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ISBN : 2072765226
Éditeur : Gallimard (21/06/2018)

Note moyenne : 3.27/5 (sur 40 notes)
Résumé :
Vous vous réveillez dans un aéroport.

Vous ne savez pas qui vous êtes ni où vous allez.
Vous avez dans votre sac deux passeports et une lingette rince-doigts.

Vous portez un diadème scintillant et vous êtes maquillée comme une voiture volée.

Vous connaissez par coeur toutes les chansons d’Enrico Macias.

Vous êtes une fille rationnelle.

Que faites-vous ?


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Critiques, Analyses et Avis (18) Voir plus Ajouter une critique
Apoapo
  07 mai 2017
Une jeune femme amnésique se réveille à l'aéroport de Roissy avec, dans son sac à main, deux passeports et deux trousseaux de clefs et guère davantage. Par contre, dans sa besace cognitive, elle retrouve aussi deux langues bien maîtrisées et l'aptitude à mener sa quête (double-)identitaire sur un plan éminemment dialectique, observée par un narrateur à la deuxième personne du pluriel – ce qui place instantanément le récit sous l'égide ou dans la filiation du grand roman de Butor, La Modification. Clin d'oeil adressé au lecteur ? Distanciation entre l'auteure et la protagoniste ? Dans l'un ou l'autre cas, il n'empêche pas le narrateur de renoncer à une posture surplombante, pour se faire le simple rapporteur d'un flux de conscience au cheminement non-linéaire, contradictoire même, où les synthèses sont rares et la progression parfois lente, hésitante, quaternaire, parfaitement structurée. le côté enquête d'amnésique, tel qu'on le connaît chez Modiano, est relativement moins important dans ce roman de taille pourtant considérable qu'une série de réflexions extrêmement pertinentes sur la condition du binational, du descendant d'immigrés, sur le nationalisme dans deux pays de cette Europe contemporaine héritière de la géopolitique bipolaire et confrontée à la Grande migration, mais aussi sur le bilinguisme, ainsi que sur la profession de traducteur-interprète. Les adeptes de l'enquête peuvent être déçus par la relative rareté des rebondissements mais aussi par une étonnante pénurie de descriptions matérielles – des lieux parcourus dans les deux villes (hormis deux plaques commémoratives), des objets présents dans les deux appartements, des fichiers des deux ordinateurs et même des archives familiales placées sous le lit ; même de sa propre image, Rkvaa (qui à l'évidence ignore l'invention ancienne du miroir...) ne retiendra que le traumatisme de ses grands pieds !
Mais regardons plutôt ce qui est là. Une double structure quaternaire. Non pas deux pays mais quatre : la France et la Lutringie la Yazidie et la Hongrie ; ce ne sont pas les doubles imaginaires des pays réels, mais l'expression de la différence entre ces pays vus d'ici et vus de là-bas. Ontologisation de la perception selon la position de l'observateur dans l'analyse géopolitique. Très perspicace. Quadruple posture identitaire : d'ici, puis de là-bas, puis des deux, puis de ni ni, avec plein de retours en arrière. Très juste. Quel est le point de rupture dans l'adhésion à la communauté nationale ? Ce poison qui (vous) unit à faible dosage et (vous) rejette à forte dose (voire qui vous tue) : le nationalisme. Quatre formes d'icelui et deux épisodes de franchissement du seuil, dans ces deux lieux. Très bien vu. C'est joli aussi qu'il en prenne pour son grade, le nationalisme, dans toutes ses déclinaisons.
Et d'autres choses également, au hasard de celles qui m'ont donné le plus de matière à réfléchir, ou à m'identifier. La dialectique du flux de conscience a besoin de dialogue. Pour plusieurs raisons – choix narratifs – celui avec les personnages secondaires humains est frustrant. Avant que le cahier hongrois où sont enregistrés les pensées (en quelle(s) langue(s) ?) ne soit le plus fertile, il faut Petite Taupe. Objet transitionnel, fétiche de re-conjonction à l'enfance. Une très belle trouvaille. L'on souffre de sa disparition prématurée, brutale, en cela assez symétrique avec celle du cahier. Laquelle est fonctionnelle à une chute vraiment bien menée.
Problématique du bilinguisme vs diglossie. Impossible décision entre les deux types idéaux. Incessante réversibilité des compétences absolue et relative dans la condition de polyglossie. Impossibilité de la spontanéité de l'acte de langage chez le plurilingue, qui se différencie en cela du monolingue, et en même temps aspiration identitaire du premier à « ressembler » au second pour se faire accepter de lui... L'angoisse de l'accent...
Problématique de la mémoire comme condition de l'identité, mémoire comme permanence, identité dans ses rapports à l'identique et au changeant, avec des références très prononcées à Paul Ricoeur et une qui m'a semblé absente : au fameux séminaire sur l'identité de Claude Lévi-Strauss. [Mais à moi aussi, dans un contexte plus grave, il avait été reproché d'avoir fait l'impasse sur cette référence.]
Enfin, je voudrais faire quelques considérations d'ordre stylistique. Sans verser dans un expérimentalisme per se, le plume toujours attentive et professionnellement perfectionniste de la traductrice est très évidente. J'en veux pour preuve le détail suivant : pour la première fois, à ma connaissance, la faute de français (erreur de grammaire) est utilisée en littérature comme morphème signifiant : c'est à la p. 21, où il est question de dysorthographie de la ville d'Iassag, qu'apparaissent les deux seules fautes sur 685 pages : « s'écrive » - subjonctif au lieu d'un indicatif, dans la phrase même ; et « les mêmes raisons qui vous ont conduites » - faute d'accord, deux phrases plus bas. C'est subtil. Il y a aussi des fausses lourdeurs syntaxiques çà et là, mais dont la signification est tout à fait évidente.
En outre, j'ai beaucoup aimé la foison des métaphores mathématiques ; j'ai adoré l'actualisation des jurons à la Capitaine Haddock, avec une préférence pour « espèce de salicorne des marais putrides » (p. 650) ; j'ai goûté à la présence constante d'un humour de type hyperbole absurde, notamment sur les ambitions nuptiales de l'héroïne (qui au demeurant pâtit d'une vie sentimentale et sexuelle assez lamentable) ; j'ai apprécié un usage minimaliste de la virgule (que j'ai interprété comme une réaction aux abus de ponctuation post-L.F. Céline), ainsi que l'astuce de la plus petite police pour suggérer le susurrement intérieur...
Comment mesurer la jubilation que m'a provoquée cette lecture alors que le temps seul dira le degré d'influence qu'elle aura eue ? En me ruant sur les deux autres oeuvres de l'auteure ? En multipliant les citations que j'aurais envie de transcrire ? En comptant (les doigts d'une main me suffisent) les romans que j'ai qualifiés uniquement d'intelligents ? En tentant un classement hiérarchique : top combien de l'année ? sur cinq ans ? sur dix ? sur cent livres ? sur mille livres (si j'en suis déjà à ce nombre-là) ? sur combien d'années lectorales restantes eu égard à mon espérance de vie et de vue ? À relire tout de suite ? une fois encore à l'avenir ? plusieurs fois ? autant de fois que les quelques trucs que j'ai moi-même commis ?
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chaize
  01 octobre 2016
"Double nationalité" est un délice composé d'humour, de réflexion et d'un regard profondément troublant sur l'identité.
684 pages, c'est énorme mais on ne se doute pas à quel point il se dévore en une bouchée.
Sincèrement, j'ai été bouleversée.
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helenew_fr
  30 août 2018
Le gros pavé de Nina Yargekov, Double nationalité, m'a accompagnée pendant mes vacances estivales, courtes pour cause de déménagement et consacrées exclusivement et exceptionnellement à la farniente. J'ai donc passé une semaine entière à me prélasser autour de la piscine d'un mas provençal à Uzès (la piscine étant quelque peu plus récente que le mas) et à me plonger alternativement dans la dite piscine et dans ce roman.
Il m'a été offert par mes filles pour mon anniversaire : « avec un titre comme ça, c'était obligé ». Dans la famille, nous sommes en effet tous binationaux, mais nos deux nationalités sont moins exotiques que celles de la narratrice, Rkvaa, traductrice-interprète de son métier, qui est d'abord française et yasige puis hongroise et lutringeoise (lutringienne ? je ne sais plus). La bizarrerie du récit se manifeste dès les premières pages, dans lesquelles on rencontre l'héroïne dans un aéroport, complètement déboussolée, qui ne sait pas qui elle est, d'où elle vient, où elle va, ni pour quelle raison. Et elle nous livre son histoire loufoque se reconnaissant progressivement au fil des pages, quoi que, et se débrouillant pour composer avec son amnésie, mais s'agit-il bien de cela ? Tout cela à la deuxième personne du pluriel, qui contribue au comique du roman, avec ses faux airs du parfait manuel de la personne paumée et qui se retrouve sans repères.
Les repères culturels, linguistiques, sociaux, politiques sont justement au coeur de ce roman un peu bizarre mais fascinant et facile à lire, pour peu qu'on aime les narrateurs qui s'épanchent sans retenue. le sujet de la double nationalité est présent au début, à la fin et tout au long de ce long roman, qui se répète. En effet, et je fais ici une petite entorse à l'injonction que je m'impose habituellement de ne rien dévoiler d'important pour expliquer ce que je veux dire par « se répète ». C'est simple, il se répète : Rkvaa nous raconte ses mini aventures à Paris dans la peau d'une yasige qui est aussi française et puis elle recommence son histoire à mi-chemin dans le roman, avec des mini aventures différentes, dans un cadre géographique différent, mais cette fois-ci elle est lutringeoise et hongroise.
Je me suis posé la question du but de cette double histoire et ma conclusion c'est que l'auteur pousse la notion de la double nationalité, du double soi jusqu'au bout, en doublant tout simplement le récit. Je me suis aussi posé la question du choix des deux paires de patries, composées chacune d'un pays bien réel : la France, la Hongrie et d'un pays imaginaire : la Yasigie et la Lutringie. D'ailleurs, au début de la première partie, j'avais un doute sur l'existence d'un pays qui s'appelait la Yasigie et je n'étais pas assez motivée pour décoller de mon transat et aller chercher de quoi faire des recherches. Je me disais vaguement qu'il s'agissait peut-être du pays des Yézidi, ma mémoire vacillant en effet sur le nom de ce peuple dont on parlait il y a quelques mois quand les horreurs perpétrées contre lui ont fait là une des médias et puis j'ai rapidement compris que non, on était dans le domaine du semi-imaginaire. Semi seulement, car un pays sur deux est imaginaire et semi aussi car les questions du sentiment d'appartenance à tel ou tel pays, de limites du bilinguisme, de conflits culturels ou autres entre ses deux pays, ces questions-là sont bien réelles. J'en sais quelque chose, mes deux pays, la France et l'Angleterre (j'ai tendance à parler spontanément de l'Angleterre, même si ce n'est pas une nation, parce que « britannique » ne veut pas dire grand-chose culturellement parlant) étant l'exemple parfait du couple je-t'aime-moi-non-plus.
La méditation comique de Nina Yargekov est longue mais bourrée de pépites. J'ai tenté de trouver quelques citations à partager ici, mais hors contexte, elles perdent de leur sel et j'y ai renoncé. On a l'impression que l'héroïne, dans ses réflexions et dans ses actions, pratique l'auto-dérision sans cesse et sans forcément s'en rendre compte.
Le ton de l'histoire n'empêche pas l'auteur de traiter de sujets sérieux, voire graves : interdiction du binationalisme, nationalisme extrémiste, racisme sont évoqués lucidement, au travers les (très nombreuses) questions que se pose Rkvaa, ses hésitations et ses maladresses parfois. Tout l'art de Nina Yargekov consiste à incruster ces questions sérieuses, avec d'autres qui le sont beaucoup moins, dans un quotidien absurde, parsemé de péripéties loufoques.
C'est un livre à lire quand on a du temps, mais à savourer dans ce cas.

Lien : https://helenewilkinsonbookr..
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Helenesd
  29 juillet 2017
Un livre à l'écriture jubilatoire qu'on adore ou qu'on déteste, et je fais plutôt partie des adorateurs ! C'est un livre que l'on m'a offert car je suis partie vivre en Hongrie plusieurs mois et l'auteure est hongroise, c'était une sorte de clin d'oeil à mon séjour là-bas. de ce fait, cela m'a particulièrement plu car j'ai pu y retrouver une mentalité, une culture que j'ai découverte en vivant là-bas et sa différence avec notre façon de penser française. Cela m'a aussi particulièrement plu car si l'écriture est très originale et veut dévoiler une pensée absurde, loufoque, cela était parfois franchement proche de ce qui peut se passer dans ma tête, avec ma psychorigidité, mon encyclopédisme, le fait de se poser 1001 questions sur tout.. J'ai donc pu me retrouver dans l'héroïne du livre et m'y attacher totalement. C'était pour moi un vrai plaisir d'ouvrir le bouquin et de se plonger totalement dans le cerveau de cette femme car c'est de ça qu'il s'agit. le livre nous immerge dans les pensées de la narratrice et cette immersion fonctionne par l'utilisation du pronom personnel "vous" pour raconter l'histoire tout le long, comme dans le résumé en quatrième de couverture ("Vous vous réveillez dans un aéroport. Vous ne savez pas qui vous êtes ni où vous allez. Vous avez dans votre sac deux passeports et une lingette rince-doits."). C'est pour cela qu'au-delà de ces aspects subjectifs qui m'ont plu, c'est un livre qui peut séduire par son écriture très originale, novatrice. Si les phrases sont longues, l'écriture est fluide. Il y a beaucoup d'humour, on rigole parfois franchement et sous des dehors légers, le livre pose pourtant de vraies questions et permet de bien réfléchir sur le thème de l'identité et de l'immigration. Il s'agit de l'histoire d'une fille amnésique qui va essayer de découvrir qui elle est, c'est donc une enquête que raconte le livre, il y a ainsi du suspense comme dans un roman policier ! Pour la longueur, je ne l'ai vraiment pas ressentie, j'étais vraiment avide de continuer à lire le livre tout en ne voulant pas le terminer tellement j'étais attachée à l'héroïne, sauf vers la fin où j'ai été un peu lassée mais je ne sais pas si c'est parce que je n'ai pas pu lire pendant une grande période à un moment, il y a donc eu une longue coupure quand j'ai pu lire la fin et je suis peut-être simplement trop sortie du livre de ce fait.. Je recommande donc vraiment la lecture de Double nationalité, c'est dans l'ensemble un livre réjouissant, rafraîchissant qui nous fait passer un bon moment tout en nous faisant réfléchir.
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jfponge
  06 mai 2018
Un roman-fleuve, avec pas loin de sept cent pages agrémentées de mots d'esprit et de références savantes, pour nous conter les déboires d'une traductrice-interprète affectée d'une amnésie passagère au retour d'une de ses nombreuses missions. En quête de ses origines, elle qui se sait née d'un père et d'une mère hongrois(es) mais ayant grandi en France, elle va tenter de disserter sur le concept de double nationalité : thèse, antithèse, synthèse. Par le truchement de ce personnage singulier, avide de certitudes dans un monde où la notion de frontière devient de plus en plus floue alors que les communautarismes s'exacerbent autour d'elle, l'auteure questionne le monde tel qu'il est. L'humour est présent, sous la forme de l'autodérision, l'érudition aussi, via de nombreuses références aux disciplines en "ique" : mathématique, logique, linguistique, sémantique, et bien d'autres encore. Hélas, le tout est d'un ennui assez profond, n'est pas James Joyce ou Marcel Proust qui veut…
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critiques presse (3)
Bibliobs   13 août 2018
Derrière la fantaisie échevelée de ce roman schizophrène entièrement écrit à la deuxième personne du pluriel, la Franco-Hongroise Nina Yargekov s'empare de la question hautement inflammable de l'identité et dynamite par l'absurde toutes les polémiques usantes autour de l'immigration.
Lire la critique sur le site : Bibliobs
LaLibreBelgique   15 décembre 2016
Une franche rasade de vérité sous couvert de burlesque.
Lire la critique sur le site : LaLibreBelgique
Lexpress   28 novembre 2016
Une allégorie vertigineuse sur l'identité (...) un roman-fleuve passionnant, phénoménal - 700 pages de quête autobiographique.
Lire la critique sur le site : Lexpress
Citations et extraits (20) Voir plus Ajouter une citation
ApoapoApoapo   07 mai 2017
« Une naissance en France est toujours un accident. C'est juste que vos parents étrangers rendent plus visible le caractère non nécessaire de la vôtre. Tous les Français de naissance sont des privilégiés. Pas uniquement vous. Pas uniquement les enfants d'immigrés. Pourquoi ne vous a-t-on pas prévenue ? Pourquoi n'est-ce pas inscrit sur votre passeport ? Les autres Français sont-ils au courant ? Chacun le sait mais personne ne s'en rappelle, voilà qui est étrange, mais c'est, mais c'est, mais c'est. Mille milliards de monocytes. C'est un privilège drapé dans une cape invisible ! […] La France est super-maligne, elle a tout prévu. Si elle est une terre d'accueil, c'est aussi parce qu'elle a besoin des immigrés et de leurs enfants sur un plan philosophique. Craignant que certains Français, par exemple des Français qui seraient très pressés et qui auraient beaucoup de soucis, ne prennent pas toujours le temps de bien réfléchir, de bien distinguer les pays et les gens, et que partant de là ces certains Français vraiment tête en l'air se mettent à croire que lorsqu'un État est inférieur à la France, ses habitants pourraient ne pas être des humains absolument égaux aux Français, ce qui serait rudement idiot mais parfois quand on vient de perdre son travail ou qu'on est en plein divorce, on fait des raccourcis de ce type, elle a décidé de prendre les devants en invitant chez elle des étrangers de basse extraction. Parce qu'elle sait qu'eux n'oublient pas. Quand on est d'origine pourrie on n'oublie jamais. Jamais. Grâce à eux, grâce à vous puisque via vos parents vous en êtes aussi, toujours en France on se souviendra du fait que personne n'a de mérite à être né où que ce soit. » (pp. 140-141)
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ApoapoApoapo   07 mai 2017
« Vous fermez les yeux.
Très fort : paupières serrées, crispées.
Bientôt ils seront triés.
Réfugiés, migrants économiques.
Bientôt ils seront triés.
Gentils persécutés, vilains parasites.
Bientôt ils seront triés.
Tendres agneaux, sangsues dégueulasses.
Il y aura des erreurs : certains qui réellement étaient dans une situation d'urgence n'obtiendront pas l'asile. Il y aura des rejets juridiquement corrects : à ceux qui ne correspondent pas aux critères, on dira de retourner vivre leur existence pourrie dans leur pays pourri. Tous ces refusés, la plupart de ces refusés, ont beaucoup risqué pour venir en Europe. Ils n'avaient pas de Lada, ils n'avaient pas de visa de trente jours pour l'Ouest. Ils ne se sont pas contentés de partir en vacances et d'oublier de rentrer. Ils vous regardent, ils vous demandent : et pourquoi pas nous, et pourquoi pas nous ? Vous n'avez rien à leur répondre, parce que rien ne justifie que vos parents, qui n'étaient pas persécutés, qui ne mourraient pas de faim, aient obtenu le droit de vivre à l'Ouest tandis qu'aujourd'hui ce même Ouest rejettera des personnes ayant un dossier identique. » (pp. 607-608)
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SZRAMOWOSZRAMOWO   13 octobre 2016
Face au retournement qui se profile vous freinez des quatre fers, vous en avez assez de changer sans cesse d’avis sur vous-même, à chaque fois il faut vous réagencer, vous réacclimater, c’est éreintant à la fin, vous n’aviez pas encore cicatrisé de la blessure de ne pas être une immigrée que vous vous transformiez en traductrice psychopathe avant de devenir une délinquante sans crime et maintenant vous êtes de nouveau yazige mais pas immigrée sauf que vous n’êtes plus si certaine, et en attendant, vous n’avez ni le temps de vous réconcilier avec vos pieds ni celui de vous chercher un mari. Cependant c’est comme les nœuds sur les ficelles, plus on tire dessus et plus on les resserre, et déjà vous êtes partie, et déjà vous redevenez Française.
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ApoapoApoapo   07 mai 2017
« […] mais précisément parce que vous n'êtes pas attentive au fond de son propos, vous êtes progressivement happée par les inflexions de sa voix, par ses silences, par ses scansions et par ses rythmes, qui charrient comme, c'est dans le ventre c'est dans la poitrine c'est dans le cœur, qui charrient comme, c'est l'exil c'est le retranchement c'est la brûlure, est-ce vraiment ce que vous y entendez, c'est la mésaventure de n'être pas soi de n'être pas l'autre soi de n'être qu'un seul soi d'avoir perdu arraché l'autre voie présent non advenu version pliée de l'histoire c'est le renoncement, et dans les modulations de cette prosodie vous décelez également comme une complicité naissante entre vous, comprenant ou croyant comprendre, vous ne pouvez jurer de rien dans votre état, qu'il ne lui déplairait pas de rencontrer chez vous un écho approbatif, la marque d'une communauté de destin, qu'il lui agréerait que vous lui signifiiez que oui, vous faites comme lui partie du groupe des immigrés qui viennent d'un pays tout pourri comparé à la France.
[…] Ce que vous partagez présentement avec le chauffeur de taxi, cette appartenance au Nous des gens de peu d'importance, des perdants, des minables, des désargentés, des mal sapés, des arriérés en jogging, des restés sur le quai, cette connivence des ploucs de la planète, des laissés-pour-compte, des sans voix, des sans poids, des qu'on oublie de prévenir, des qu'on n'écoute pas, des vaincus perpétuels, jamais vous ne le partagerez avec votre mari. […] La hiérarchie géopolitique ronge votre communication de couple, vous êtes mariée mais profondément seule. » (pp. 28-29)
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HelenesdHelenesd   29 juillet 2017
Vous protestez, le rami est un jeu de hasard, c'est horrible de s'en remettre au hasard, si elle a une préférence pour les cartes alors un bridge à la rigueur, ah non vous n'êtes que deux. [...] Non non elle vous assure son truc c'est le rami, elle est férue de rami vous devriez le savoir tout de même, et pour votre information il s'agit d'un jeu de hasard raisonné, l'objectif est de tirer le meilleur parti possible des cartes reçues. Les échecs elle n'aime pas du tout, les échecs créent une illusion de liberté totale, c'est une tartuferie, la liberté n'existe pas, la vie c'est beaucoup d'arbitraire et un soupçon de liberté, on doit composer avec les cartes reçues y compris si elles sont pourries.
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