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Critique de Presence


Presence
  11 février 2019
Ce tome est le premier d'une série indépendante de toute autre. Il comprend les épisodes 1 à 3 (90 pages de bandes dessinées), initialement parus en 2018, écrits par Brian Wood, dessinés et encrés par Mack Chater, avec une mise en couleurs réalisée par José Villarrubia, et des couvertures réalisées par Greg Smallwood. Wood et Chater avaient déjà collaboré pour l'excellente série Briggs Land (2016).

Le récit est raconté par Elsbeth Dagsdóttir, une jeune adolescente (12 ans) au temps présent du récit. Au pied d'un arbre à un kilomètre d'un petit village situé dans une plaine, se tient un homme immobile adossé au tronc d'un arbre. Sa fille Elsbeth Dagsdóttir s'approche de son père Dag avec des pièces de tissus. Quelques semaines plus tard, elle s'approche de lui avec des lapins dans ses bras. Régulièrement elle lui rend ainsi visite, les mois, les années passant. Son père reste en état de catatonie avec une perte totale de toute activité motrice, une véritable catalepsie. Au bout de 10 ans de cet état, Dag s'éveille alors que sa fille avait tenté de lui retirer son épée. Il s'agenouille d'un coup et la repousse violemment. Elle a un flash soudain du jour où la bande des 40 Épgrassées a incendié leur village, pillé les maisons et massacré les villageois dont sa mère. Elle se reprend tout de suite, saisit une pierre et en assène bon coup sur la tête de son père. En 991, Dag Dagsdóttir a donc repris ses esprits. Il se lave dans le petit cours d'eau à proximité, puis mange les provisions apportées par sa fille. Il la regarde et constate qu'elle tient une pièce de monnaie dans sa main. Il lui demande où elle a trouvé ça ; elle désigne la direction du rivage.

Père et fille se dirigent vers le village, plus particulièrement vers le constructeur de bateaux. le charpentier lui apprend que le groupe qui a massacré son village s'appelle les 40 Épées, et que le membre le plus proche se trouve à 2 jours de marche. Dag décide de se venger, seul, sans sa fille. 2 jours plus tard, il arrive devant la maison isolée de Black Tooth. Ce dernier en sort en courant et s'enfuit. Dag le poursuit. le fuyard passe à côté d'un rocher derrière lequel était cachée Elsbeth. Elle lui enfonce son épée entre les côtés. Il saigne abondamment, parcourt encore quelques mètres et s'écroule inconscient. Elsbeth s'approche de lui avec son épée courte à la main. Son père lui crie de ne pas le tuer pour pouvoir l'interroger. Elle lui enfonce son épée en plein coeur. Elle récupère son épée, puis poursuit son chemin derrière son père.

Ce n'est pas la première fois que Brian Wood écrit une histoire de vikings. Il leur avait consacré une série publiée par Vertigo : Northlanders (2008-2012, 50 épisodes), ayant pour thème ce peuple, avec des récits se déroulant à des dates différentes, à des endroits différents, avec des personnages changeant à chaque histoire. À la fin de cette série, il avait indiqué qu'il écrirait encore des histoires de vikings, ce qu'il avait fait avec Black Road (2016, 10 épisodes) avec Garry Brown. Il récidive avec cette nouvelle série, ayant un personnage principal féminin. le lecteur note que par rapport aux deux séries précédentes, le scénariste a diminué les anachronismes d'expression orale, et a également diminué la quantité de textes, qu'il s'agisse des dialogues ou des cellules d'exposition. Il devient vite sensible à la sécheresse de la narration dans son ensemble. La couverture semble annoncer l'histoire d'une demoiselle qui apprend à manier l'épée avec un bâton, encore dans l'enfance, peu menaçante. Il en va autrement à la lecture. José Villarrubia utilise une palette très restreinte de nuances marron boueuses, tirant parfois vers le gris. La végétation est brune, terne, semblant manquer de chlorophylle. Même le feuillage des arbres dans l'épisode 2 reste sombre, attestant également d'une faible luminosité. L'océan est également assez sombre. du coup, lorsqu'une autre couleur entre en jeu, elle produit un effet plus fort sur le lecteur : le rouge sombre lors de la séquence de mise à sac du village, le sang des blessures, ou encore la robe pourpre d'Elsbeth adulte.

En première impression, les dessins de Mack Chater apparaissent tout aussi austères et parfois dépouillés. La scène introductive se déroule dans une vallée désolée, avec peu de végétation et peu de relief. L'épisode 2 se déroule pour partie dans une forêt dont le lecteur ne voit que quelques troncs, très peu de feuillage. Une partie de l'épisode 3 se déroule au milieu d'un grand cercle délimité par des mégalithes, à nouveau sur une plaine désolée. L'artiste investit donc surtout du temps pour représenter les costumes des personnages (avec une conception particulière pour ceux des membres des 40 Épées), pour un navire, et pour de rares habitations (surtout des huttes, et une vue extérieure du couvent). Les personnages présentent un aspect beaucoup plus âpre que sur la couverture. Les traits de contour sont secs et précis. le dessinateur applique de courts traits à l'intérieur des formes détourées pour marquer les textures, les plis des vêtements. Il réalise également des aplats de noir, comme appliqués au marqueur, avec des contours irréguliers, un peu acérés. Sur les 90 pages de BD, 21 sont muettes dépourvues de tout texte, de tout dialogue. le lecteur constate donc rapidement la qualité de la narration visuelle, aucune page, aucune séquence n'étant incompréhensible ou même juste difficile à déchiffrer. Mack Chater n'a pas trop de séquence de dialogue à mettre en scène, et il le fait avec des plans de prise de vue simples et efficaces. Il met en oeuvre une direction d'acteurs de type naturaliste, avec des personnages aux gestes mesurés en dehors des scènes d'action, ce qui fait d'autant plus ressortir la soudaineté et la violence de leurs attaques. Il s'assure de bien montrer la logique de l'enchaînement des mouvements pendant les affrontements physiques, sans pour autant les transformer en ballet. Il ne s'attarde pas sur les blessures, ne dessinant pas dans un registre gore, mais montrant par d'autres moyens les conséquences des blessures.

Le lecteur s'immerge donc dans une nouvelle histoire de vikings, ayant l'information dès la première page que le personnage principal est Elsbeth Dagsdóttir, ce qui est cohérent avec ce qu'annonce le titre. Il comprend en cours de route que le massacre du village a eu lieu alors qu'elle avait 2 ans, et qu'elle s'est occupée de son père pendant 10 ans. le lecteur ne s'attarde pas trop sur le comment de sa survie ou de celle de son père. Il voit l'animosité que manifeste Elsbeth envers Dag. Son comportement et son mutisme initial vis-à-vis de lui indiquent une colère et du ressentiment qui ne sont jamais exprimés en mot. le lecteur en déduit une forme d'accusation muette et de punition pour ne pas l'avoir protégée, pour n'avoir pas su défendre sa mère. Dès que son père est en état de partir, elle lui fait comprendre par ses actes qu'il est hors de question qu'elle n'exerce pas elle aussi sa vengeance. de son côté, Dag ne pense qu'à la vengeance. Il ressent un fort sentiment de culpabilité de n'avoir pas pu défendre sa femme, mais encore plus de ne pas avoir élevé sa fille, de ne lui avoir rien transmis, d'avoir été absent pendant 10 ans. Son sentiment de culpabilité se trouve encore renforcé lorsqu'il apprend qu'il a été une charge pour sa fille, car elle s'est occupée de lui, inversant le schéma de responsabilité parent/enfant.

Sur cette base très simple de la dynamique relationnelle entre le père et la fille, Brian Wood fait débuter leur vengeance. La trame du récit est donc très linéaire : retrouver un premier membre des 40 Épées, l'éliminer, puis passer au suivant. le scénariste écrit aussi de manière très sèche et factuelle. La mort du premier membre est rapide et sans émotion. Dans le deuxième épisode, le père et la fille doivent trouver le tueur de 12 personnes pour pouvoir bénéficier d'une traversée vers le continent. L'affrontement contre le coupable est à nouveau bref et sans affèterie, traité de manière factuelle, sans le transformer en spectacle. Il faut un peu de temps au lecteur pour comprendre l'enjeu pour la relation entre le père et la fille. L'affrontement contre le deuxième membre des 40 Épées a donc lieu dans le troisième épisode, un peu plus long, tout aussi pragmatique. À nouveau, le lecteur s'interroge sur ce qu'il apporte dans le récit. À nouveau, il lui faut faire l'effort de le considérer avec les yeux d'Elsbeth Dagsdóttir, de se demander comment elle l'interprète, les conséquences sur son développement personnel, l'exemple que donne lui donne son père. Peut-être conscient du caractère ténu de son récit, Brian Wood consacre une poignée de pages à la situation d'Elsbeth Dagsdóttir en 1003, pour montrer ce qu'elle est devenue. Cela oriente à nouveau l'esprit du lecteur sur le fait qu'il assiste à la construction et au développement de sa personnalité, que c'est là que se trouve l'enjeu du récit.

Le lecteur qui a suivi la carrière de Brian Wood a hâte de découvrir une nouvelle histoire de vikings imaginée par lui. S'il a lu sa première collaboration avec MacK Chater, il espère que celle-ci offrira le même niveau de qualité. Il peut être un peu décontenancé par la dureté et le dépouillement de la narration visuelle, tout en appréciant la manière dont José Villarrubia participe à cette impression. Il constate que la densité de la reconstitution historique n'est pas très élevée. Il observe Elsbeth Dagsdóttir réagir aux événements et prendre des initiatives, se demandant bien quel système de valeurs elle est en train de se construire avec une telle vie. Il apprécie le caractère tranché et rigoureux de l'histoire, tout en se demandant ce que Brian Wood va tirer de ce qui s'apparente à un long prologue.
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