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Critiques sur Mémoires d'Hadrien (114)
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ThierryCABOT
  28 décembre 2012
Faut-il ici parler de miracle ? Par quelle heureuse conjonction, l'écrivaine exigeante et l'amoureuse de l'antiquité ont-elles forgé ce pur chef-d'oeuvre ?
Il ne manque pas d'historiens savants mais l'art littéraire leur fait défaut pour donner vie à un personnage, fût-il Hadrien. A contrario, bien des artistes de la plume méconnaissent la culture gréco-latine, ce qui les rend de facto inaptes à une telle entreprise.
Il a donc fallu que soient réunies en une seule personne des qualités relativement rares. Il a fallu aussi que Marguerite Yourcenar, dont l'érudition historique ne faisait aucun doute, laisse d'une part ses connaissances livresques se décanter et s'approfondir et, d'autre part, affine et densifie sa propre écriture.
Le résultat : un livre qui se déguste comme un roman et se savoure comme une monographie.
Avec une finesse rarement égalée, Marguerite Yourcenar situe son propos pendant le règne des Antonins au deuxième siècle après Jésus-Christ.
C'est à travers les yeux d'Hadrien, empereur romain avisé et pétri d'humanités grecques, qu'elle fait revivre une des périodes les plus fastes de la Rome antique, celle où la "ville éternelle" au faîte de sa puissance atteint un point d'équilibre que Marc-Aurèle de toutes ses forces cherchera à sauvegarder et que Commode défera sans vergogne.
Dans une langue admirable d'aisance et de fermeté et sur une trame historique solide, Marguerite Yourcenar décrit le parcours d'un individu pleinement conscient de ses devoirs d'homme d'Etat et très attaché au rayonnement des arts (je me sentais responsable de la beauté du monde).
Cette longue méditation sur la vie et sur le pouvoir nous livre les clefs d'un être attachant, profond, sans complaisance envers lui-même et autrui. Si grâce à la magie de la fiction, Hadrien nous donne à voir son époque telle qu'elle se présentait à lui, loin s'en faut néanmoins qu'il nous prive de ses réflexions philosophiques et métaphysiques. L'ambition, la maladie, le sommeil, l'amour, l'esthétisme et le destin des civilisations forment parmi d'autres les thèmes d'un ouvrage original, délicieux, inclassable.
En fait, le lecteur se sent proche tant par l'esprit que par le coeur d'un homme qui vivait presque deux millénaires plus tôt. Que celui-ci eût été empereur et maître d'une partie du monde, n'a que peu d'importance. Seule demeure, au-delà des vicissitudes des siècles, cette commune humanité qui transcende l'espace et le temps.
Et le miracle est bien là !
Mille mercis ! Madame Yourcenar.
"Mémoires d'Hadrien" est une oeuvre immortelle.

Lien : http://www.accents-poetiques..
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Aline1102
  22 décembre 2011
Une visite à Hermogène, son médecin, vient d'apprendre à l'empereur Hadrien sa mort prochaine, d'une maladie de coeur.
Hadrien commence alors la rédaction d'une lettre à Marc-Aurèle. Il y relate sa vie, son régne, ses passions; mais aussi ses défauts. Il raconte aussi à Marc-Aurèle la civilisation romaine, telle qu'un empereur romain fasciné par la Grèce peut la percevoir. Car Hadrien a passé beaucoup de temps chez les Grecs, ce qui a sans doute contribué à faire de lui l'homme qu'il est devenu.
Honnête envers lui-même tout comme envers son correspondant, Hadrien avoue aussi ses faiblesses, telle que sa passion pour Antinoüs et la douleur que la mort de celui-ci lui a infligé.

Comment parler d'un roman aussi magistral que celui-ci? Difficile, mais je vais essayer.

Le récit, écrit en "je" donne vraiment l'impression que c'est Hadrien lui-même qui s'exprime, et non l'auteure. Mieux encore, au fil du texte, l'on oublie que c'est à Marc-Aurèle que l'empereur s'adresse: le lecteur est attiré dans l'esprit d'Hadrien jusqu'à avoir l'impression qu'il lui parle de son existence, qu'il lui permet de pénétrer dans son intimité, lui qui fut l'un des César. On se sent également transporté à son époque, à tel point qu'il est difficile, une fois le livre refermé, de revenir dans la réalité.
Peut-être ce sentiment est-il voulu par Marguerite Yourcenar, qui écrit à propos de ces "Mémoires":
"Portrait d'une voix. Si j'ai choisi d'écrire ces Mémoires d'Hadrien à la première personne, c'est pour me passer le plus possible de tout intermédiaire, fût-ce de moi-même. Hadrien pouvait parler de sa vie plus fermement et plus subtilement que moi."

Yourcenar dit également, à propos de l'écriture de ce récit, commencé dans les années 1920:
"En tout cas, j'étais trop jeune. Il est des livres qu'on ne doit pas oser avant d'avoir dépassé quarante ans. (...)." C'est aussi vrai pour la lecture de ce roman. Il ne faut absolument pas attendre d'avoir quarante ans pour le lire, puisque cela reviendrait à se priver inutilement d'un moment de pur bonheur. Mais il faut en tout cas attendre d'avoir atteint la maturité nécessaire pour apprécier un récit qui n'est pas spécialement facile à lire.
Car les Mémoires d'Hadrien sont assez compliquées. Mélangeant la poésie et l'histoire, le texte aborde également de nombreuses considérations politiques de l'époque traitée. L'empereur va même jusqu'à nous faire partager certaines de ses réflexions les plus philosophiques. Il est donc compliqué d'y accrocher lorsqu'on est trop jeune pour comprendre les nombreuses idées et théories développées par Marguerite Yourcenar dans son portrait de cet "homme presque sage".

Car Hadrien est sage. Lucide aussi, quant au devenir de l'empire romain, dont il sait qu'il finira par disparaître. Et il est surtout sage et lucide envers sa propre existence et sa propre fin. Ainsi, dès le début du récit, il se réconcilie avec ce corps malade qui est le sien.
Dès les premières pages du récit, Yourcenar parvient à montrer un Hadrien courageux, ferme et honnête. le reste du roman donne la même impression. Malgré ses erreurs et ses défauts, dont il parle d'ailleurs sans tabous, Hadrien reste tout du long cet homme face auquel on se sent faible et minuscule.
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Ode
  03 février 2014
« Il est des livres qu'on ne doit pas oser avant d'avoir dépassé quarante ans » constate Marguerite Yourcenar dans son Carnet de notes. Or ce qui est vrai pour l'écriture vaut aussi pour la lecture, si l'on veut bénéficier de l'expérience et du recul nécessaires à l'appréciation de leur substance. Les Mémoires d'Hadrien ont ainsi patienté de longues années dans ma bibliothèque avant que je me décide à les lire pour de bon. Et la magie a opéré : ces pages jaunies par le temps viennent d'exhaler, dans une très belle langue, leur concentré d'érudition et de sagesse.

L'empereur Hadrien, malade du coeur et sentant sa mort venir, écrit une longue lettre à Marc Aurèle, qu'il espère comme successeur après Antonin. Il y relate sa jeunesse, son expérience de la guerre et des conquêtes, ses voyages, son goût pour l'art, la science, la beauté et le pouvoir, comment il succéda à Trajan et ses réalisations en tant qu'empereur, oeuvrant à maintenir la paix et la richesse de l'empire. Hadrien est grec dans l'âme mais romain dans sa discipline et sa volonté d'avancer. Il ne fait pas mystère de ses sentiments, même les plus intimes, tout en gardant la décence qui sied. En témoigne l'évocation de sa passion tragique pour le jeune Antinoüs ou, plus tard, la description de son corps affaibli par la maladie.

Marguerite Yourcenar a mûri ce roman pendant plus de 20 ans avant de trouver le point de vue sous lequel l'aborder et d'en écrire la version définitive, publiée en 1951. Pourquoi cette fascination pour le IIᵉ siècle et Hadrien en particulier ? Parce que, selon Flaubert, « Les dieux n'étant plus, et le Christ n'étant pas encore, il y a eu, de Cicéron à Marc Aurèle, un moment unique où l'homme seul a été. » Et Marguerite d'ajouter que « Si cet homme n'avait pas maintenu la paix du monde et rénové l'économie de l'empire, ses bonheurs et ses malheurs personnels m'intéresseraient moins. » En suivant le destin de ce personnage tout-puissant, vénéré comme un dieu et investi d'une mission pour ses semblables, on touche à l'essence la plus noble de l'humain. «J'étais dieu, tout simplement, parce que j'étais homme » déclare ainsi Hadrien sous la plume de l'auteur.

La manière dont Marguerite Yourcenar s'est installée dans la peau de l'empereur vieillissant, a fait siens ses souvenirs et ses sentiments, est à la fois remarquable et troublante. Ses recherches et sa culture classique ne suffisent pas à l'expliquer ; une autre dimension, irrationnelle, spirituelle, est nécessaire. L'auteur avoue ainsi avoir été « Un pied dans l'érudition, l'autre dans la magie, ou plus exactement, et sans métaphore, dans cette "magie sympathique" qui consiste à se transporter en pensée à l'intérieur de quelqu'un. »

Ce tombeau littéraire érigé à la mémoire d'Hadrien est un monument inégalé qui donne ses lettres de noblesse au roman historique. Car, comme l'exprime si bien son auteur, « Ceux qui mettent le roman historique dans une catégorie à part oublient que le romancier ne fait jamais qu'interpréter, à l'aide des procédés de son temps, un certain nombre de faits passés, de souvenirs conscients ou non, tissus de la même matière que L Histoire. »
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Magenta
  02 février 2013
Ce livre est un chef d'oeuvre!
Sous forme de lettre adressée à son petit-fils adoptif Marc Aurèle, Hadrien livre un état des lieux de sa vie, se sachant condamné par la maladie.
Grand homme, visionnaire et grand stratège il a maintenu la paix du monde et rétabli l'économie de l'empire.
Il retrace le travail accompli et aussi ses pensées sur la vie, la mort, l'amour, la religion.
A la lecture de ses mémoires, il est frappant de constater que certaines choses, remises dans leur contexte, n'ont pas vraiment changé, alors qu'il vécut au deuxième siècle ; et nul doute qu'un homme de l'envergure d'Hadrien, serait le bienvenu à notre époque...
Marguerite Yourcenar a acquis une réputation mondiale grâce à ce roman historique, elle la méritait à coup sûr.
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claudine42
  24 janvier 2015
Il est des livres, nous dit Marguerite Yourcenar, qu'on ne doit pas oser écrire avant d'avoir dépassé quarante ans. Je dirais aussi qu'il est des livres qu'on devrait lire, ou relire, après avoir dépassé quarante ans. Ce sont les mêmes. En voici un. Rencontre au delà des siècles de deux esprits universels, de deux humanismes, de deux consciences morales, ces mémoires que Marguerite Yourcenar prête à l'empereur Hadrien sont riches de méditations sur la nature humaine, l'amitié, le courage, sur les peuples et les hommes, sur les ressorts parfois dérisoires qui les animent, sur la médiocrité des sentiments et des passions qu'ils ont dans le coeur.
Hadrien, espagnol de naissance, éduqué à Rome, et dans la langue grecque à Athènes, s'illustre d'abord en campagne militaire aux confins de la Germanie. Il a voulu voir et comprendre, s'approprier, toutes les régions et toutes les dimensions de l'empire: Egypte, Asie mineure, Judée, Bretagne (où son fameux mur est toujours debout), Dalmatie, Pannonie...
Je n'essaierai pas de résumer ces pages très fortes, mais j'y ai relevé quelques paroles et pensées qui m'ont paru frappantes:
- sur l'inconstance des hommes: "... les lâches qui pleurent leurs mots avant de les oublier."
- sur l'amitié qui l'unissait à Plotine (veuve du précédent empereur): "L'amitié était un choix où elle s'engageait toute entière. Elle m'a connu mieux que personne; je lui ai laissé voir ce que j'ai soigneusement dissimulé à tout autre: par exemple de secrètes lâchetés. J'aime à croire que de son côté elle ne m'a presque rien tu. L'intimité des corps, qui n'exista jamais entre nous, a été compensée par le contact de deux esprits étroitement mêlés l'un à l'autre."
- sur le christianisme naissant: "l'injonction qui consiste à aimer autrui comme soi-même est trop contraire à la nature humaine pour être sincèrement obéie par le vulgaire, qui n'aimera jamais que soi, et ne convient nullement au sage, qui ne s'aime pas particulièrement soi-même."

Ce grand livre mérite d'être un livre de chevet. Superbe remède contre l'idée bêlante de progrès et de perfectibilité qui est notre drogue depuis quelques siècles. Pour mieux connaître Hadrien, une visite approfondie de la villa Adriana à Tivoli s'impose. Dans ce lieu magique à l'écart du tumulte de Rome, Hadrien avait voulu reproduire la diversité des provinces de l'Empire.
Un chef-d'oeuvre d'une Grande Dame qu'était Marguerite Yourcenar !


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TheWind
  19 décembre 2016
« Cette oeuvre est à la fois roman, histoire et poésie. » nous prévient la quatrième page de couverture.
Une oeuvre incroyable que Marguerite Yourcenar a longuement mûrie. Des premières ébauches furent réalisées entre 1924 et 1929 puis entièrement détruites. Elle reprendra le projet bien des années plus tard et publiera Mémoires d'Hadrien en 1951.
Et il n'en fallait pas moins pour parvenir à cette oeuvre magistrale, exigeante fouillée et minutieuse. de la vie de l'empereur Hadrien, Marguerite Yourcenar s'emploie à établir la vérité historique tout en étant consciente de ses lacunes. Lacunes qu'elle ne cherchera pas forcément à combler par des idées romanesques. Elle précise dans son carnet de notes : «  Je me suis assez vite aperçue que j'écrivais la vie d'un grand homme. de là, plus de respect de la vérité, plus d'attention, et, de ma part plus de silence. »

On peut sans se fourvoyer assimiler cet ouvrage à la quintessence du roman historique. Marguerite Yourcenar est parvenue avec talent à entrer dans le monde intérieur d'un personnage historique en nous relatant avec une fluidité certaine ses pensées et souvenirs les plus intimes.

D'Hadrien, je ne connaissais pas grand chose et même quasiment rien. Comme tout le monde, j'ai bien sûr entendu parler du Mur d'Hadrien mais c'était tout.
Avec ce roman, j'ai fait la rencontre d'une figure exceptionnelle de la Rome antique . Homme de lettres, féru de poésie, éternel voyageur, influencé par les auteurs grecs, passionné et amoureux du bel Antinoüs, il fut aussi un homme d'Etat soucieux de la paix romaine et son règne permit de consolider et de structurer administrativement cet immense espace qu'il rendit prospère.
Il est aussi incroyable de voir, au travers de ces Mémoires, une conception résolument moderne et humaniste du monde qui l'entoure. Marguerite Yourcenar disait de lui : « En un sens, c'est un homme de la Renaissance. »

Roman historique ardu mais passionnant !


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rabanne
  22 mars 2016
Dans un genre que l'on qualifierait aujourd'hui de bio-fiction, sous forme de pseudo-mémoires, l'oeuvre magistrale de Marguerite Yourcenar a fait l'objet d'une documentation abondante et d'une bibliographie scrupuleuse. Avec à la clé, on le sait, un succès international amplement mérité. J'avais lu les Mémoires d'Hadrien au lycée, avant même d'étudier de plus près l'histoire antique (dont les ouvrages de Paul Petit, Pierre Grimal, André Chastagnol) et précisément la période de la Rome des Antonins (Ier- IIè siècle), une ou deux années plus tard à la fac.
C'est un Hadrien vieillissant qui s'adresse à Marc Aurèle, son petit-fils adoptif et possible successeur. Dans cette lettre, il retrace sa jeunesse, son accession au pouvoir après la mort de Trajan, et ses triomphes militaires (guerres Daciques et contre les Parthes, son gouvernement de la Syrie), son goût de l'art et ses amours...
J'avais été marquée par la psychologie "moderne" du personnage, par son humanité touchante de véracité. C'est un récit sur la transmission du pouvoir, agrémenté de conseils paternels et avisés, reposant sur une grande expérience personnelle et la sagesse de la maturité.
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LiliGalipette
  30 janvier 2012
Ce qui commence comme une lettre à un jeune ami devient rapidement le récit d'une vie. L'empereur romain Hadrien, fils de Trajan, livre sous la plume de Marguerite Yourcenar ses mémoires et une certaine philosophie. Se dévoile un vieil homme malade au crépuscule de son existence. « Il est difficile de rester empereur en présence d'un médecin, et difficile aussi de garder sa qualité d'homme. » (p. 11) S'il est empereur, Hadrien n'en est pas moins humble et c'est sans aménité qu'il considère son existence : « quand je considère ma vie, je suis épouvanté de la trouver informe. » (p. 41)
Il revient sur sa jeunesse, ses études et ses années de soldat et de magistrat. On découvre alors chez l'homme un goût pour les plaisirs simples et un certain dénuement. Loin du faste qui illustra ses prédécesseurs, Hadrien se veut l'empereur de la simplicité et de la paix. « Je m'efforce que mon attitude soit aussi éloignée de la froide supériorité du philosophe que de l'arrogance du César. » (p. 64) Attaché à la Grèce et particulièrement à Athènes, il n'a de cesse d'introduire une élégante modestie dans toute chose. « La paix était mon but, mais point du tout mon idole : le mot même idéal me déplairait comme trop éloigné du réel. » (p. 144) Plutôt que de conquérir et de dévaster, Hadrien se veut bâtisseur : sous ses ordres s'érigent temples et villes, pour la grande gloire de l'empire romain.
Hadrien était aussi homme et soumis aux passions. Son bel amour est un jeune homme, presqu'un enfant. Antinoüs est grec et incarne l'idéal amoureux de l'empereur. « Je n'ai été maître absolu qu'une seule fois et que d'un seul être. » (p. 226) L'empereur se révèle alors sensuel et sensible. Sous ses mots, la simplicité exulte et le raffinement amoureux n'est jamais si précieux que quand il s'accompagne d'un éternel attachement.
Ses derniers mots sont courageux : « Tâchons d'entrer dans la mort les yeux ouverts. » (p. 423) Ils sont aussi prophétiques : sous la plume de Marguerite Yourcenar, l'homme restera vivant pour longtemps. Qu'il est bon d'écouter cet empereur et de suivre sa pensée sage. Tiré d'un oubli de pierre et de poussière, exhumé des manuels et des fresques, Hadrien resplendit une nouvelle fois. Et avec lui, c'est l'empire romain qui se relève un instant de ses ruines, c'est une civilisation qui redresse la tête face au temps et qui clame qu'elle n'est pas perdue.

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Darkcook
  23 février 2015
Une bénédiction que de nous avoir offert ce monument au programme de l'agrégation, et en même temps un crime : cela nous oblige à sprinter dans notre lecture, alors que c'est tout à fait le genre d'oeuvre qui se savoure comme un suc, un nectar de tous les instants. Vous connaissez Voyage au bout de la nuit, ce chef d'oeuvre familier, de pessimisme, où un vieux ronchon crache sur le monde, avec genre 12 citations par page aussi mémorables et vraies que du Shakespeare? Mémoires d'Hadrien, c'est la même chose, mais en langage soutenu et sans l'amertume, avec un empereur romain antique hallucinant, aux antipodes des bouchers psychopathes dont on entend parler la plupart du temps en cours de latin/grec.

Homme lettré, esthète, amoureux de la Grèce, de la voûte étoilée, jouisseur presqu'épicurien du plaisir des sens, pacifiste, idéaliste, progressiste, être on ne peut plus réfléchi, il nous offre, à défaut d'une vie ultra-romanesque, des réflexions d'une actualité sidérante, tant sa sagesse, sur tellement de points, la vie, la mort, l'amour, la politique, les religions, le plaisir, la postérité, la perception publique de l'homme de pouvoir, pendant son règne puis post-mortem... est criante de vérité. Ses considérations résonnent encore certes en 1951, au moment de la publication, mais encore plus en 2015. L'épisode de Jérusalem dans la partie Disciplina Augusta en est, je crois, l'exemple suprême.

Outre l'histoire déchirante avec Antinoüs, les moments de grâce de l'empereur plongé dans sa contemplation du monde, de son oeuvre, de sa vie, de l'humain (là encore, pensée extraordinairement moderne pour un homme antique!), je retiendrai, comme je l'ai mentionné plus haut, ses craintes, lors de ses moindres erreurs et échecs, de l'interprétation du peuple, des scribes, et de l'Histoire. Hadrien nous montre que L Histoire ne retient jamais l'Homme. Elle ne cesse d'interpréter, de tirer des conclusions sur les maladresses d'une gouvernance qui échappe au gouvernant, malgré toute sa bonne volonté. Immanquablement, cela a fait écho à l'impopularité de notre cher président actuel, sans vouloir défendre tous ses choix, qui doit certainement vivre les mêmes tourments.

Rarement un personnage de papier (historique, basé sur une documentation ultra-pointue de la part de Yourcenar, mais il n'en reste pas moins qu'il est écrit par une tierce) m'aura autant semblé réel dans la livraison de toutes ses pensées, de ses émotions, et le véritable auteur, inexistant, invisible. C'est un tour de force. Yourcenar raconte être rentrée dans la peau d'Hadrien, et le résultat est sans pareil.

L'enchaînement réflexif et mémoriel d'Hadrien, avec en quelque sorte un paragraphe = une idée développée, et une logique dans leur enchaînement, rappelle Proust, mais en moins pénible, verbeux et prétentieux (attention, je l'apprécie quand même toujours!), sans la phrase à rallonge, et sans le commentaire systématique expliquant sur 50 couches la moindre chose. Yourcenar était une inconditionnelle de Marcel, mais pour moi, c'est un bien meilleur écrivain. Mémoires d'Hadrien a failli rejoindre l'île déserte Babelio, mais je n'ai pu me résoudre à sacrifier un de mes 6 livres déjà choisis, et il aurait fallu aussi y joindre le Guépard, autre chef d'oeuvre découvert grâce à l'agrèg...

Ce chef d'oeuvre métaphysique, philosophique, historique, politique, humain, bouleversant par l'esprit si avancé du personnage, et par les quelques épisodes romanesques très émouvants qui se produisent, possède un bémol tout personnel : il faut attendre la fin de la partie Tellus Stabilita pour que le style et le personnage gagnent cette ampleur qui ne quittera plus le roman, aura son apogée (comme la vie d'Hadrien) lors de l'inoubliable Saeculum Aureum, et ce, jusqu'à la dernière page.

La lecture est difficile, beaucoup l'ont dit, et ce, en raison de l'extraordinaire érudition de l'auteur, qui insère une quantité proustienne de noms de personnages, villes, contrées antiques dont la plupart d'entre nous ne connaîtront qu'un tiers, le tout sans préambule. Mais pour ma part, ce déluge patronymique m'a surtout permis d'ancrer encore plus mon cerveau dans cette époque, cette belle antiquité gréco-romaine, et de me faire découvrir, avec Google, de somptueux lieux ou auteurs auxquels je n'avais jamais prêté attention... Vous en retirerez un énorme bénéfice culturel et une immersion totale dans l'oeuvre!

Si vous voulez avoir un aperçu de cet opus de la sagesse, vous pouvez parcourir toutes les citations déjà postées sur le site, qui témoignent de la pertinence ahurissante des pensées d'Hadrien... Car Yourcenar a puisé chez les historiens, mais aussi dans la propre poésie de l'empereur pour le reconstruire ici. Un des plus grands romans qu'il m'ait été donné de lire, peut-être sur l'homme politique le plus grand, le plus lucide, le plus humain que la Terre ait jamais porté, livré par un écrivain d'un talent inouï qui a gagné mon respect, et qui avait bien mérité sa place à l'académie française.
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Levant
  05 novembre 2015
"Un pied dans l'érudition, l'autre dans la magie, ou plus exactement, et sans métaphore, dans cette magie sympathique qui consiste à se transporter en pensée à l'intérieur de quelqu'un." C'est ainsi que dans ses notes Marguerite Yourcenar qualifie l'exercice qui l'a conduite à mettre sur pied cette magistrale œuvre philosophico-historique relatant la vie de l'empereur Hadrien. Dès les premières pages on perçoit l'incroyable densité d'une telle œuvre. Elle a consacré Marguerite Yourcenar dans son statut d'écrivain de renommée mondiale. A la seule lecture de cet ouvrage, on ne peut que convenir de la somme de savoir mise en œuvre dans chaque page, du perfectionnisme appliqué à chaque phrase, pour parvenir à cette métamorphose de l'auteure en son personnage.

L'exercice qui consiste à se glisser dans la peau d'un illustre héros de l'antiquité romaine pour lui faire évoquer ses mémoires est une prouesse aux multiples aspects. Tout d'abord parce que l'éloignement dans les tréfonds de l'histoire est comme chacun sait l'assurance de la raréfaction de la ressource documentaire fiable. Il suffit d'examiner l'ampleur des sources bibliographiques mises en œuvre, répertoriées en fin d'ouvrage, pour se rendre compte de l'exploit de pareille entreprise. Sans parler du socle d'érudition propre à l'auteure elle-même, indispensable pour aborder plus largement le contexte.

S'agissant par ailleurs d'une transposition de forme de pensée, comment imaginer et ne pas trahir, ou le moins possible, celle d'une époque aussi lointaine dans l'histoire, lorsqu'on l'évoque avec le recul et l'acquis culturel cumulé de plusieurs siècles ? Rappelons nous aussi qu'une femme se met à la place d'un homme avec tout ce que cela comporte de compréhension du rapport à l'autre sexe. Sans oublier, s'agissant d'un héros qui fut homme politique du plus haut rang, la notion de prédilection au pouvoir que comporte un tel statut, pour une personne qui elle ne joue jamais que du pouvoir de sa plume.

Il est question enfin dans cette "magie sympathique" de mettre en œuvre une subjectivité à plusieurs visages. Quel degré d'honnêteté placer en effet dans les propos d'un personnage politique qui évoque sa propre histoire ? Quel degré de lucidité et de sincérité attribuer à un homme qui, se sachant condamné à brève échéance, voudra convaincre le dauphin qu'il s'est choisi de poursuivre son œuvre ? Quelle sensibilité lui coller à la peau quand les penchants souffrent des contraintes du statut, de contradictions et atermoiements personnels. Il y a là un subtil dosage que seule une formidable culture historique, comportant la domination des langues anciennes, peut autoriser.

C'est le premier ouvrage de Marguerite Yourcenar que je lis. Je l'avoue. Je reste médusé par l'érudition de cette grande dame de la littérature française et m'incline avec la plus grande humilité devant cette montagne de connaissances.
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