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ISBN : 2070387194
Éditeur : Gallimard (30/11/-1)

Note moyenne : 3.92/5 (sur 66 notes)
Résumé :
Le 24 novembre 1970, Mishima prépare avec un soin minutieux sa mort. Il est âgé de quarante-cinq ans. Son oeuvre est ample. Il connaît la gloire mondiale.

Il veut que son suicide obéisse en tous points aux rigueurs du rite exigé depuis des siècles par la tradition de son pays, le milieu dans lequel il a choisi de vivre religieusement, socialement, littérairement, politiquement: il s'ouvre le ventre avant de se faire décapiter par la main d'un ami.>Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (5) Ajouter une critique
Levant
  31 décembre 2016
La raison d'être de pareil ouvrage : Mishima ou La vision du vide ? Inutile de paraphraser Marguerite Yourcenar, laissons-la nous en faire la confidence à la page 81 - Editions folio : "Ce qui nous importe c'est de voir par quels cheminements le Mishima brillant, adulé, ou, ce qui revient au même, détesté pour ses provocations et ses succès, est devenu peu à peu l'homme déterminé à mourir".
L'intention de cet essai aurait pu être de faire l'apologie du talent de son sujet, Yukio Mishima, auteur japonais reconnu de la première moitié du vingtième siècle. Mais cette intention n'est qu'accessoire dans l'esprit de Marguerite Yourcenar. Des auteurs de talent l'histoire en compte plus d'un, fort heureusement. Des auteurs qui ont mis fin à leurs jours aussi. Ces derniers exercent forcément une forme de fascination qui incite à explorer leur motivation. On en tire souvent la conclusion d'une inspiration qui s'est brûlé les ailes aux confins du génie.
Le cas singulier de Mishima vient de la planification de longue date, le mûrissement, la préparation dans le moindre détail, plusieurs années avant, la mise en scène de l'acte fatal dans la plus pure tradition des Samouraïs japonais : le seppuku, forme rituelle de suicide par éventration, plus connu sous le nom de Hara-Kiri. Alors que telle pratique avait été interdite par les autorités japonaises un siècle plus tôt.
Et Marguerite Yourcenar de poursuivre dans la même chapitre : L'important est surtout de cerner le moment ou il a envisagé … son chef d'oeuvre."
Il y a donc dans cet acte morbide et spectaculaire une démarche spirituelle qui fascine et que cherche à décoder Marguerite Yourcenar. Elle se livre pour cela à une étude documentée de l'oeuvre de Mishima, auteur au talent reconnu de son vivant, et tente d'y détecter les prémices d'une justification, les étapes d'une montée en puissance. Avec l'outrecuidance de l'homo ignorantis que je suis, je n'en attendais pas moins d'elle, même si l'Everest d'érudition qui nous sépare – et c'est encore un euphémisme que de l'avouer – m'a rendu cette lecture parfois laborieuse. Non par son vocabulaire ou ses tournures syntaxiques qui restent abordables, Marguerite Yourcenar ne cherche jamais à jeter de la poudre aux yeux, mais par les références littéraires mises en oeuvre qui me renvoient au grand vide sidéral de ma culture comparée.
Il s'agissait donc bien là de faire la démonstration du fait que cette fin terrible était aussi rationnelle qu'inspirée dans l'esprit de son auteur et constituait en outre l'apothéose de son oeuvre. Son chef d'oeuvre. Elle laisse à la mère du supplicié par lui-même le soin de tirer la morale de cette fin tragique et sublime à la fois : "Ne le plaignez pas. Pour la première fois de sa vie il a fait ce qu'il désirait faire."
ll fallait bien tout le talent de la célèbre académicienne pour me convaincre de la logique de cette fin. Je n'ai pu que me ranger à ses arguments. Je poursuis mon ouverture à son talent en me délectant, dans la continuité de cet ouvrage singulier que je viens de refermer, du recueil des entretiens que l'illustre académicienne a accordés à Mathieu Galey et retranscrits dans Les Yeux ouverts. Édifiant, surtout de la part de d'une auteure si avare de confidences !
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nebalfr
  19 novembre 2018
Critique commune à *Confession d'un masque*, de Yukio Mishima, et *Mishima ou la vision du vide*, de Marguerite Yourcenar.
DEUX AUTEURS À DISTANCE

Mishima Yukio, de tous les grands écrivains japonais du XXe siècle, et il y en a eu un paquet, est probablement celui qui exerce le plus de fascination – et pour partie pour de « mauvaises raisons » : sa mort histrionique, comme un événement de la vraie vie qu'on jugerait trop outré s'il figurait dans un roman. Il serait dommage, pourtant, que la mort de l'auteur – bon sang, on ne parle même plus de sa vie à ce stade – gomme par sa folle démesure son oeuvre. Ou en tout cas le meilleur de son oeuvre, car cet écrivain de génie ne rechignait pas à commettre de temps en temps une petite chose alimentaire – qu'importe, les romans, recueils ou pièces de théâtre brillants ne manquent assurément pas ; et, parmi ces titres majeurs, Confession d'un masque occupe une place particulière – celle d'un déclencheur, d'une certaine manière, car, si ce n'est pas le premier roman de Mishima (c'est le second, sauf erreur), c'est néanmoins celui qui, très vite, alors qu'il n'est âgé que de 24 ans, en fait d'ores et déjà une célébrité et un écrivain reconnu et apprécié, aussi bien par la critique que par le public. C'est aussi une oeuvre qui contient en germe un certain nombre d'aspects qui resurgiront par la suite, dans la vie et dans la bibliographie de Mishima – et à bon droit car il s'agit d'emblée d'un texte relativement ambigu, dont je suppose qu'il faut le rattacher au courant très nippon du watakushi shôsetsu, ou « roman du moi », une forme d'autofiction où l'autobiographie de l'auteur ne se dissimule pas totalement sous le récit romanesque, à moins qu'il ne faille prendre les choses à l'envers, et dans tous les cas en se méfiant raisonnablement de ce que l'on nous dit.

Il était bien temps que je lise Confession d'un masque. Mais j'ai supposé que c'était peut-être aussi le bon moment pour lire un fameux petit ouvrage consacré à l'auteur, et oeuvre d'une prestigieuse consoeur française : Mishima ou la vision du vide, de Marguerite Yourcenar – un essai paru initialement en 1980, soit dix ans après le suicide de Mishima, et qui en traite, forcément, mais sans oublier l'oeuvre derrière le fait-divers. Confession d'un masque, comme de juste, y joue un certain rôle – même si l'académicienne s'intéresse surtout ici à la tétralogie de « La Mer de la Fertilité ». C'est une lecture que je repoussais sans cesse – parce que j'avais le sentiment de ne pas avoir suffisamment lu Mishima (notamment ladite tétralogie, d'ailleurs), et, disons-le, parce que je n'avais rien lu de Yourcenar (les Nouvelles Orientales, c'est très récent pour moi…). Mais je me suis dit, à tort ou à raison, que ce serait le bon moment pour au moins une première lecture – dans l'idée d'y revenir peut-être plus tard, quand je connaîtrais mieux aussi bien Mishima que Yourcenar.

MISHIMA EN ACTEUR

Mais, tout d'abord, Confession d'un masque. Ce roman paraît donc en 1949 – et le jeune Mishima passe aussitôt du statut d'inconnu à celui de célébrité. Ce qui, au-delà des évidentes qualités proprement littéraires de ce volume, peut surprendre un tantinet : le thème en est passablement tabou, et l'époque... « compliquée » (le Japon vient de perdre la guerre et est encore occupé par les Américains). Ceci étant, le genre watakushi shôsetsu était semble-t-il porté sur les récits où les auteurs/narrateurs « avouaient » leurs « travers », ce qui va d'ailleurs bien avec l'idée d'une « confession ». En l'espèce, Mishima, via un narrateur parfois appelé Kochan, mais c'est un diminutif affectueux qui pouvait s'appliquer à son véritable nom, Mishima donc témoigne de son éveil à la sexualité, et plus exactement à l'homosexualité, teintée de fantasmes sadomasochistes (mais probablement masochistes avant tout), dans une société qui ne prise pas exactement ces tendances ; aussi, tout en faisant l'aveu de ses « mauvaises habitudes » (c'est-à-dire la masturbation), se sentait-il contraint de porter ce « masque » de « normalité » en société. Mais l'imposture ne pouvait probablement pas durer, ainsi que l'auteur/narrateur en témoigne, même à demi-mots, à la fin du roman ; pourtant, la question de l'homosexualité de Mishima demeurerait longtemps tabou...

Ici, je suis tenté de faire un rapprochement qui, peut-être, n'a pas lieu d'être, et ne fait que témoigner de ce que mes connaissances en matière de littérature japonaise sont bien trop parcellaires : l'année précédant la parution de Confession d'un masque, un autre grand roman japonais avait adopté un dispositif qui me paraît assez proche – La Déchéance d'un homme, de Dazai Osamu, un auteur presque systématiquement associé au « roman du moi ». Passons sur le fait que les deux auteurs se sont suicidés (pour Mishima, cela ne se produirait que 21 ans plus tard ; et quand on voit le nombre de grands écrivains japonais qui se sont suicidés au XXe siècle, de toute façon…), mais voici deux grands textes de la littérature nippone du XXe siècle, parus en l'espace d'une année, dans lesquels les auteurs, jeunes encore voire très jeunes, exposent leur propre vie, les indices ne manquent pas, mais surtout leurs penchants jugés (par d'autres, mais aussi par eux-mêmes) les plus « immoraux », avec ce qui relève peut-être parfois d'une forme de complaisance, mais confessent avant toute chose que la société dans laquelle ils vivaient leur imposait de porter un « masque » ; le terme même, sauf erreur, revient chez Dazai, quand il pose et justifie sa figure de bouffon. Les deux auteurs usent de ces sujets parfois limites pour en extraire la meilleure littérature, mais il y a assurément une part d'exhibitionnisme dans la démarche – peut-être ne faut-il pas cependant s'attarder trop longtemps sur ce terme méprisant, car l'exposition était en même temps sincère… Reste que le texte de Dazai constitue comme un préambule à sa mort, si celui de Mishima est davantage un préambule à une carrière – et à une vie ? Car, dans Confession d'un masque, on est tenté, le lecteur contemporain est tenté, de faire quelque chose qui était forcément impossible pour le lecteur japonais de 1949 : tirer des traits, dessiner des trajectoires, anticiper tout ce qui suivrait… et pour le coup jusqu'à la mort, oui. La figure du masque, soit du personnage, à vrai dire, n'en acquiert que davantage d'importance.

Le roman de Mishima s'ouvre sur des tableaux saisissants d'une enfance remémorée au prisme de fantasmes divers, généralement liés, d'abord à l'art, plus tard à la littérature. Il est intéressant, à ce propos, de constater combien les références avancées par l'auteur sont généralement européennes, bien plus fréquemment en tout cas que japonaises. Quoi qu'il en soit, dans ces pages vibrantes et d'une élégance chargée de perversité, l'auteur se livre à une auto-analyse exhaustive, traquant dans les moindres souvenirs, probablement idéalisés, les sources de son être adulte – sources qui ne peuvent que témoigner de ses « mauvais penchants ». Nous voyons ainsi le petit Kochan, élevé par sa grand-mère assez « spéciale », s'enthousiasmer pour de beaux chevaliers – un, tout particulièrement, dont les traits androgynes l'émeuvent, bien avant qu'ils soient en mesure d'exciter ses hormones, jusqu'à l'instant fatidique où la vérité lui apparaît : c'est en fait le portrait d'une femme, une certaine Jeanne d'Arc… et le charme est rompu. Mais les chevaliers peuvent avoir d'autres atouts aux yeux du petit Kochan – tout particulièrement celui qui, combattant un dragon, subit mille douleurs et mille morts : Kochan, ou plus exactement son être adulte se repenchant sur son enfance de sorte à la rendre plus romanesque (un masque parmi tant d'autres), perçoit bien que ce sont ces souffrances qui lui plaisent – et quand le conte s'autorise la fantaisie de ressusciter le héros et de lui donner l'occasion de vaincre, le petit lecteur se sent floué : il relit sans cesse l'histoire, mais en n'en conservant que les passages de souffrance et de mort – c'est le reste qu'il censure, en masquant les mots malheureusement positifs de sa petite main d'enfant.

L'éveil à la sexualité, bientôt, changera la donne – ou, non, l'éclaircira, au fil d'un récit qui se déroule comme naturellement de causes en conséquences. le passage, très célèbre, et tellement fort, vaut bien d'être cité (pp. 42-45) :

Je commençai par tourner une page vers la fin du volume. Soudain apparut, à l'angle de la page suivante, une image dont je ne pus m'empêcher de croire qu'elle était là pour moi, à m'attendre.
C'était une reproduction du Saint Sébastien de Guido Reni, qui fait partie des collections du Palazzo Rosso, à Gênes.
Le tronc noir et légèrement oblique de l'arbre servant de poteau d'exécution se détachait sur un fond de forêt sombre et de ciel crépusculaire, ténébreux et lointain, dans le style de Titien. Un jeune homme d'une beauté remarquable était attaché nu au tronc d'arbre. Ses mains croisées étaient levées très haut et les courroies qui lui liaient les poignets étaient fixées à l'arbre. Aucun autre lien n'était visible et le seul vêtement qui couvrît la nudité du jeune homme était une grossière étoffe blanche nouée lâchement autour des reins.
Je crus deviner que le tableau représentait le martyre d'un chrétien. Mais comme il était l'oeuvre d'un peintre épris de beauté, appartenant à l'école éclectique issue de la Renaissance, même cette image de la mort d'un saint chrétien dégageait une forte odeur de paganisme. le corps du jeune homme – on aurait pu le comparer à celui d'Antinoüs, le bien-aimé d'Hadrien, dont la beauté a été si souvent immortalisée par la sculpture – ne montre aucune trace des épreuves du missionnaire ou de la décrépitude qu'on trouve dans les représentations d'autres saints ; au contraire, il n'y a là rien d'autre que le printemps de la jeunesse, rien que lumière, beauté et plaisir.
Son incomparable nudité blanche rayonne sur un fond de crépuscule. Ses bras musclés, les bras d'un garde prétorien accoutumé à bander l'arc et à manier l'épée, sont levés selon un angle gracieux et ses poignets liés sont croisés juste au-dessus de sa tête. Son visage est légèrement tourné vers le ciel et ses yeux grands ouverts contemplent avec une profonde sérénité la gloire céleste. Ce n'est pas la souffrance qui erre sur sa poitrine tendue, son ventre rigide, ses hanches légèrement torses, mais une lueur d'un mélancolique plaisir, pareil à la musique. N'étaient les flèches aux traits profondément enfoncés dans son aisselle gauche et son côté droit, il ressemblerait plutôt à un athlète romain se reposant, appuyé contre un arbre sombre, dans un jardin.
Les flèches ont mordu dans la jeune chair ferme et parfumée et vont consumer son corps au plus profond, par les flammes de la souffrance et de l'extase suprêmes. Mais il n'y a ni sang répandu, ni même cette multitude de flèches qu'on voit sur d'autres représentations du martyre de saint Sébastien. Deux flèches seulement projettent leur ombre tranquille et gracieuse sur la douceur de sa peau, comme l'ombre d'un arbuste tombant sur un escalier de marbre.
Mais c'est plus tard que toutes ces interprétations et ces observations me vinrent à l'esprit.
Ce jour-là, à l'instant même où je jetai les yeux sur cette image, tout mon être se mit à trembler d'une joie païenne. Mon sang bouillonnait, mes reins se gonflaient comme sous l'effet de la colère. La partie monstrueuse de ma personne qui était prête à éclater attendait que j'en fisse usage, avec une ardeur jusqu'alors inconnue, me reprochant mon ignorance, haletante d'indignation. Mes mains, tout à fait inconsciemment, commencèrent un geste qu'on ne leur avait jamais enseigné. Je sentis un je ne sais quoi secret et radieux bondir rapidement à l'attaque, venu d'au-dedans de moi. Soudain la chose jaillit, apportant un enivrement aveuglant.
Un moment s'écoula, puis, en proie à des sentiments de profonde tristesse, je portai mes regards autour du pupitre devant lequel j'étais assis. Un érable, en face de la fenêtre, jetait alentour un reflet brillant – sur la bouteille d'encre, sur mes livres de classe et mes cahiers, sur le dictionnaire et sur l'image de saint Sébastien. Il y avait un peu partout des taches d'un blanc de nuage – sur le titre imprimé en lettres d'or d'un manuel, sur le flanc de la bouteille d'encre, sur un angle du dictionnaire. Certains objets laissaient échapper des gouttes molles, comme du plomb, d'autres luisaient d'un reflet terne, comme les yeux d'un poisson mort. Par bonheur, un mouvement réflexe de ma main pour protéger l'image avait empêché que le livre ne fût souillé.
Ce fut ma première éjaculation. Ce fut aussi le début, maladroit et nullement prémédité, de mes « mauvaises habitudes ».

Cette épiphanie, car l'excitant martyre lui confère d'emblée quelque chose de sacré (et, à nos yeux de lecteurs, on y voit l'origine de ce qui est peut-être la plus célèbre photographie de Mishima), cette révélation, donc, n'est peut-être pas immédiatement vécue comme telle – notamment parce que, dans la société japonaise des années 1930 plus encore qu'aujourd'hui, outre que les « mauvaises habitudes » suscitent invraisemblablement la suspicion voire la colère, comme elles le font étrangement toujours, dans cette société, donc, les inclinations de Kochan sont inavouables. le collège, le lycée, sont des manufactures de normalité – bien hypocrites cependant : les jeux des garçons sont comme de juste imprégnés d'un érotisme, et parfois (souvent) d'un homoérotisme à peine dissimulé, qu'il serait vain de nier. Et puis, bien sûr, il y a ces figures qui excitent les fantasmes : Omi, le voyou, plus âgé que les autres, dur, beau. J'ai envie de relever combien les amitiés et attirances scolaires, dans La Déchéance d'un homme et dans Confession d'un masque, peuvent se reprendre, se refléter, ou se répondre, parfois se contredire, mais, je crois dans un même mouvement. de manière plus assurée, il apparaît que Kochan/Mishima conservera toujours une attirance pour les voyous, les brutes, dont la fin du roman témoigne, comme l'arrivée au terme d'une démonstration mathématique pas si compliquée en fin de compte. Cette fascination pour le corps masculin, peut-être héritée de la statuaire ou de la peinture, trouvera enfin à s'incarner dans l'investissement maniaque de Mishima dans le culturisme : honteux de son corps frêle, celui de Kochan, celui qui s'est fait réformer pendant la guerre, il entendra se sculpter, se parfaire – comme un livre, comme une mort.

Mais il y a un entre-deux – qui peut étonner. de fait, Confession d'un masque progresse initialement comme le récit de la découverte par Kochan de son homosexualité, d'abord dans les livres, puis au collège et au lycée – sans pour autant nouer de véritables relations charnelles. Mais le propos, au-delà, n'est finalement pas celui de l'acceptation de son homosexualité, pas du moins avant les tout derniers paragraphes, et pas vraiment non plus celui des souffrances que l'impossibilité sociale de s'assumer ainsi susciterait : dans toute la seconde moitié du roman, c'est bien l'idée du « masque » qui domine – mais de manière justement dépassionnée. La quatrième de couverture parle d'un « récit torturé sur la frustration du désir » ; c'est pour partie vrai, et pourtant insuffisant, je pense – car le désir même frustré n'a pas forcément beaucoup de place dans ces pages. La tentative, même condamnée d'avance, de feindre la « normalité », notamment au travers d'une amourette sciemment plate car forcément vide avec une jeune femme du nom de Sonoko, donne bien davantage le sentiment d'une neutralité fade (si le style est tout sauf ça !), ni désir, ni véritable refoulement – une mauvaise pièce de théâtre, où les acteurs portent nécessairement des masques, et feignent des émotions qu'ils seraient bien en peine de ressentir… en pleine connaissance de cause.

Cet entre-deux, d'ailleurs, ne concerne pas que le désir sexuel – à moins qu'il ne faille y associer, et il faut probablement le faire, les fantasmes masochistes suscités dès l'enfance par ces contes revisités où le dragon triomphe du chevalier, et d'autres plus tardifs, comme ce festin cannibale aux accents sadiens, qui contamine les rêves inavouables de Kochan en pleine tourmente molle. D'une certaine manière, le Japon en guerre est comme une hyperbole de ces fantasmes – avec moins de grandiloquence, pourtant ? Car le jeune homme, guère investi dans ses études, ne vibre alors pour rien – son masque déteint sur absolument tout le reste, atténuant les contours jusqu'à les effacer. le Mishima de la fin des années 1960, qui dirige une société paramilitaire, et loue l'empereur à la moindre occasion, jusque devant ces étudiants gauchistes qui, ceci mis à part, lui paraissent comme des frères, est aux antipodes du Kochan des années de guerre, décrit par le Mishima de 1949. Indifférent à la guerre, tout de même trop heureux, malgré ses poses, d'y échapper en raison d'un début de tuberculose (qui lui fera honte plus tard), le jeune homme ignore les batailles perdues, et les bombardements et leurs drames, comme si ce grand suicide du Japon militariste et nationaliste n'était pas assez masochiste pour véritablement l'exciter ; je suis tenté, ici, d'établir un parallèle avec le Pavillon d'or. Et Kochan semble perpétuellement en attente – du mariage avec Sonoko, pourraient avancer certains, dont la principale intéressée ? Non : Kochan ne poussera pas la mascarade aussi loin. Il continuera d'attendre – et reprendra en fait la mascarade d'une manière plus mesquine encore, en s'accordant des rendez-vous volés avec une Sonoko mariée ; en dernier recours, c'est à ses côtés, dans cette atmosphère pesante de faux adultère, qu'il prendra finalement conscience de ce dont il a besoin – soit tout autre chose.

Le récit de Mishima est assurément d'une grande force – mais il est aussi surprenant, notamment en ce que la trame attendue d'une certaine manière est en définitive remisée de côté. La frustration du désir est bien là, mais relativement à l'arrière-plan, passé les chapitres de l'enfance et de l'adolescence (qu
Lien : http://nebalestuncon.over-bl..
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finitysend
  05 mars 2012
Tout le talent de Yourcenar au service de la compréhension de l'oeuvre de Mishima ..
Comprendre et analyser Mishima .
Cerner son environnement politique .. esthétique et culturel .
C'est l'objectif de ce texte superbe et nuancé .
Mishima est l'auteur et le symbole de tous les paradoxes .
Nationaliste et traditionaliste tout en étant capable entre autre d'écrire un français littéraire en étant totalement acculturé au monde occidental .
Parcourir cet essai c'est découvrir intiment un homme qui a traversé une époque cruciale de l'histoire du japon contemporain .
Un auteur qui s'est alimenté à ces bouleversements pour nourrir son oeuvre .
Un homme dérangeant qui met mal à l'aise tout lecteur attentif à son idéologie .
C'est pour cela il fallait tout l'humanisme ( et la rigueur ) de Yourcenar pour jeter du baume sur toute cette douleur ( aussi maîtrisée que tragique et rigide ) tout en donnant du sens au tragique.
Traditionaliste forcené et indécent ( sexualité et condition féminine ) à l'aune de sa propre famille politique .
Un suicide qui sidéra le japon contemporain .
Un texte très fin et très respectueux qui s'avère indispensable pour saisir les contradictions ,spasmes et tensions qui ont secoués la vie de cette homme autant qu'ils ont transformés le Japon .
Mishima est une véritable caisse de résonances et la vision du vide est de surcroît une magistrale analyse littéraire.
Une fenêtre sur le japon contemporain .. une fenêtre sur Mishima .. une fenêtre sur le japon de Mishima .
Un zoom dur des oeuvres très parlantes et représentatives du sujet.
Sinon un texte utile pour saisir au vol des éléments essentiel sur le japon de Mishima .
Shinto de Bernard Mariller un document intelligent ainsi que très accessible et irremplaçable .
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milan
  01 janvier 2019
Je me souviens très bien de ce jour, au salon du livre, une première pour moi , où je n'avais qu'une idée en tête: la littérature japonaise. Je n'y connaissais rien, aucun auteur, aucun titre, juste des noms qui me disaient vaguement quelque chose. le seul stand intéressant en ce jour d'ouverture était encore fermé...enfin fermé, il y avait juste un cordon de sécurité contre lequel on était tous agglutiné, se demandant avec impatience ce qui se passait....et en attendant, devant moi, sur un rayonnage du stand, un nom: Mishima.... une rangée entière de Mishima....et tout en panique , je craignais de ne pas pouvoir arriver la première pour tout rafler. Une heure après, le cordon est retiré et je me rue sur les livres, j'ai pris ce jour là plus d'une dizaine de titres sans rien savoir de ce qui m'attendait. Premier livre lu: La confession d'un masque. Un récit autobiographique de l'adolescence de Mishima, celui de la découverte de soi mais surtout de sa sexualité et de sa vision du monde. ça allait jusque là bien que l'univers particulier de l'auteur pointait son nez. Ont suivi Les amours interdites et rapidement tous les autres titres dont la célèbre tétralogie de la mer de la fertilité. Et depuis, je suis à la fois fascinée par cet auteur, bien que je l'aborde à chaque fois avec crainte, parce que trop profond, trop opaque, sans toutefois manquer de plaisir à le lire.....mais persistait toujours ce gouffre d'incompréhension. Des années plus tard, je découvre la merveilleuse Yourcenar, et aujourd'hui dans cet essai sont réunis ces deux étoiles. Dans Mishima ou La vision du vide, Yourcenar analyse à la fois l'oeuvre et le personnage. Elle utilise sa connaissance de son travail, son oeil aiguisé et surtout généreux, mais aussi le contexte personnel, familial et social de Mishima, et donc de tout le Japon qui connait à cette époque de profondes mutations, violentes et trop rapides.Jamais elle ne prétend pénétrer totalement l'esprit de Mishima, elle l'aborde avec respect et sagesse, sans en nier la complexité et la profonde humanité. Elle décortique ses principaux écrits et le rend plus humain que jamais, tout en signalant ses singularités et son génie littéraire et en insistant fortement pour ne pas l'accuser bêtement d'extrémisme ou de fascisme . A un moment elle écrit: " Avant de quitter son bureau, il a laissé sur la table un bout de papier: " la vie humaine est brève, mais je voudrais vivre toujours." La phrase est caractéristique de tous les êtres assez ardents pour être insatiables." Tout est dit. Mishima est loin de tout, il est ailleurs, de façon morbide, pathologique ou géniale peut importe.Encore une fois, et comme ça a été le cas pour Les Mémoires d'Hadrien, dès la dernière page tournée, j'étais prête à relire tout de suite....mais bon...il y a tant à lire....et relire...Mishima par exemple.
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Aela
  31 mars 2011
Comme l'écrit à juste titre Marguerite Yourcenar, il est très difficile de juger un grand écrivain qui appartient à une autre civilisation que la nôtre. Pourtant cette biographie permet de mieux cerner Mishima et tout ce qui a fait de lui un représentant d'un Japon occidentalisé mais marqué par des caractéristiques immuables.
Après une longue évocation de ses origines familiales, où nous découvrons un grand-père gouverneur d'une île, une grand-mère sortie d'un univers de samouraïs, qui vivait recluse dans ses appartements et qui y confinait le petit Mishima, nous suivons le parcours littéraire de Mishima. Ses livres les plus importants, notamment les "Confessions d'un masque", son premier succès, sont resitués dans l'actualité de l'époque.
Marguerite Yourcenar nous entraîne dans le cheminement intellectuel de Mishima et consacre un long moment à cette fin tragique qu'il a choisie de se donner..
Une biographie courte mais qui va à l'essentiel et qui nous donne envie de lire aussi les oeuvres moins connues de Mishima.
Un beau moment de lecture.
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Citations et extraits (10) Voir plus Ajouter une citation
AelaAela   31 mars 2011
Récit presque clinique d'un cas particulier, Confessions d'un Masque offre en même temps l'image de la jeunesse entre 1945 et 1950, non seulement au Japon, mais un peu partout, et vaut encore jusqu'à un certain point pour la jeunesse d'aujourd'hui. Court chef-d'oeuvre tout ensemble de l'angoisse et de l'atonie, ce livre n'est pas sans faire penser, en dépit du sujet différent et de sa position sur la carte, à l'Etranger à peu près contemporain de Camus; j'entends par là qu'il contient les mêmes éléments d'autisme.
Un adolescent assiste, sans les comprendre, à supposer qu'il y ait à comprendre, à des désastres sans précédent dans l'histoire, quitte l'Université pour l'usine de guerre, rôde dans les rues incendiées comme il l'eût fait du reste, s'il avait vécu à Londres, à Rotterdam, ou à Dresde, au lieu de vivre à Tokyo.
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AelaAela   31 mars 2011
L'Empereur... Tenno heïka Banzaï! (Longue vie à l'Empereur!) sera le dernier cri de Mishima mourant et du compagnon qui mourut avec lui. Il lui importe peu qu'Hirohito, fidèle en cela au rôle auquel le restreignent les circonstances, soit un chef d'assez médiocre envergure (encore qu'il ait pris au cours de son règne, poussé peut-être par son entourage, deux décisions que Mishima ne pouvait que désapprouver, l'écrasement du coup d'Etat militaire de 1936 et la renonciation à son rang de divinité solaire).
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AelaAela   31 mars 2011
En fait, comme tant de familles grandes-bourgeoises de l'Europe du même temps, la lignée paternelle de Mishima ne se détache guère de la paysannerie qu'au début du XIXème siècle pour accéder aux diplômes universitaires, alors rares encore et fort prisés, et à des postes plus ou moins élevés de fonctionnaires d'Etat. Le grand-père fut gouveneur d'une île, mais prit sa retraite à la suite d'une affaire de corruption électorale. Le père, employé de ministère, fait figure de bureaucrate morose et rangé, compensant par sa vie circonspecte les imprudences de l'aïeul.
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KichigaiKichigai   08 mai 2016
Yourcenar compare
Yukio Mishima (Kimitake Hitaoka) à d'Annunzio et à Cocteau,
grands poètes qui ont su organiser leur publicité,
à Cocteau dont l'art tient du sorcier, celui de Mishima du visionnaire.
Même ces solitaires-nés qu'étaient Hardy et
Conrad. à peu près dénués d'affinités avec la subculture
de leur temps, ont consenti à dénaturer certains
ouvrages dans le sens du goût populaire : tels grands
romans, comme Lord Jim, ont été de toute évidence
composés en hâte et compulsivement jusqu'au bout,
tout ensemble pour traduire l'image la plus profonde
qu'un homme se fait de la vie et pour payer à temps
les factures d'un ménage bourgeois.


[ ... ]

Il semble impossible que le
médiocre, le factice, le préfabriqué de la littérature
produite à l'usage des masse lisantes, mais non
pensantes qui s'attendent à ce que l'écrivain lui
renvoie l'image qu'elles se se font du monde, contrairement
à ce à quoi son propre génie l'oblige, n'envahissent
pas souvent les oeuvres véritables, et c'est un
problème que nous aurons à résoudre à propos de « La Mer de la fertilité».

Pages 29-30.
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AelaAela   31 mars 2011
La grand-mère, elle, est un personnage. Sortie d'une bonne famille de samouraïs, arrière petite-fille d'un daïmio (autant dire d'un prince), apparentée même à la dynastie des Tokugawa, tout un Japon ancien, mais déjà en partie oublié, persiste en elle sous la forme d'une créature maladive, un peu hystérique, sujette aux rhumatismes et à des névralgies crâniennes, mariée sur le tard, faute de mieux, à un fonctionnaire de moindre rang. Cette inquiétante aïeule semble avoir vécu dans ses appartements, où elle confinait le petit.
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Vidéo de Marguerite Yourcenar
Rome Reinventee . L'Antiquité dans l'imaginaire occidental, de Titien à Fellini.
Rome : un fantasme, une énigme, un grand livre d'images qui a traversé les siècles, jusqu'aux séries d'aujourd'hui, aux jeux vidéo ou aux bandes dessinées. Dès la Renaissance, artistes et écrivains n'ont cessé en effet de puiser à la source intarissable de l'Antiquité. Gustave Flaubert dédia plusieurs années de son existence à la rédaction de "salammbô", Federico Fellini retrouva son énergie créatrice lors du tournage du "Satyricon", Cléopâtre, Spartacus ou Jules César donnèrent au cinéma ses plus grands succès publics, l'empereur Hadrien fournit à Marguerite Yourcenar la matière d'un best-seller et Oscar Wilde érigea l'éphèbe Antinous au rang de porte-étendard homosexuel… C'est l'objet de cet ouvrage que de montrer, à travers une dizaine d'oeuvres d'art, comment la référence à l'histoire romaine a nourri l'imaginaire collectif occidental, dessiné les contours de notre univers culturel, structuré nos représentations politiques, notre conception de la religion, du destin, ou encore des rapports entre l'homme et la femme. Et comment l'effondrement de l'Empire n'a cessé d'être un miroir dans lequel les sociétés projetaient les angoisses de leur temps.
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