguent le récit. le roman d'Antoine Wauters possède une énergie déferlante, un souffle impérieux qui permet de "terrasser les ombres" pour faire entrer la clarté, "dont nous avons tous besoin".
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critiques presse (3)
LeMonde   25 mai 2021
Appel à la révolte et à la liberté, Pense aux pierres sous tes pas, d’Antoine Wauters, est un miracle incantatoire, plein d’une poésie farouche qui fulmine et tempête. « Les ombres peuvent être terrassées », répète-t-il à l’envi. On pourrait presque en faire un programme (ou un tatouage).
Lire la critique sur le site : LeMonde
LePoint   07 novembre 2018
Une sorte de saudade nimbe ce conte dont l'enchanteuse poésie fait naître plus d'une fois des sourires, mêlant le malheur à l'incongru et au cocasse, dans une écriture d'une folle et contagieuse tendresse pour l'humanité malmenée. Ou quand la littérature abreuve notre besoin d'utopie...
Lire la critique sur le site : LePoint
Actualitte   25 octobre 2018
Dans cet univers dystopique d'abord puis en métamorphose par la suite, de nombreuses problématiques sont abordées, que d'emblée l'on entend. L'auteur ne perd pas son énergie à masquer ses intentions, il est transparent. Et cela n'empêche pas le roman de véritablement en être un, qui nous entraîne avec des personnages qui tournent la tête parfois.
Lire la critique sur le site : Actualitte
Citations et extraits (41) Voir plus Ajouter une citation
BoumleonitaBoumleonita   19 octobre 2018
Aujourd’hui, quand j’entends des gens clamer haut et
fort qu’ils ont changé de vie, je ne peux m’empêcher de
rire. Parce que je n’y crois pas, à ces métamorphoses. Ce
qui paraît changer, c’est le tracé que prend votre chemin.
C’est sa couleur. C’est la femme avec qui vous prenez
votre petit déjeuner un jour, puis plus le lendemain. C’est
l’enfant que vous attendez de cet homme qui soudain
part et ne revient plus. C’est la nouvelle maison que vous
occupez. C’est votre peau qui se tanne comme un fruit
blet au fil des ans. Mais dans le fond, rien ne change. Il
n’y a pas de destin, sauf celui de demeurer qui vous avez
à être.
Je le dis plus clairement encore, si c’est possible: quoi
que vous fassiez, quoi que vous perdiez, quoi que vous
acquériez, vous restez avec vos fantômes. Avec vos peurs
couleur corbeau. Avec vos manques venus de l’enfance.
Est-ce que c’est triste?
Non.
Car vous restez aussi avec votre joie. Dans ce bonheur
qui se cache, mais qui est le vôtre depuis toujours.
Ce bonheur, même si on savait bien qu’il ne serait pas
entier, on décida de le retrouver. On en avait ras-le-bol
d’attendre du ciel qu’il se déchire. Alors, on déplaça notre
joie où elle aurait sa place. Où il fallait qu’elle soit. Où
elle pourrait grandir. Croyez-moi, c’est à peu près la seule
chose que vous puissiez faire de votre vie. Cultivez votre joie. Le reste n'a aucune importance.
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marlene50marlene50   18 décembre 2020
Vous verrez. Il existe une tendresse pour les gens comme nous.
Egarés. Exilés. Mômes perdus dans la longue nuit du temps.
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lafilledepassagelafilledepassage   02 avril 2019
Posez-vous dans votre fauteuil, oubliez tout et criez les mots qui vous viennent. Criez-les plusieurs fois, doucement puis de plus en plus fort. Si vous ne ressentez rien après quelques minutes, c’est hélas qu’on ne peut rien pour vous : sans que vous le sachiez encore, vous êtes morts.
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BoumleonitaBoumleonita   19 octobre 2018
Les jours passant, je m’apercevais que j’avais oublié son visage. Le sien et celui de Mams. Ils commençaient à disparaître. Les yeux de Paps, par exemple, je ne m’en
souvenais plus. Étaient-ils noirs ou simplement marron ? Gris pépérin ? Je n’en avais plus la moindre idée. De même, était-il réellement aussi grand que lorsqu’il tapait la terre sous mes yeux de gosse? Est-ce que je l’avais dépassé, maintenant? Par où se perdent les visages de ceux qu’on aime? Où glissent-ils? Quels sont les traits qui s’effacent en premier? Reste-t-il quelque chose, à la fin, quand on arrive
au bout? Ou alors c’est le vide et le silence encore? Le manque?
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LouDeBerghLouDeBergh   17 juillet 2020
Chaque matin, pendant que Mams vaquait aux occupations d’intérieur, Paps accompagné de son frère Zio Pepino, enfonçait dans le travail le bruit blessé de sa respiration, la fumée blanche et bleue de sa pipe en écume de mer, et tout se remplissait du vacarme des bois qu’ils assemblaient.
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Antoine Wauters lit Mahmoud ou la montée des eaux (Editions Verdier, Rentrée littéraire 2021).
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