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Brice Matthieussent (Traducteur)
ISBN : 2264027754
Éditeur : 10-18 (04/03/1999)

Note moyenne : 4.22/5 (sur 485 notes)
Résumé :
Dans un Belfast livré aux menaces terroristes, les habitants d'Eureka Street tentent de vivre vaille que vaille. Chuckie le gros protestant multiplie les combines pour faire fortune, tandis que Jake le catho, ancien dur au cœur d'artichaut, cumule les ruptures. Autour d'eux, la vie de quartier perdure, chacun se battant pour avancer sans jamais oublier la fraternité.

"Eureka Street est un grand livre et son auteur un formidable écrivain. Belfast peut ... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (71) Voir plus Ajouter une critique
Crossroads
  09 juin 2013
Traduction littérale d'Eureka Street : à lire de toute urgence !
Une bande de potes désoeuvrés et paumés dans un Belfast laminé par le chômage et balafré par les conflits religieux , voilà le propos cyniquement lucide d'un auteur natif de cette ville arborant presque ironiquement comme emblème un trèfle à quatre feuilles pourtant bien loin d'apporter joie , bonheur , prospérité et U2 puissamment beuglé , le corps et l'âme noyés sous des flots ininterrompus de Guinness , à chaque union protestant / catholique , assez rare il est vrai...
A part Sunday Bloody Sunday , je vois pas...
Trois héros récurrents dans ce petit bijou d'humour désabusé .
Jake le catholique et Chuckie le protestant . A priori , rien en commun mais les à priori , hein , ça vaut ce que ça vaut...Deux adultes célibataires presque trentenaires , aussi paumés et blasés qu'ils sont intimement liés par une amitié certes chaotique mais toujours bien ancrée .
Petits boulots qu'ils s'ingénient à perdre dans les plus brefs délais , beuveries , filles d'un soir quand soir il y a , beuveries , lamentables et pathétiques larcins , beuveries...
Les jours , mois , années se suivent sans véritable changement notoire ni quelque espoir futur que ce soit . Jusqu'au jour où...
Autre élément central incontournable , ce Belfast en crise que McLiam Wilson chérit pourtant tant . Renaud , tu te calmes !
Une description au cordeau de cette principale ville d'Irlande du Nord souffrant de mille maux , le terrorisme n'étant pas le moindre .
Deux stratosphériques glandeurs en puissance dans une ville susceptible de filer le bourdon à un mormon dépressif , rien de ragoûtant au menu serait-on tenter de croire .
Et là je m'inscris en faux votre honneur ! Des mecs attachants au possible , oublier les seconds couteaux serait leur faire injure , à la verve corrosive et acerbe , moi je dis benco ! Auquel je rajouterai Nesquik et Poulain , injonction du CSA oblige...
La plume de McLiam Wilson , tour à tour ironique , douloureuse et désenchantée , est malgré tout un véritable hymne au bonheur ! Chaque réplique fait mouche . L'auteur n'en fait jamais des caisses . Toujours sur le fil , il ne verse jamais dans la démonstration et contrebalance talentueusement un morne quotidien par un incroyable sens de la répartie ! Sorte de Tontons Flingueurs irlandais à la verve jouissive qui laisseraient à penser qu'aussi désespérée qu'une situation puisse être , il reste encore et toujours l'espoir...
Eureka Street : lu et fortement conseillé par Archimède ! A lire dans sa baignoire , comme de bien entendu , beaucoup plus pratique que sous la douche...
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blandine5674
  07 août 2015
Eurêka ! J'ai trouvé un chef d'oeuvre avec ce talentueux auteur qui nous présente sa ville. Une bande de copains, de religion différente, faite de débrouille pour vivre dans ce Belfast sous la menace du terrorisme. Chaque personnage (jeune, vieux, femme, homme, pauvre, friqué) est attachant et haut en couleur. Ces 545 pages nous apportent émotion, humour, amour, voyage, poésie, politique, religion, chômage, travail, beuveries, bagarre, insultes, violence. le chapitre 11 sur l'attentat est d'une force émotionnelle bouleversante. L'écriture est nette, précise. Bluffée par l'analyse des êtres humains. Oh comme il est difficile de faire une critique d'un livre aimé ! Exceptionnellement je n'enchaîne pas sur un autre roman. Je vais continuer à savourer Eurêka Street comme un chocolat qu'on laisse fondre en bouche en se délectant.
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joedi
  23 février 2014
À la lecture d'Eureka Street, je découvre un grand écrivain, il m'a emmenée dans sa ville, il raconte sans pudeur aucune, avec humour et émotion, la vie quotidienne de ces habitants d'une capitale secouée par les attentats.
Je découvre Belfast, les habitants d'Eureka Street qui tentent de vivre vaille que vaille, Chuckie le gros protestant qui multiplie les combines pour faire fortune, Jake, le catho, ancien dur au coeur d'artichaut qui cumule les ruptures sentimentales. Je les accompagne, avec leurs amis, dans leurs beuveries, dans leurs recherches de petits boulots vite abandonnés, dans le train de la Paix avec Jake..., j'assiste impuissante à l'éclatement d'une bombe dans une sandwicherie ..., j'admire la fraternité qui les unit.
J'aurais beaucoup à dire mais je résume tous mes non-dits par : à lire !
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tynn
  12 mai 2014
Belfast années 90.
Ville lasse, plate, grise et taguée de sigles vindicatifs d'appartenance catholique ou protestante. Une paix molle s'est installée mais le conflit reste dans les gènes, telle une gangrène impossible à enrayer: les frondes républicaine et unioniste restent larvées et la ségrégation religieuse est une position politique. L'extrémisme est présent dans les deux camps, le quotidien des habitants est une lutte insidieuse, et L'IRA fait encore sauter des bombes...
"Les irlandais tuent des irlandais pour libérer des irlandais ": ubuesque!
Le catholique Jake, mélancolique et pacifiste, rongé de solitude et de peines de coeur côtoie le bon gros Chuckie, protestant débonnaire, pas très futé mais surdoué pour les combines financières. Autour d'eux, le chaudron nord irlandais où bouillonnent des extrémistes, des pacifistes, des idéalistes, des flics belliqueux, des femmes éreintées par la détresse et la pauvreté, des gamins des rues vindicatifs et sans enfance...
Dans les quartiers populaires, les hommes tuent leur vie médiocre en buvant des litres de bière dans des pubs nauséabonds, enfumés et crasseux. Les soirées sont des gigantesques beuveries à insultes et coups de poings car l'irlandais est par nature dissipé, bagarreur, querelleur, qu'il soit catholique ou protestant.
Toute attitude pacifique est rejetée, déconsidérée, toute tentative de conciliation au coin d'un pub s'apparente à de la traitrise.
Une vision de l'intérieur, impressionnante de réaliste, de fatalisme et de violence (il faut parfois s'accrocher). Tout cela en mode narratif ironique, humoristique, sarcastique et désabusé. Un grand écart permanent entre bouffonnerie et terrorisme. Et un très beau message de foi en un avenir possible.
Et Belfast, la ville, est le fil conducteur: on croit voir les rues grises et pavées de misère, les quartiers de briques rouges, le plafond bas du ciel, les hurlements de poivrots, les injures en gaélique.
Je conseille, je conseille...meilleur livre sur l'imbroglio politico-terroriste de l'Irlande du Nord que j'ai pu lire...
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gouelan
  04 mai 2015
Eureka Street est l'histoire d'une bande de potes irlandais. Les uns catholiques, les autres protestants. Mais quelle importance au final. Ils se ressemblent. On saisit le ridicule de cette haine pataude :
« Telles sont les habitudes de deux populations dotées de différences nationales et religieuses remontant à quatre ou huit siècles. le drame, c'est que toute différence jadis notable a aujourd'hui fondu et que chacune de ces deux populations ne ressemble à aucune autre, sinon à l'autre. »
Portraits d'hommes accablés et désabusés, dans ce pays tourmenté qui s'englue dans la pauvreté et le désoeuvrement. Belfast est décrite comme un personnage à part entière. Elle est comme ces hommes et ces femmes qui y habitent. Meurtrie, elle n'en reste pas moins belle et authentique. Nulle autre ne lui ressemble. Sous sa cuirasse, se cache un coeur sensible.
Les actes terroristes sont relatés de façon ironique. Ces hommes sont lucides. Ils savent qu'ils ne sont que les instruments d'une politique absurde. Certains, comme Chuckie, en profitent pour faire fortune, d'autres, comme Jake, crient parfois leur colère.
Ce roman, qui peut apparaitre dans ses premiers chapitres qu'une succession de portraits d'hommes machos et trop portés sur la beuverie, monte en puissance lors de la description d'un attentat terroriste. À ce moment, on est dans le coeur de l'histoire. On saisit le message de l'auteur. La vie d'hommes et de femmes est fauchée dans son élan. On tranche dans le vif au mépris de la vie humaine.
C'est aussi un roman sur la solitude, la détresse. Histoire où terrorisme et histoires d'amours se télescopent . Histoire d'une ville en conflits, où l'espoir et les rêves de chacun ne sont pas éteints. À Belfast où ailleurs, c'est toujours la même histoire.

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Citations et extraits (135) Voir plus Ajouter une citation
Charybde2Charybde2   15 juillet 2018
J’ai vidé mon verre d’un trait.
« Alors, Max, dis-je, de quelle partie des États-Unis venez-vous ?
– Ne changez pas de sujet ! beugla Aoirghe. Comment pouvez-vous laisser un flic vous battre comme plâtre et ne pas vous mettre en colère ?
– Eh bien, ça n’était pas vraiment politique.
– Quoi ? » hurla-t-elle – au moins j’amenais de l’eau à son moulin. « C’est toujours politique. »
J’ai encore bu un demi-verre de vin. Je serais bientôt chez moi et tout irait bien.
« Je le méritais. »
Maintenant elle était furieuse. Je crois qu’elle a pris feu ou quelque chose comme ça.
« Je le méritais, a-t-elle répété. Oh, pauvre connard. C’est ça, pour vous, être irlandais ? Ce genre d’ignominie se poursuivra éternellement jusqu’à ce que tout la pays soit réuni et que nous formions une seule Irlande. »
À moitié levée de sa chaise, elle me dévisageait comme si elle s’attendait à ce qu’un orchestre accompagne sa tirade dramatique. Les autres convives nous regardaient maintenant sans se gêner et même les serveurs semblaient inquiets. De telles envolées n’étaient jamais bien vues dans les lieux publics de Belfast, même chic, même bourgeois. Les gens devenaient nerveux. Les gens s’agaçaient.
J’ai pris la parole.
« Écoute-moi, Casse-Couillarghe, ou quel que soit ton nom, pourquoi ne pas nous lâcher les baskets et nous laisser finir de dîner en paix ? »
Elle a reniflé d’un air méprisant. Compte tenu des circonstances, sa moue était étonnamment excitante.
« Vous ne désirez donc pas l’unité de votre pays ?
– Quel pays ?
– Vous ne vous considérez pas irlandais ?
– Chérie, je ne me considère absolument pas. Voilà jusqu’où va mon humilité. »
Enfin, elle a eu l’air écœuré.
« Ne m’appelez pas « chérie », espèce de goujat. »
Ensuite, ç’a été la débandade générale, la soirée est vraiment partie en eau de boudin.
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Charybde2Charybde2   15 juillet 2018
J’ai erré dans les pièces de mon appartement désert. J’aimais bien cet appartement. Mais parfois, quand je m’y retrouvai seul, j’avais le sentiment d’être le dernier homme sur Terre et mes deux chambres devenaient un luxe humiliant. Depuis le départ de Sarah, je n’avais guère brillé. La vie avait été lente et longue. Elle était partie depuis six mois. Elle en avait eu assez de vivre à Belfast. Elle était anglaise. Elle en avait soupé. Il y avait eu beaucoup de morts à cette époque et elle a décidé qu’elle en avait marre. Elle désirait retourner vers un lieu où la politique signifiait discussions fiscales, débats sur la santé, taxes foncières, mais pas les bombes, les blessés, les assassinats ni la peur.
Elle était donc rentrée à Londres. Chuckie m’avait réconforté en me faisant remarquer que les Anglaises constituaient une perte de temps. Elle n’a pas écrit. Elle n’a pas appelé. Elle n’a même pas faxé. Elle avait eu raison de partir, mais j’attendais toujours son retour. J’avais attendu d’autres choses dans ma vie. L’attente n’avait rien de nouveau pour moi. Mais aucune attente ne m’avait jamais fait cet effet. Il me semblait que j’allais devoir attendre plus longtemps que jamais. L’aiguille de l’horloge filait bon train, mais je n’avais pas encore quitté les starting-blocks. Les gens se trompaient complètement sur le temps. Le temps n’est pas de l’argent. Le temps, c’est de la vitesse.
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Charybde2Charybde2   15 juillet 2018
Je me sentais aigri. Je bossais dans la récupération des marchandises impayées. Qu’aurais-je pu me sentir d’autre ? La récup me calmait pendant la matinée et, nous autres, on bossait toujours la matin. C’est là qu’on faisait notre meilleur score. Le matin, les gens étaient déboussolés, à moitié habillés, malléables, peu enclins à castagner. Un pantalon est apparemment nécessaire pour exhiber ses talents pugilistiques. Nous ne travaillions jamais après la tombée de la nuit : difficile, dans l’obscurité, de jauger la corpulence d’un type ou la quantité d’alcool qu’il a bu ; il était aussi plus difficile de trouver des femmes seules après la tombée de la nuit et les gens nous prenaient sans cesse pour des membres de l’IRA.
Eh oui, les gens nous prenaient sans cesse pour un commando de l’IRA. Il était facile, j’imagine, de confondre un trio de salopards machos avec un autre. Mes collègues étaient des êtres humains très frustes, vraiment. Crab était gros, gras et laid. Hally était gros, gras, laid et vicieux. J’essayais de ne pas haïr les gens. Haïr les gens était trop fatigant. Mais parfois, juste parfois, c’était difficile.
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Philippe-rodolphePhilippe-rodolphe   03 septembre 2012
L’histoire de Robert cessa d’intéresser quiconque. Il perdit son emploi. Il perdit ses amis. Il se mit à boire pour se rappeler, pas pour oublier. Et il se mit à pleuvoir dans son cœur pour le restant de ses jours.

Ainsi, en bref, un mélange complexe d’histoire, de politique, de circonstances et de trajets aboutit à la détonation d’une bombe de cinquante kilos dans l’espace restreint et donnant sur la rue d’une petite boutique de sandwiches mesurant sept mètres sur quatre. Cet espace confiné et la puissance du dispositif créèrent une explosion d’une telle ampleur qu’une grande partie du premier étage du bâtiment s’effondra en se déversant dans la rue. Il y avait quatorze personnes dans la boutique de sandwiches. Il y avait cinq personnes dans le salon de beauté situé à l’étage lorsqu’il s’écroula, et douze dans la rue au voisinage immédiat des éclats de verre et de métal et du salon de beauté explosé. Trente et une personnes en tout, dont dix-sept cessèrent d’exister sur-le-champ ou plus tard, et don onze furent blessées au point de perdre un membre ou un organe vital. (…) Beaucoup de gens souffrirent de coupures et d’entailles. Beaucoup de gens furent terrorisés. Quelques infirmiers et infirmières improvisés, qui avaient pénétré dans la boutique une fois que la fumée et la poussière se furent dissipées, découvrirent des visions atroces et émétiques qui devaient rester comme une pellicule posée sur tout ce qu’ils verraient ensuite au cours de leur vie.

Dans le silence déchirant, assourdissant, qui suivit l’explosion, s’immisça une chose grotesque ressemblant à la paix. Les morts étaient morts, beaucoup de mourants étaient inconscients ou incapables de parler, la plupart des blessés ou des victimes terrifiées étaient en état de choc ou simplement très très surpris. (…)

[La liste des noms des victimes…] Cette liste est absurde. Cette liste s’oublie facilement.

Identifiés, anonymes. Présents à la mémoire, oubliés. Ils ont tous fait le grand saut, spécialité des morts. Qu’ils aient décédé aussitôt, presque aussitôt ou plus tard, tous on fait le grand saut. Quitter le monde des vivants pour se transformer en cadavre : la transition la plus rapide du monde.

Egrener leur liste est absurde et impossible. Tous avaient leur histoire. Mais ce n’étaient pas des histoires courtes, des nouvelles. Ce n’aurait pas dû être des nouvelles. C’aurait dû être des romans, de profonds, de délicieux romans longs de huit cent pages ou plus. Et pas seulement la vie des victimes, mais toutes ces existences qu’elles côtoyaient, les réseaux d’amitié, d’intimité et de relation qui les liaient à ceux qu’ils aimaient et qui les aimaient, à ceux qu’ils connaissaient et qui les connaissaient. Quelle complexité… Quelle richesse.

Qu’était-il arrivé ? Un événement très simple. Le cours de l’histoire et celui de la politique s’étaient télescopé. Un ou plusieurs individus avaient décidé qu’il fallait réagir. Quelques histoires individuelles avaient été raccourcies. Quelques histoires individuelles avaient pris fin. On avait décidé de trancher dans le vif.

C’avait été facile.

Les pages qui suivent s’allègent de leur perte. Le texte est moins dense, la ville plus petite
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Philippe-rodolphePhilippe-rodolphe   03 septembre 2012
C’était un vendredi en fin de soirée, il y a six mois, six mois depuis que Sarah était partie. Dans un bar, je bavardais avec une serveuse nommée Mary. Elle avait les cheveux courts, un cul très rebondi et les grands yeux d’une enfant malheureuse. Je la connaissais depuis trois heures et j’avais déjà un blues à fendre l’âme.
Chuckie Lurgan était sorti d’ici une demi-heure plus tôt, en titubant après s’être retrouvé sans le rond, moyennant quoi j’avais passé vingt bonnes minutes à lui remonter les bretelles.

Dans ce bar, Mary n’était qu’une serveuse parmi tant d’autres, mais je ne l’avais pas simplement remarquée. Au début, elle ne m’appréciait pas. Beaucoup d’hommes auraient sans doute pris ça pour une réticence passagère, mais moi je croyais qu’elle voulait me tuer, sans même se demander pourquoi. Elle était dure. Elle se hérissait et m’exhibait tous ses petits piquants pointus. Je suis certain qu’elle comprenait qu’ainsi je tomberais forcément amoureux d’elle. Je suis sûr qu’elle le savait.
Puis elle s’est mise à jouer à la serveuse avenante et à me taquiner chaque fois qu’elle nous servait une tournée. Enfin, dès qu’elle avait un moment de libre, elle s’asseyait en face de moi, à la place récemment occupée par Chuckie. Nous en étions là. Il y avait quelque chose d’étrange dans sa façon de me regarder, lentement, d’un air dubitatif, sans la moindre chaleur. Il y avait aussi quelque chose d’étrange dans l’inclinaison de sa tête lorsqu’elle refusait ma cigarette pour allumer la sienne. Je crois que je pensais que je lui plaisais. Je crois que je pensais à la ramener chez moi.

Et puis, sa curieuse manière de me regarder n’était peut-être rien en comparaison de la curieuse manière dont moi je la regardais. Je sentais que mon visage et mes yeux disaient tout.

C’était moi tout craché. Le grand style érotique dans l’arrière-salle d’un pub irlandais. Mais malgré mes envolées verbales, j’étais un timide, un nigaud. J’étais incapable d’annoncer la couleur. Ainsi, alors que je pérorais en tournant autour du pot, Mary m’a demandé de la ramener chez moi.

Me retrouver assis dans ce bar pendant que le personnel faisait la fermeture était plus déconcertant que vous ne l’imaginez. Je gardais les yeux fixés sur le goulot de ma bouteille en faisant la sourde oreille aux rires étouffés des collègues de Mary. Le gros videur protestant a retiré sa veste de smoking, remonté ses manches et arboré ses tatouages de l’UVF. Il a essayé de discuter avec moi tout en balayant le plancher, mais j’ai eu peur de lui répondre quelque chose de trop catholique. J’ai fait de mon mieux pour ne pas remarquer sa présence et j’ai essayé de penser à Sarah. En vain.

Je crois que c’était la première vraie nuit de printemps et les bourrasques tièdes m’ont redonné le moral tandis que nous quittions le bar, Mary et moi. J’ai feint de ne pas reconnaître l’épave qui me tenait lieu de voiture et j’ai suggéré que nous marchions.
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Vidéo de Robert McLiam  Wilson
Extrait de "La douleur de Manfred" de Robert McLiam Wilson. Lecture et images par Mike Noel.
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