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Maurice Lanoire (Autre)Monique Nathan (Autre)
EAN : 9782253031536
277 pages
Éditeur : Le Livre de Poche (01/02/1983)

Note moyenne : 3.96/5 (sur 483 notes)
Résumé :
Une soirée d'été sur une île au large de l'Écosse. Pôle de convergence des regards et des pensées, Mrs Ramsay exerce sur famille et amis un pouvoir de séduction quasi irrésistible. Un enfant rêve d'aller au Phare. L'expédition aura lieu un beau matin d'été, dix ans plus tard. Entretemps, mort et violence envahissent l'espace du récit. Au bouleversement de la famille Ramsay répond le chaos de la Première Guerre mondiale. La paix revenue, il ne reste plus aux survivan... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (59) Voir plus Ajouter une critique
Fabinou7
  27 mars 2020
N'avez-vous jamais regardé votre conjoint(e), au milieu d'un diner entre amis, et à sa façon de vous demander le sel, ne vous êtes-vous jamais dit, l'espace d'une seconde, « qu'ai-je jamais pu lui trouver finalement, comment ai-je pu ressentir quelque émotion ou sentiment ? » et la seconde d'après (à ce rictus que vous reconnaissez, que vous seul(e) comprenez) vous l'aimez à nouveau ? Et n'avez-vous jamais, (il (elle) attend toujours que vous lui passiez le sel) ressenti cette impression de découvrir un mot familier pour la première fois, « le sel » ? Comme ce mot est étrange soudainement. Vous êtes au pays du sel, submergé par une vague blanche et iodée. Et puis ça passe, il faut que ça passe, vous avez, du plus loin que votre mémoire s'en souvienne, toujours connu le « sel » …
Petula Clark chantait « Don't Sleep in the Subway » et bien moi je conseille « Don't Read in the Subway » ! Indeed, mieux vaut avoir « un lieu à soi » pour se laisser envelopper par « les vagues » d'émotions qui nous mènent « vers le phare ». Voilà, voilà…
« To the Lighthouse » est un roman de l'écrivaine et journaliste Virginia Woolf, paru en 1927. le livre suit la parution du succès Mrs. Dalloway, l'autrice anglaise est déjà une figure littéraire reconnue de son temps.
Le titre, « Promenade au phare » n'est pas une traduction exacte, il ne s'agit pas d'une balade mais d'un but, une tension ; on va vers le phare.
Ayant lu le livre en anglais, je ne sais pas si le titre est le fait de Marguerite Yourcenar, première à avoir traduit l'ouvrage de Woolf (qu'elle a même rencontré pour les besoins de la transcription). Les deux femmes ont beaucoup en commun, elles ont connu succès et gloire de leur vivant et elles ont assumé leur homosexualité. Ce qui est intéressant c'est de voir le souvenir nettement différent qu'elles ont de leur rencontre, Yourcenar, jeune écrivain, est impressionnée par Woolf et peut-être veut avoir une conversation d'écrivain à écrivain, tandis que Woolf n'accorde que quelques lignes de son journal à cette rencontre et retient surtout que sa traductrice se posait des questions d'ordre techniques passablement ennuyantes…
Yourcenar est trop imposante, trop écrivaine pour s'effacer complètement derrière la traduction, je la soupçonne - peut-être gratuitement – d'avoir fait quelques petites contributions. Ce n'est pas une mauvaise chose, ça pourrait même être un bel exercice de littérature comparée (si certains ont lu la version de Yourcenar ?).
L'ambiance est pesante et légère à la fois. Quelques traits d'ironie ponctuent le récit, les scènes dépeignant les relations entre hommes et femmes, prêtent à sourire.
Le livre à mon sens, traite de la communication, ce mot un peu vulgaire aujourd'hui, un peu tricheur, un peu menteur, un peu vendeur… En tout cas de la difficulté à communiquer, de l'envie de communiquer, de la différence entre l'intention de l'envoyeur du message (verbal, physique) et la façon dont peut l'interpréter le receveur.
C'est un roman qui fait la part belle à la gêne, dont Roland Barthes donne une définition parfaite : « Je sais que tu sais que je sais : telle est la formule générale de la gêne. » Seulement avec Woolf on sait mais sans vraiment toujours savoir ce qu'on sait, jusqu'à la certitude qui s'éclaire, comme un ciel dégagé après la brume maritime.
Le roman se découpe en trois parties et débute sur une île, quelque part en Ecosse, une famille de huit enfants et leurs parents Mr & Mrs Ramsay reçoivent des amis : écrivain, scientifique, artiste peintre pour passer des vacances. le petit James veut aller au phare, sa mère aimerait l'y emmener mais son père ne pense pas que la promenade soit possible…
“She often felt she was nothing but a sponge sopped full of human emotions.” le choix de Woolf : concentrer le récit sur une période très courte, explorer l'écosystème émotionnel si riche de détails qui se nourrit des interactions multiples et souvent silencieuses des personnages au cours d'une seule journée.
Il est frappant de constater à quel point l'environnement extérieur n'intéresse pas Woolf, les descriptions sont assez sommaires, mais plus que la nature (souvent utilisée -notamment les vagues- comme métaphore des pensées), les rapports sociaux, la critique sociale (pourtant présente dans son oeuvre journalistique et ses essais) ne sont pas non plus présents dans son ouvrage, contrairement aux considérations fleuves de D.H Lawrence par exemple sur la société de son temps.
Est-ce à dire que Virginia est une écrivaine « d'intérieur » (une écrivaine du « confinement » dirait-t-on en 2020) ? Disons plutôt qu'elle explore un paysage parallèle au monde extérieur, celui du fleuve des émotions, des perceptions, de l'interprétation des faits et gestes, qui abreuve la littérature classique depuis plusieurs siècles. Chaque auteur ayant sa propre embarcation de fortune pour remonter le cours des émotions.
Il n'est pas aisé d'entrer dans l'oeuvre de Woolf, outre l'absence d'action (qui n'est pas propre à son oeuvre), il y a une façon d'écrire qui demande au lecteur un véritable effort. On ne peut pas lire quelques pages à la dérobée ou couper la lecture à n'importe quel endroit, la métrique de Virginia Woolf s'accommode mal des césures que les obligations de la vie quotidienne imposent au lecteur.
On voudrait lire le livre d'une traite car chaque fois qu'on se replonge dans la lecture, l'effort est renouvelé et se poursuit parfois sur quelques pages. La façon qu'a Woolf de passer insensiblement d'un personnage à l'autre, d'un monologue l'autre, sans en avertir le lecteur, supposé (re)connaître chaque état d'âme, est déroutante. de même que son usage de la parenthèse, souvent pour décrire magistralement comme la vie matérielle continue de façon dérisoire et impérative, au milieu du flot des pensées, et même parfois entre en résonnance souterraine avec ces pensées.
On a l'impression que ce n'est pas la vie qui écrase le monologue intérieur, mais l'inverse, peut-être signe des fragilités et acuités mentales de Woolf, la vie est secondaire, presque facultative, ce sont les pensées, la vie intérieure, la vie des émotions, la « vraie vie ».
Mais l'effort est aussi un ressort de complicité entre le lecteur et les personnages. En suivant la pensée du personnage nous pouvons nous rendre compte de ce qu'il s'est réellement passé et de ce qui relève de la mémoire qui s'embrouille, qui fantasme, « oh no that she had invented » se dit à elle-même Mrs. Ramsey, se créant un souvenir de toute pièce, ce que confirme le lecteur, ou encore le jeu d'imagination auquel se prête Lily Briscoe pour les besoins du tableau.
“Why should they grow up and lose all that? (…) And then she said to herself, brandishing her sword at life, Nonsense.” La vie de l'écrivaine anglaise transpire dans ce roman, la relation particulièrement lucide au mariage qu'ont les personnages féminins, dans une société patriarcale, trahit le mariage troublée de l'autrice avec Leonard Woolf, l'effervescence culturelle qui n'est pas sans rappeler la colocation de Bloomsbury où Virginia et sa soeur, artiste peintre, vécurent une vie de bohème aux côtés notamment de l'économiste Keynes, enfin, l'île écossaise, la maison de villégiature près de la mer et le couple Ramsay sont inspirés du paradis perdu de la petite Virginia dans sa maison des Cornouailles de cette « happiness » (le mot bonheur, être heureux, un leitmotiv chez Woolf, jusqu'à son ultime lettre d'adieu), avec sa mère, disparue trop tôt, et son père avec lequel elle entretint une relation conflictuelle.
Si le livre prête une attention au détails, minute par minute, il est aussi un roman du temps qui passe et de ceux qui restent.
Le rapport à la finitude, à la mort est très délicat, il y a une politesse de la pudeur, une résilience digne et fragile qui me rappelle cette réponse d'Euripide à une lamentation « Hélas ! Pourquoi Hélas ? C'est le lot des mortels. »
Qu'en pensez-vous ?
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JacobBenayoune
  31 octobre 2013
Voulant découvrir l'art de cette grande dame des lettres, j'ai commencé par ce livre. A vrai dire je ne savais absolument pas dans quel terrain je m'aventurer. Et ainsi , j'ai plongé dans cette promenade au phare.
Ce livre s'inscrit dans une lignée de romans célèbres à savoir "A la recherche du temps perdu", "Ulysse", "Carnets de Malte Laurids Brigge" ... Des romans où l'introspection prime et où l'intrigue est secondaire (mais aussi la rareté des dialogues).
Certes, parfois la lecture est très lente (10 pages de ce roman correspondent à plus de 50 pages d'un roman d'aventures). Mais à maintes fois, je me suis arrêté pour dire :" Mon Dieu cela est vrai!" ou "Mon Dieu que cela est magnifique". Woolf a réussi à mener à bout ces monologues internes qui se déroulent dans l'inaction des personnages comme commentaires à des faits ou dires ou pensées parfois refoulées. Ces personnages qui sont comme seuls au milieu des autres. Chacun est une unité à part (me rappelant la fameuse idée de Baudelaire, de trouver sa solitude au milieu de la foule et de se tenir compagnie dans sa solitude; idée qu'on trouve dans son Spleen de Paris); dans son propre monde. Mais l'unité de ces gens est Mrs Ramsay, l'âme tendre, magnanime et prévenante (sans être pour autant l'héroïne de ce roman sans héros). Par ailleurs, Woolf, loin des aventures époustouflantes, nous présente les tâches quotidiennes aussi simples (qui interrompent les réflexions et les pensées) comme des faits fort intéressants (une capacité singulière). Un roman sur l'influence des événements de l'enfance sur la personnalité de l'individu, sur la vie éphémère, sur le mariage, la maternité,...
Un roman qui mérite cette peine qu'il nous exige.
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AgatheDumaurier
  03 octobre 2018
Encore un texte magnifique, qui a l'inconvénient d'enterrer tous les autres...Après Virginia, ils semblent l'oeuvre de tâcherons poussifs...Enfin, ça va me passer...
En parler, c'est l'amoindrir. Lui chercher un sens et une symbolique, c'est le diminuer. Comme les Illuminations de Rimbaud, il faut juste le lire et laisser s'épanouir en soi les mille images et sentiments et sensations gigantesques ou infimes qui sont décrites. Tout se mêle et s'entremêle autour d'un fil ténu, un couple, une maison de vacances,une île d'Ecosse, la mer, un phare, un jardin, une fenêtre, des gens, des enfants, des paroles prononcées ou non, des pensées secrètes.
On peut quand même dire : une femme, Mrs Ramsay, est, se sent, est peut-être, le centre de gravité d'une famille de huit enfants, un mari, des amis en villégiature. le benjamin, James, désire se rendre au phare en bateau. Sa mère lui dit qu'ils iront le lendemain, mais son père déclare qu'il fera mauvais, le vent souffle de l'ouest. La journée se passe et, comme dans Mrs Dalloway, elle condense l'essentiel des personnages. La narratrice, esprit fluide, passe d'une psyché à l'autre parmi les personnages, comme le flux et le reflux de la marée, et se laisse imprégner de tous leurs mouvements. Mrs Ramsay et son mari, qui la dévore -ou bien c'est l'inverse-, d'une beauté invraisemblable, fascinant la peintre Lily Briscoe, qui tente, du jardin, de la peindre, derrière sa fenêtre, mère à l'enfant avec son fils James, le jeune Charles Tansey, cherchant sa place, désagréable, fasciné lui aussi, William Bankes, l'ami de Ramsay, résistant au charme de Mrs Ramsay, Paul et Minta qu'elle veut marier, les enfants qui la vénèrent...Le dîner, le boeuf en daube, le coucher, fin de la journée, tempête. A la différence de Mrs Dalloway cependant, le récit repart, "le Temps passe" et "Le Phare" constituent une suite profondément triste et mélancolique à la magnifique journée d'été de la première partie.
Voilà, j'en ai trop dit. Il y a beaucoup plus que cela. C'est une illumination.
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Alexein
  16 juillet 2017
La promenade au Phare, le voyage au Phare ou Vers le Phare, selon les traductions, est un livre pas banal qui raconte pourtant des évènements banals. Virginia Woolf prend un virage dans la façon de raconter les histoires et passe au crible le moindre des mouvements de l'âme de ses personnages.
L'histoire, tout en symboles, est dense et certains passages sont ennuyeux, voire soporifiques. Cependant ils sont rachetés, et très largement, par des réflexions d'une très grande acuité et exprimées avec une poésie d'une grande délicatesse. Les personnages, tout au long de ce livre, roulent leurs pensées comme des vagues, avec un flux et un reflux tantôt joyeux et espiègles, tantôt très amers, inquiets, angoissés.
Dès la première ligne, le phare est planté au coeur du tableau comme le centre de gravité de l'histoire, comme un but ultime à atteindre pour les jeunes enfants, mais pas uniquement pour eux, qui sont impatients d'aller s'y promener.
C'est une critique bien difficile à faire : dans ce livre, il ne se passe rien et il y a tant de choses à en dire. Il s'agit de petits riens, d'aventures anecdotiques comme la perte d'une broche, la cuisson réussie d'un boeuf en daube, la longueur d'un bas à tricoter, le placement d'un arbre sur une peinture, etc. Tous ces menus évènements suscitent bien des réflexions dont la petite voix intérieure de la narration déroule pour nous le fil fragile.
Dans cette atmosphère engourdissante, le passage du temps, les questionnements sur le sens de la vie, des pensées nées de ces « petites allumettes inopinément craquées dans le noir » imprègnent l'esprit de considérations semblables et y résonnent sourdement, comme une lame de fond.
Les symboles pas toujours évidents à déchiffrer savent se faire une place et le lecteur plonge dans un abîme de souvenirs rafraîchis par de belles phrases qui sont comme des bribes de conscience naïves, spontanées et parfois fascinantes.
Virginia Woolf fixe des états d'esprit, des changements d'humeur, peint les tourments de l'âme, les ambitions, les regrets, l'excitation, les peurs dans un grand mouvement cyclique tournant autour de la question du sens de l'existence, et dont le phare me semble être le point d'ancrage.
Ce ne fut pas une sinécure que de lire ce livre. Et pourtant, et pourtant…
Il est un peu comme une nappe de brume. L'auteur y lève un coin de voile par-ci par-là, brosse un tableau impressionniste. Ce n'est pas parce que le narrateur pénètre l'esprit de ses personnages qu'il nous en donne toutes les clefs : une part d'ombre intrigante les rend étrangers à eux-mêmes, semblables à des îles en partie inexplorées sur lesquelles l'oeil du phare jettera, ainsi que semblent l'espérer certains, peut-être un peu de sa lumière.
Car le phare est le point de repère de ces vaisseaux humains ballottés par les flots d'un océan d'incertitudes, d'angoisses, mais aussi d'émerveillements.
Un livre sans vraies actions marquantes et pourtant foisonnant de vie ; un livre sur les douloureuses difficultés de l'expression et des relations ; un livre sur l'autocensure ; un livre sur la volonté de mettre de l'ordre dans le chaos intérieur de la conscience et le besoin de se laisser surprendre par les sauts de cabris des pensées et les caprices de la mémoire ; un livre qui ne semble pas être un livre, mais la vie, tout « simplement ».
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isabellelemest
  02 février 2016
Attention, chef d'oeuvre !
Un avertissement assez inutile car qui n'a pas entendu parler du plus célèbre ouvrage de Virginia Woolf "Vers le phare" (le titre très épuré en anglais -To the lighthouse - a été diversement traduit) ? La découverte du texte, en anglais dans mon cas, provoque toutefois une profonde émotion, humaine autant qu'esthétique.
Dans une maison en bord de mer, quelque part sur une île écossaise, une famille nombreuse, des invités amis du couple, passent une journée de vacances où se révèlent les caractères et les rapports humains, vus par le prisme des impressions, sentiments et réflexions des divers personnages, dans le "flux de conscience" qui les parcourt et par lequel l'auteur sait évoquer un moment devenu unique sous la menace du temps. Mais la figure qui émerge est celle de la mère, Mrs Ramsay, à l'éblouissante beauté malgré le passage des années, celle qui apaise, rassure, s'inquiète des absents, reçoit en digne maîtresse de maison une nombreuse tablée, une femme tutélaire et gracieuse, soucieuse d'apporter le bonheur, hantée par sa lutte avec la vie mais toujours triomphante. Autour d'elles les enfants s'ébattent, un mari à l'autorité intellectuelle marquée réfrène ses accès de colère, les invités manifestent leur amitié et leurs goûts personnels, toute une harmonie de la vie en société, avec ses moments de conflits ou de comédie se déploie, tandis que la "promenade au phare" doit être reportée.
De longues phrases à la syntaxe subtile et complexe se déroulent et nous donnent à voir ces tableaux, à partager ces sentiments et impressions, nous invitant à l'admiration mélancolique de la figure féminine centrale.
Car la seconde partie, "Le temps passe" exprime, dans un choc stylistique inouï, à travers de splendides tableaux poétiques en prose, la dévastation, la désolation qui frappe la maison, abandonnée après la disparition brutale de Mrs Ramsay. Automne, mauvais jours, hivers et tempêtes sont personnifiés et leur indifférence destructrice pourrait avoir raison de la survie de la demeure, image de l'être et de l'identité, meurtrie à jamais par une série de morts précoces.
La troisième partie est celle du retour à la vie, du deuil assumé, de l'art, permettant pour la peintre Lily Briscoe - un double de l'écrivain - de combler un vide central, de prendre la distance qui permet de resituer les figures des parents dans leurs nuances, leurs qualités et leurs défauts, de remédier à l'absence, d'accomplir ce qui était resté inachevé, en l'occurrence la navigation vers l'îlot du phare, un moment où se résout le conflit père-enfants, et où s'achève à la fois le travail de mémoire et l'oeuvre d'art.
Un texte d'une grande beauté lyrique pour traduire en mots le déchirant sentiment de perte, la poignante mélancolie d'une beauté disparue. Déjà présente dans les mots prémonitoires de Mrs Ramsay : "Pourquoi doivent-ils grandir et perdre tout cela ?", dans le regard d'amour des fillettes pour leur mère, dans la brève note "et c'était déjà le passé" qui clôt la scène du diner, la douleur s'exprime avec une puissance poétique intense, transforme la matière du roman en un magnifique poème en prose.
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Citations et extraits (74) Voir plus Ajouter une citation
mandarine43mandarine43   10 août 2011
[ Incipit ]

« Oui, bien sûr, s'il fait beau demain, dit Mrs. Ramsay. Mais il faudra vous lever à l'aurore », ajouta-t-elle.
Ces paroles causèrent à son fils une joie extraordinaire. Pour lui il était désormais entendu que l'excursion se ferait sûrement et que la merveille contemplée depuis des années et des années, semblait-il, se trouvait maintenant à portée de sa main, qu'il n'en était plus séparé que par une nuit de ténèbres et une journée de navigation. Comme il appartenait, à l'âge de six ans déjà, à la grande famille des êtres incapables de séparer leurs sentiments les uns des autres et d'empêcher la perspective de l'avenir, avec tout ce qu'elle contient de joies et de peines, d'obscurcir la réalité présente ; comme pour ces êtres, si petits qu'ils soient, le tour le plus léger de la roue des sensations a la faculté de cristalliser, de transpercer et de fixer le moment sur lequel il a posé son ombre ou sa lumière, James Ramsay, assis sur le plancher et en train de découper des images dans le catalogue illustré des « Army and Navy Stores », attribuait à celle d'un appareil frigorifique, pendant que parlait sa mère, un caractère de divine félicité. Cet appareil était auréolé de joie. La brouette, la tondeuse de gazon, le bruissement des peupliers, le blanchiment des feuilles avant la pluie, le croassement des corneilles, les balais heurtant les murs, le froufrou des robes - chacune de ces sensations avait dans son esprit une couleur si nette, un aspect si distinct, qu'il possédait déjà son code particulier, son langage secret. Il apparaissait cependant comme l'image de la sévérité inflexible et sans mélange avec son front haut, ses farouches yeux bleus d'une pureté et d'une candeur impeccables, ses légers froncements de sourcils devant le spectacle de la fragilité humaine, et cela au point que sa mère, en le regardant guider adroitement ses ciseaux autour du frigorifique, l'imaginait assis sur un fauteuil de juge, tout en rouge et en hermine, ou en train de diriger quelque grave et formidable entreprise dans une heure critique du gouvernement de son pays.
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AlexeinAlexein   02 juillet 2017
L’ensemble s’imposait à elle avec tant de netteté, quand elle regardait ; c’est à l’instant où elle se saisissait de son pinceau que tout changeait. C’est pendant ce vol éphémère entre l’image et la toile que les démons se lançaient sur elle, l’amenaient plus d’une fois au bord des larmes, et rendant ce passage de la conception à l’exécution aussi terrible que pour un enfant la traversée d’un couloir obscur. Cette sensation, elle la connaissait bien lorsqu’elle livrait un combat terriblement inégal pour conserver son courage ; pour affirmer : « Mais c’est cela que je vois ; c’est cela que je vois » et par là serrer contre sa poitrine un misérable lambeau de sa vision, que mille forces s’acharnaient à lui arracher.
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LillyLilly   03 juin 2010
Ainsi, toutes les lampes éteintes, la lune disparue, et une fine pluie tambourinant sur le toit, commencèrent à déferler d'immenses ténèbres. Rien, semblait-il, ne pouvait résister à ce déluge, à cette profusion de ténèbres qui, s'insinuant par les fissures et trous de la serrure, se faufilant autour des stores, pénétraient dans les chambres, engloutissaient, ici un broc et une cuvette, là un vase de dahlias jaunes et rouges, là encore les arêtes vives et la lourde masse d'une commode. Non seulement les meubles se confondaient, mais il ne restait presque plus rien du corps ou de l'esprit qui permette de dire : "C'est lui" ou "C'est elle." Une main parfois se levait comme pour saisir ou pour repousser quelque chose ; quelqu'un gémissait, ou bien riait tout fort comme s'il échangeait une plaisanterie avec le néant.
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fanfan50fanfan50   05 octobre 2015
"Ah ! mais combien de temps croyez-vous que cela durera ?" demanda quelqu'un. C'était comme si elle eût eu des antennes qui se projetaient hors d'elle en tremblant et qui, interceptant certaines phrases, les imposaient à son attention. Celle-ci en était une. Elle sentit du danger venant de son mari. Une question comme cette dernière conduirait, c'était presque certain, à quelque assertion qui le ferait songer à ce que sa propre carrière avait eu de manqué. Combien de temps continuerait-on à le lire ? se demanderait-il aussitôt. William Bankes (qui était complètement à l'abri d'une semblable vanité) se mit à rire et dit qu'il n'attachait aucune importance aux changements de la mode. Qui pouvait dire ce qui allait durer - en littérature comme d'ailleurs en tout le reste ? "Prenons notre plaisir où nous le trouvons", conclut-il. Son honnêteté parut tout à fait admirable à Mrs. Ramsay. Pas un instant il ne paraissait se demander : "Mais comment cela peut-il m'affecter ?" Cependant lorsqu'on a l'autre tempérament, celui qui a besoin de louanges, d'encouragement, il est tout naturel, lorsqu'on entend cela, de commencer à se sentir gêné (et elle était certaine que c'était le cas de Mr. Ramsay) ; d'éprouver le besoin d'entendre dire par quelqu'un : "Oh ! mais votre oeuvre durera, Mrs. Ramsay", ou quelque chose d'approchant. Il trahit très clairement son malaise en disant avec quelque irritation qu'en tout cas Scott (ou était-ce Shakespeare ?) durerait pour lui aussi longtemps que sa propre vie. Il dit cela sur un ton irrité. Tout le monde, elle en eut l'impression, se sentit un peu gêné, sans savoir pourquoi. Puis Minta Doyle, douée d'un instinct pénétrant, dit lourdement, absurdement, qu'elle ne croyait pas que personne pût éprouver un plaisir réel à lire Shakespeare. Mr. Ramsay répondit farouchement (mais déjà son esprit s'était détourné de la conversation) que très peu de gens le goûtaient autant qu'ils prétendaient le faire. Mais, ajouta-t-il, il y a néanmoins des qualités considérables dans quelques-unes de ses pièces, et Mrs. Ramsay vit que, pour le moment du moins, tout était arrangé.
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AlexeinAlexein   06 juillet 2017
L’art de la cuisine en Angleterre, ou ce qui passe pour tel, est une abomination (ils en tombèrent d’accord). C’est mettre des choux à bouillir. C’est rôtir la viande jusqu’à la réduire à l’état de semelle. C’est supprimer la délicieuse peau des légumes. « Dans laquelle, dit Mr Bankes, résident toutes les propriétés des légumes. » Et le gaspillage, dit Mrs Ramsay. Toute une famille française pourrait vivre de ce que jette une cuisinière anglaise.
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Vidéo de Virginia Woolf
"De quoi avait peur Virginia Woolf ?" par Raymond Las Vergnas. Première diffusion le 20/09/1968 sur France Culture. Dans sa conférence, Raymond Las Vergnas, spécialiste de la littérature anglo-américaine, proposait plus une étude psychologique, clinique de Virginia Woolf elle-même, qu’une analyse de son œuvre. Et la vie de Virginia Woolf s’était déroulée dans la peur…peur indispensable pour créer.
Source : France Culture
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