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ISBN : 2848765062
Éditeur : Philippe Rey (07/01/2016)

Note moyenne : 3.73/5 (sur 30 notes)
Résumé :
Brasser la ville du matin au soir dans les bruits et les fureurs. Entre rêve américain et espoirs déçus, les voix se superposent et enflent la mémoire du pays perdu et du pays à venir. Une famille trébuche dans les corridors de la survie. Ne reste que ces rumeurs colportées de fenêtres en quartiers. Les rumeurs sont ce qui demeure quand les horizons sont absents. Le roman prend des allures de polar lorsque Babette, l'aînée de la famille, disparaît avec Monsieur Eric... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (27) Voir plus Ajouter une critique
jg69
  29 avril 2016
Vivre à Port-au-Prince
Nous sommes à Port-au-Prince, ville qualifiée de "cri de douleur", dans le quartier Carrefour, le plus pauvre de la ville "Carrefour dans Port-au-Prince, c'est Haïti dans le monde".
Là vit ou plutôt survit une famille avec ses 5 enfants. le père est maçon à la petite semaine sur les chantiers, la mère est "brasseuse c'est à dire marchande ambulante de serviettes, parfois lessiveuse, parfois repasseuse", ils mènent une vie misérable et ont du mal à nourrir leurs enfants.
C'est un couple uni qui s'aime, rêve de se marier et fonde beaucoup d'espoir sur l'avenir de leur fille aînée Babette, belle et intelligente. Ils aimeraient bien lui trouver un bon parti.
L'auteur parvient dès les premières pages à nous plonger dans l'atmosphère grouillante de Port-au-Prince, on visualise d'emblée cette foule aux tenues bigarrées, ces "arcs en ciel", cette ville où "c'est chaque jour le carnaval", on entend les conversations dans les camionnettes où tout le monde s'entasse... Ils sont des milliers de personnes à brasser la ville (d'où le titre du roman) à s'agiter pour survivre dans une extrême misère, où souvent la seule solution de survie est la prostitution "tout le peuple se putanise". "Parfois, si je ne me donnais pas au voisin, la chaudière ne monterait pas le feu".
Un jour Erickson, un homme marié bien plus âgé que Babette l'aborde, la prend comme maîtresse et entretient toute la famille. Babette devient blonde et est surnommée la Barbie d'Erickson dans le nouveau quartier où la famille vit désormais loin de leur bidonville.
Cette nouvelle vie va bouleverser l'équilibre familial, les parents sont partagés entre la culpabilité, la honte, le remords et la colère.
"Je me hais de vivre dans un pays où la naissance d'un enfant est un crime contre ses frères et soeurs. Je déteste ce monde où les familles sont obligées de vendre leurs filles pour entretenir leur famille."
Ce sera l'éclatement de la famille lorsque le fils ainé qui adore sa soeur va quitter la maison. "Nos enfants ne nous pardonneront pas d'avoir donné leur soeur en pâture à un inconnu".
On pressent le drame qui va survenir, on sent que le noir va recouvrir le carnaval et les images bariolées...
Ce roman est une grande fresque sociale de Haïti, l'auteur y parsème aussi des critiques sur la communauté internationale, les ONG, le traitement de l'information et évoque la corruption de l'état.
Les brasseurs de la ville est un premier roman très réussi qui "brasse" le lecteur.
J'ai aimé le style de narration choisi, l'auteur mêle les voix du père et de la mère sans prévenir le lecteur comme s'ils ne faisaient qu'un. J'ai aimé l'écriture très visuelle qui touche tous les sens avec des couleurs, des odeurs, des bruits à chaque page, même si je m'attendais à une écriture encore plus imagée. Un livre fort, une plongée dans la vie et les tourments du peuple haïtien bien réussie.
Lien : http://leslivresdejoelle.blo..
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gromit33
  14 septembre 2016
Lu dans le cadre du challenge 68premièresfois. Voici donc la lecture d'un premier roman, francophone, puisqu'il s'agit d'un auteur d'Haïti. Je suis une lectrice assidue de la littérature de ce « petit » pays francophone, suite à un très bel hommage à des auteurs de ce pays lors d'escales du Livre de Bordeaux ; je lis donc régulièrement les livres de Lyonel Trouillot et d'autres auteurs haïtiens (Dany Laffériere..) ou d'ouvrages sur l'histoire de ce pays (j'avais beaucoup apprécié la lecture de la trilogie sur Toussaint Louverture de l'auteur, Madison Smartt Bell). Ce premier roman nous parle de la vie d'une famille qui essaie de survivre. Roman polyphonique, l'histoire nous est racontée à plusieurs voix : celle de la mère et du père. Avec une écriture proche du réel et avec quelques envolées poétiques, l'auteur va nous décrire la vie difficile des habitants de quartiers périphériques et qui survivent grâce à des petits boulots. le père travaille sur les chantiers et la mère est « brasseuse » sur les marchés. Brasser signifie vendre des petits produits, du tissu, par exemple. Ils ont ensemble quitté leur village car leur amour n'était pas accepté par leurs parents. Ils vont tenter d'élever leurs cinq enfants. « Pourquoi enfanter nous condamne à la misère ? Un acte qui procure autant de joie aux parents. Pourquoi nos enfants doivent souffrir ? Pourquoi le monde n'est pas partout pareil ? Pourquoi utilise-t-il ce moyen atroce pour sauver ma famille du péché. » (p129). Babette, l'aînée, belle enfant et qui va à l'école, va être remarquée un jour au bord de la route par Monsieur Erickson. Celui-ci est le patron d'un grand magasin à Port au Prince, marié, il va installer la jeune fille dans un appartement. Les parents vont alors nous raconter la descente aux enfers de leur enfant, alors qu'au début, cela aurait pu être une belle histoire de « Cendrillon ». Nous allons alors en apprendre un peu plus sur la vie actuelle et passée de ce pays. Un pays occupé par les ONG, qui viennent pour « aider » la population, un pays grevé par la corruption politique et économique. Ce texte est très fort car il nous entraîne dans l'esprit de cette mère qui essaie de comprendre. Nous sommes à la fois dans la dure réalité et quelquefois dans des songes, des espoirs de vie meilleure. L'auteur nous décrit la vie quotidienne de cette famille mais aussi les espoirs et les espérances de ce pays, qui a été malmené et qui l'st encore par la nature (ouragan, tremblement de terre), mais aussi par un climat politique instable ( des dictatures, des espoirs de démocratie, des espérances d'aides internationales, attente des millions promis par les états Unis par exemple après le dernier tremblement de terre. Mais il nous parle tout de même d'espoir et d'amour. Un premier roman très noir mais un texte qui interpelle avec une belle écriture : nous nous retrouvons dans les rues de ce pays, dans les bars où le père passe ses soirées pour tenter de colorier sa triste vie, dans le taxi collectif que prend la mère pour rejoindre le marché des brasseurs. . Un premier roman difficile, rude mais dont j'ai apprécié la lecture, grâce à une écriture à la fois réaliste et poétique.
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Tlivrestarts
  20 septembre 2016
1er roman faisant partie de la sélection des 68 premières fois

Ce roman, c'est le portrait type des inégalités sociales.

Nous partons pour Port au Prince en Haïti. A priori, la destination pourrait paraître séduisante mais c'est dans l'univers de la pauvreté que décide de nous plonger Evains WECHE. Un maître-pelle sur les chantiers et une couturière tentent de donner un avenir à leurs 5 enfants. Mais la vie est dure dans le bidonville. le logement est trop petit pour loger chacun décemment, alors on oublie l'intimité. Les ventres sont vides, impossible que chacun puisse manger à sa faim. Et puis, il y a la ville avec les bruits incessants et tous ces brasseurs :

Celles des bus d'écoliers jaunes, fourre-tout où se jettent les passagers qui n'ont pas toujours de quoi payer le trajet ; des petits bus blancs ou gris où montent les fonctionnaires des bureaux et leurs enfants des beaux collèges ; des camionnettes, sortes d'anciens pick-up recréés par des fabricants de carrosseries en bois peint ; des tap-taps, version bus des camions Daihatsu, décorés par nos artistes fous de portraits de stars, et à bord desquels montent les jeunes désoeuvrés sans destination fixe, rêve d'être Messi, Sweet Micky, Shakira... P. 11

Mais plus que tout, il y manque d'air.

Notre monnaie d'échange à Port-au-Prince, c'est l'air. Plus on en a, plus on est riche. P. 11

Alors, le destin des filles, des femmes, dans tout ça ? Quand il n'y a pas assez d'argent, la prostitution devient la solution, une fois de temps en temps ou bien à l'année pour satisfaire les désirs d'hommes riches qui consomment les filles comme des denrées périssables. Babette, l'aînée, mineure, va séduire un homme de cette trempe-là, pour le meilleur de la famille, ou pour le pire...

Ce roman est très dur, qu'on se le dise. le quotidien d'une famille pauvre y est décrit sans fioriture à l'image d'un récit de vie. C'est d'ailleurs peut-être ce qui lui donne cette puissance. Entre le roman et le récit de vie, mon coeur balance... et dans les 2 cas, il en ressort meurtri. Comment imaginer que cette vie soit possible ? que des femmes, des enfants, puissent vivre dans un tel environnement ? que les filles, les femmes soient à ce point maltraitées ? que les corps en soient réduits à un bien de consommation ?

Quand ce ne sont pas les hommes, le sexe fort dans toute sa splendeur, qui sont le fléau, ce sont les femmes, elles-mêmes, à l'image de la Miss de l'hôpital, sans enfant, qui adopterait bien Lizzie. Mais la mère se défend :

Les enfants sont notre bien. C'est l'avenir de la famille. On ne les donne pas comme ça. P. 58

Comme s'il n'était pas suffisant de culpabiliser sur l'état de santé pitoyable de son enfant, cette mère doit en plus se battre pour le garder à ses côtés vaille que vaille et conserver un peu de sa dignité, aussi fragile soit-elle.

Comment imaginer le futur dans ces conditions ? Les parents misent sur l'instruction de leurs enfants, le seul moyen selon eux de se sortir de la misère. Mais, rien n'est encore acquis !

Il y a toujours la naissance. de quel côté de la vie as-tu poussé ton premier cri ? Voilà la différence. On n'a pas eu la chance d'avoir le CEP, toi et moi, on est logiquement pauvres. P. 151

Tout dans ce roman nourrit un sentiment de colère. Les inégalités sociales y sont si criantes !

Alors, quand je lis une phrase un brin humoristique :

T'as peur de l'altitude, c'est peut-être pour cela que nous sommes encore au bas de l'échelle sociale. P. 155

je me laisse aller à un faible rictus.

Il faut dire que des phrases comme ça, il n'y en a pas des dizaines, je crois même que c'est la seule, alors, savourez-la à sa juste valeur !

Un roman puissant !
Lien : http://tlivrestarts.over-blo..
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hcdahlem
  23 avril 2016
«Tout ici est question de couleur. Dis-moi quelle couleur tu portes et je te dirai qui tu es. Comme moi les SDF tout couleur vont et viennent ici et là, brassant l'air de la ville.» Dans ce roman bariolé, SDF signifie «Sans destination fixe» et les brasseurs n'ont rien à voir avec la bière, mais désignent ces milliers de gens qui s'agitent dans la capitale haïtienne. «On n'explique pas Port-au-Prince. On vit Port-au-Prince (…) Pour moi Port-au-Prince est un cri de douleur. L'accouchement de la vie y est un film d'horreur où les acteurs croient que tout est normal.»
La ville vit à l'heure du brassage et la plupart des gens sont arcs-en-ciel. Comme les narrateurs qui d'emblée donnent le ton d'un livre d'une énergie folle. Parce qu'«à Port-au-Prince, c'est chaque jour le carnaval». du coup, on ne sait jamais vraiment si on a affaire à une homme ou a une femme. Comme quand Evains Wêche fait tour à tour parler le mari et la femme, sans prévenir le lecteur. Ce qui donne au récit de nouvelles couleurs. Sauf que, comme au cinéma, le tout va finir par un fondu au noir.
Mais n'anticipons pas. Si la population de Port-au-Prince, tous ces brasseurs, se démène autant, c'est d'abord pour survivre. La narratrice rêve de se mettre à son compte et d'ouvrir son atelier de couture. «En attendant de quoi m'acheter une machine à coudre, je me débrouille dans la rue.» On ne va pas tarder à comprendre ce que la rue lui offre comme revenu. le narrateur, quant à lui, malaxe le béton, en rêvant lui aussi, par exemple à un beau mariage. «Je t'aime, mon amour. Je sens mon coeur grand comme ça et mes moyens tandis que mes moyens ne sont qu'un poing contre la vie dure. Elle est coriace, la vie, et elle fait mal.»
Surtout quand on soutient d'une famille nombreuse : Lizzie, Yvon, Jonathan, Babette et Acélhomme, en les comptant du plus petit au plus grand.
Comme son épouse, il ne cesse de se poser des questions : «Que vont-ils devenir ? Qu'ai-je à leur offrir ? Je suis une pauvre malheureuse. Je n'ai rien. Même pas une patrie. Mes enfants pousseront ici comme la mauvaise herbe dans les champs. Leur avenir est tout tracé. Rien à l'horizon que ce qu'on est, ce qu'on aura réussi à faire de nous.» Babette est une belle adolescente qui ne va pas tarder à attirer les convoitises. Ses parents aimeraient bien lui voir trouver un bon parti. Mais ce «diaspora» qu'elle croise, ce riche M. Eriksson – Américain de passage pour quelques temps dans le pays – a beau lui promettre monts et merveilles, la sortir de son bidonville, la couvrir de cadeaux, elle finira comme sa pute.
Lizzie est malade. Sa mère doit alors culpabiliser à chaque visite chez le médecin : «Votre enfant fait à peine le poids d'un bébé pour ses six ans! Vous ne lui donnez pas à manger ?»
L'éducation des garçons peut quant à elle se résumer à : «apprenez à vous débrouiller par vous-mêmes, car à Port-au-Prince on ne réussit à survivre que de cette manière. Il est par exemple, illusoire de vouloir trouver du travail. Dans ce pauvre pays, on ne peut que connaître quelqu'un qui connaît quelqu'un qui peut vous donner un travail.
Du coup, le carnaval et les images bariolées se transforment en cortège funèbre. Sans dévoiler la dernière partie du roman, disons que le drame pressenti finira bien par arriver et que le noir viendra recouvrir le bel arc-en-ciel.
Evains Wêche sait fort bien dire les choses, les décrire. Et si besoin est, à inventer les mots qui manquent pour se rapprocher de la réalité d'Haïti. C'est ainsi qu'il crée le verbe putaniser. Car si «le sexe est la voie la plus sûre pour quitter ce foutu pays», alors il faut se putaniser. Mais ce qu'il en coûte va éclater comme un fruit trop mûr entraînant le lecteur dans une salsa du démon.
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MaminouG
  02 juillet 2016
Si ce n'était la photo de couverture, j'aurais imaginé que le sujet du premier roman d'Evains Wêche, "Les brasseurs de la ville", traitait de l'élaboration de la bière et se passait en Alsace. Bien sûr, il n'en est rien et ces brasseurs, en Haïti, ont plutôt tendance à "brasser le béton".
L'auteur nous conte l'histoire d'une famille pauvre, le père, la mère et les cinq enfants qui survivent plus qu'ils ne vivent. Seule leur fille aînée, jolie comme un coeur, lettrée, peut envisager tirer son épingle du jeu et la famille compte sur elle pour les sortir de la misère. Ils envisagent déjà un gendre riche et une vie meilleure. C'est d'ailleurs ce qui se présente sous les traits d'un certain Monsieur Erickson.
L'écriture est magnifique, imagée, animée. Evains Wêche réussit à merveille à colorier la vie de ses personnages pourtant sombres comme la crainte de leur avenir. Avec beaucoup de doigté assorti d'une langue originale au point de l'inventer parfois, il parvient à relater la lutte du peuple haïtien contre le déclin, cette obstination qu'il a de relever la tête et de se battre contre les coups du sort. Sans connaître Port-au-Prince, on s'y sent très vite chez soi. Les expressions locales, les descriptions, les phrases sautillantes, les personnages tous hauts en couleur tout autant qu'en verbe font de ce récit une petite merveille. C'est à la fois dramatique et fou, tendre et repu d'amour, triste et sautillant. Vivre, vivre à tout prix, et quel prix !
Très émouvant premier roman.
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critiques presse (1)
LeFigaro   12 février 2016
Derrière cette épopée familiale, l'auteur évoque en filigrane les maux de la société haïtienne.
Lire la critique sur le site : LeFigaro
Citations et extraits (15) Voir plus Ajouter une citation
hcdahlemhcdahlem   23 avril 2016
Tu me remplis le sac de pain et de ce qui reste du bocal de manba. Tu y mets deux ou trois patates bouillies. Tu le fais volontiers si je suis un homme. Fais-le aussi sans rechigner si je suis une femme ; je crois que toute femme aimerait que son homme s’inquiète de ce qu’elle prendra au lunch. Je t’embrasse. J’ai encore envie de toi. Je touche ton sexe et le désir palpite sous mes doigts. On cherche un coin sombre dans la chambre, mais on sait déjà que chez nous, c’est trop petit, on n’a pas le luxe de se payer une intimité. Je te souris. Quelle idée d’attendre jusqu’à mon retour ! Dommage. Tu me serres. Plein de promesses pour ce soir.
Enjambant les enfants qui dorment à même le sol, je sors dans le matin. Un matin sans odeur. Ici ce n’est pas comme à la campagne, à Fond’Icaques. Dehors m’engloutit vite. Je suis quelque part dans cette foule qui attend sur le boulevard. Une masse de couleurs composée d’uniformes ; on dirait un enfant à ses premiers dessins : les chemises et corsages à carreaux correspondent aux écoliers ; les couleurs sombres vont au bureau ; les casques blancs, jaunes ou verts sont des ouvriers, maçons, camionneurs, électriciens, plombiers – les bleus, des militaires blancs ; les blue-jeans délavés, des étudiants ; les autres, la grande majorité multicolore, ont du blues dans les yeux. SDF. Sans destination fixe.
Tout ici est une question de couleur. Dis-moi quelle couleur tu portes, je te dirai qui tu es. Comme moi, les SDF tout couleur vont et viennent ici et là, brassant l’air de la ville. Et la couleur, c’est une question de famille. Ma mère, si ce n’est mon père, portait joyeusement une chemise trop large à grosses fleurs rouges sur une jupe longue à petites fleurs jaunes ou un pantalon vert. C’était le seul moyen de colorer sa vie. Depuis, nous sommes arcs-en-ciel.
Dans la rue, les heures se ressemblent. La ville vit à l’heure du brassage. Il y a le jour, il y a la nuit. Entre les deux, il n’y a que le sommeil. Du matin au soir, les camionnettes, les bus et les tap-taps transportent les brasseurs vers toutes les destinations. Express partout. Les haut-parleurs des tap-taps prennent la rue et font danser les couleurs. Celles des bus d’écoliers jaunes, fourre-tout où se jettent les passagers qui n’ont pas toujours de quoi payer le trajet ; des petits bus blancs ou gris où montent les fonctionnaires des bureaux et leurs enfants des beaux collèges ; des camionnettes, sortes d’anciens pick-up recréés par des fabricants de carrosseries en bois peint ; des tap-taps, version bus des camions Daihatsu, décorés par nos artistes fous de portraits de stars, et à bord desquels montent les jeunes désœuvrés, sans destination fixe, rêvant d’être Messi, Sweet Micky, Shakira…
À Port-au-Prince, c’est chaque jour le carnaval. (p. 9-10-11)
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hcdahlemhcdahlem   23 avril 2016
Aujourd’hui, c’est tout le peuple qui se putanise. J’en sais quelque chose. Parfois, si je ne me donnais pas au voisin, la chaudière ne monterait pas le feu. Tu ne t’en doutes pas. Je t’aime trop ou pas assez pour te le dire. Quand tu demandes d’où vient ce qu’on mange, je mens. Je doute fort que tu saches la vérité au sujet de mon job de ménagère au magasin de M. Verneau, ou de repasseuse des messieurs célibataires du quartier. Tu rêves de te trouver une étrangère – une coopérante américaine ou un agent de l’armée des Blancs casques bleus – cherchant un mec en bonne santé pour s’envoyer en l’air et savonner sa nostalgie. Ta cousine a eu un mariage d’affaires avec un diaspora. Ta soeur Maculène s’est casée avec un vieux retraité de l’armée américaine. Argent contre services d’époux ou d’épouse sous la neige… Tu es encore bel homme et ce n’est pas ce travail qui te ferait débander. Je sais que ça te tente. J’aurais accepté, car je sais aussi que tu ne nous laisserais pas tomber. Tu nous enverrais des transferts d’argent par Western Union à chaque fin de mois. Quand le bateau Hamilton barre le Canal du Vent, le sexe est la voie la plus sûre pour quitter ce foutu pays. Les femmes et les hommes blancs qui nous font l’amour ne peuvent pas s’en passer puisque, là-bas, chez eux, ce n’est pas si simple, le plaisir ; les femmes et les hommes étrangers sont nos boat people. Alors, on se putanise. (p. 11)
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Virginie_VertigoVirginie_Vertigo   05 juin 2016
Tu t'entêtes à rester portefaix toute ta vie. Tu veux me voir vendre des serviettes sous le chaud soleil de Port-au-Prince, prétextant que tout cela n'est pas à nous parce que ce n'est pas le fruit de notre travail. Tu n'as rien à prouver à quiconque. Tu dis pouvoir gagner plus que les 2000 gourdes qu'Erickson nous donne chaque semaine. Je te laisse croire que tu y parviens. Il nous donne plus que 2000 gourdes, voyons. Avec quoi penses-tu que je fais les provisions de la semaine ? Parfois, je passe le voir à son business au bas de la ville parce que je sais qu'il me donnera de l'argent. Il le fait chaque fois. Tu ne le sais pas, mais je nourris ton ego. Tu as toujours fait de ton mieux, mais pour une fois laisse-toi aider, chéri. C'est Dieu qui a mis un ange sur notre chemin, c'est notre délivrance. Ne déclare pas impur ce que Dieu a pris la peine de te servir. Je ne comprends pas que tu te sois donné autant de peine pour espérer les millions du gouvernement américain ; pour une fois que la chance te sourit, tu ne la saisis pas. Tu devrais pourtant.

Babette se sacrifie pour nous. Elle vient souvent pleurer dans mes bras. Elle n'ira pas vers toi, tu n'as jamais rien su de nos affaires. Tu ne sais qu'engueuler et souffleter. Moi, je connais les feuilles. Les tisanes de tibonm, les vapeurs... On embaume les douleurs qu'on ne peut guérir.
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claraetlesmotsclaraetlesmots   01 février 2016
Quand je descends en ville, je suis toujours impressionnée. On explique pas Port-au-Prince . On vit Port-au-Prince. Je n'ai jamais vu quelqu'un s'habituer à cette ville, elle impressionne toujours. Pour moi, Port-au-Prince est un cri de douleur. L'accouchement de la vie est un film d'horreur ou les acteurs croient que tout est normal. Comment dire Port-au-Prince? Cette ville est un piège. Cette ville est un examen. Pour avoir droit de cité, le nouveau venu doit y passer. J'habitais attends sur l'avenue Pouplard. les choses n'étaient pas si terribles, mais le bruit faisait déjà la pluie et le beau temps.
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jg69jg69   29 avril 2016
Tout ici est une question de couleur. Dis-moi quelle couleur tu portes, je te dirai qui tu es. …. Ma mère portait joyeusement une chemise trop large à grosses fleurs rouges sur une jupe longue à petites fleurs jaunes ou un pantalon vert. C'était le seul moyen de colorer sa vie. Depuis, nous sommes arcs-en ciel.
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Video de Evains Weche (1) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Evains Weche
Wêche Évains vous présente son ouvrage "Les brasseurs de la ville" aux éditions Mémoire d'encrier. Retrouvez le livre : http://www.mollat.com/livres/weche-evains-les-brasseurs-ville-9782897122669.html Notes de Musique : Cutrains are Always Drawn by Kai Engel. Free Music Archive. Visitez le site : http://www.mollat.com/
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