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EAN : 9782253003670
542 pages
Éditeur : Le Livre de Poche (01/03/1974)

Note moyenne : 3.87/5 (sur 552 notes)
Résumé :
Dix-huitième volume des Rougon-Macquart, L'Argent est le premier grand western financier des temps modernes : bilans falsifiés, connivences politiques, fièvre spéculative, manipulations médiatiques, rumeurs, scandales, coups de Bourse et coups de Jarnac, lutte à mort entre les loups-cerviers de la finance qui déjà rôdaient chez Balzac.
S'inspirant de quelques faits divers retentissants, Zola décrit le culte nouveau du Veau d'or, la vie secrète de son temple, ... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (41) Voir plus Ajouter une critique
Nastasia-B
  16 juin 2014
L'argent... tiens, tiens, ça me dit quelque chose en ce moment... Un peu comme si une frénésie d'argent s'emparait de tout et de tout le monde avec des airs de jouer au ballon... Mais non, j'ai dû me tromper de sujet, il n'y a aucun rapport entre le sport et l'argent... Les joueurs ne sont pas une marchandise cotée en bourse... euh...
L'Argent, oui, nous y sommes en plein, L'Argent, un des plus magnifiques livres des Rougon-Macquart, selon moi, où l'on suivra cette fois Aristide Rougon, le frère du ministre, nommé Saccard, qu'on avait déjà vu à l'oeuvre dans La Curée, livre auquel je vous renvoie pour comprendre les raisons de ce changement de nom.
Ici seront moins détaillés les vices et les dérives du luxe comme dans La Curée (ou Nana) et l'angle de vue sera davantage focalisé sur les mécanismes financiers, un peu à la manière d'Au Bonheur Des Dames qui détaillait quant à lui la mécanique marchande.
Nous retrouvons Aristide, quelques années après ses déboires de la fin de la Curée, en pleine forme, as de la finance, mais emporté comme toujours par son euphorie du jeu et de l'argent facile sur un coup de dé. Il est sujet, dans sa frénésie du gain, à la perte totale de contrôle, quitte à faire tomber tout le monde dans son sillage. Cela ne vous rappelle pas certaines affaires récentes ou moins récentes et un certain Jérôme Kerviel (et tellement, tellement d'autres) ?
Dans ses tractations, le délit d'initié est roi. Cela ne vous rappelle pas l'affaire EADS (entre autres) ou plus anciennement Pechiney et son lien avec le pouvoir de l'époque (Mitterand). Ici, c'est Huret, l'homme de main du ministre et frère de Saccard (voir le n°6 Son Excellence Eugène Rougon).
Mais aujourd'hui il n'y a plus rien à craindre de ce genre puisqu'il n'y a plus aucun lien entre les hommes de pouvoirs et de finance (aucune élection qui soit pilotée, aux USA ou ailleurs, par des gros financiers, même pas un petit Sarkozy qu'on essaierait de caser, même pas le frère de l'ancien président à un poste important au MEDEF, rien, tout ça c'est du passé, maintenant tout est propre, à gauche comme à droite, l'intégrité fait loi !).
Bref, on est surpris de voir à quel point rien n'a changé, à quel point la finance était, est et restera une gigantesque magouille légale, qui fait ce qu'elle veut, et qui dicte aux politiques leur marche à suivre.
Saccard me fait penser à Jean-Marie Messier, génial tant qu'il gagnait, bon à jeter aux cochons quand l'empire s'écroula. Tous les rats de la bourse quittent évidemment le navire au premier tangage et seuls restent sur le carreau les petits actionnaires qui ont toujours une guerre de retard car ils ne jouent pas dans la même cour. Je le dis à tout hasard mais ça ne vous rappelle pas un scénario de 2008 ?
Le texte de Zola est extrêmement documentaire et décrit quasi intégralement le scandale de la banque Union Générale en 1882, désignée dans le roman sous le nom L'Universelle. Gundermann est le financier juif concurrent du fervent catholique et monarchiste Saccard. On reconnaît sans peine le portrait de James de Rothschild sous Gundermann et de Paul Eugène Bontoux sous Saccard même si historiquement, les deux hommes ne se sont jamais affrontés car James de Rothschild est mort avant même la création de la banque de Bontoux.
Autre personnage étrange du roman, Sigismond, le frère chétif du plus abject charognard du roman, communiste convaincu auquel Zola fait dire des tirades pleines d'utopie et qui annoncent déjà en quoi le communisme était voué à l'échec avant même d'avoir vu le jour.
C'est donc un chef-d'oeuvre visionnaire que vous avez là sous les yeux, un quasi essai, un texte, à beaucoup d'égards, plus journalistique et documentaire que romanesque. À lire absolument si l'on souhaite ouvrir un peu son regard sur la manière dont fonctionne le monde dans lequel nous vivons aujourd'hui. Un monde qui, je crois, répond plus que jamais à cette description — cruellement réaliste —, mais ce n'est là que mon avis, à ne pas prendre pour argent comptant, c'est-à-dire, pas grand-chose.
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LiliGalipette
  17 mai 2013
Nous retrouvons Aristide Saccard qui avait brassé tant de millions dans La curée, largement cocu et en passe d'être ruiné à la fin du roman. Nous voici 12 ans plus tard : après de sérieux revers de fortune, Saccard a tout perdu et il a dû vendre son superbe hôtel de la rue Monceau pour payer ses créanciers. Mais la rage de réussir tenaille toujours l'ancien spéculateur immobilier et c'est vers la Bourse qu'il tourne des regards avides. Hélas, il se chuchote que l'Empire court à sa fin : de prochaines élections pourraient le renverser et la guerre menace. « Est-ce que cet empire qui l'avait fait, allait comme lui culbuter, croulant tout d'un coup de la destinée la plus haute à la plus misérable ? » (p. 12) Et la Bourse est très sensible au climat politique : y entrer demande des nerfs d'acier, une solide connaissance de l'actualité, mais aussi un goût pour le jeu et le pari, surtout s'il est fou, hors normes.
Sachant ne pouvoir compter que sur lui-même, et certainement pas sur Eugène Rougon, son ministre de frère, Saccard fait fi des menaces qui planent : il lance ses dernières économies et toute son énergie dans la création de la Banque universelle, société de crédit destinée à financer de grands projets en Orient. « Rien n'était possible sans l'argent, l'argent liquide qui coule, qui pénètre partout. » (p. 154) Pour constituer le capital, Aristide Saccard attire de pauvres gens aux maigres économies, des nobles déchus rêvant de gloire retrouvée et toute une traîne de profiteurs qui espèrent d'enrichir dans la juteuse affaire.
L'homme est convaincu de sa haute intelligence financière et persuadé de faire fortune, pour une fois de façon durable. Aux quelques amis qui lui recommandent la prudence, notamment parce qu'il joue avec l'argent des autres, il répond plein de morgue qu'il connaît son métier. « Non, vous pouvez être tranquille, la spéculation ne dévore que les maladroits. » (p. 166) Et les premiers temps, la Bourse semble lui donner raison : la valeur des actions de la Banque universelle ne cesse de monter et Saccard savoure sa victoire et sa domination retrouvée sur les autres financiers parisiens. Mais la fièvre le gagne : voulant sans cesse augmenter la valeur de ses actions, il achète ses propres titres en catimini pour faire croire à une demande incessante. La manipulation est habile, mais risquée puisque l'édifice bancaire risque alors de s'effondrer sur lui-même. À cela s'ajoute une sordide histoire d'enfant naturel qui ressurgir après des années de silence.
Après La curée qui dénonçait les pratiques frauduleuses des spéculateurs immobilières et La terre qui peignait un tableau sans concession de l'avarice paysanne, L'argent est le point d'orgue d'une fièvre de possession. Nullement échaudé ou guéri après ses premiers échecs, Saccard se laisse dominer par une obsession de richesse sans mesure. « L'argent, l'argent roi, l'argent Dieu, au-dessus du sang, au-dessus des larmes, adoré plus haut que les vains scrupules humains, dans l'infini de sa présence. » (p. 274) Dans le milieu boursier où l'argent ne se compte qu'à millions, rares sont ceux qui semblent capables de se maîtriser. Parmi eux, il y a les juifs qui, tout au long du roman, sont accusés des pires malversations et à qui l'on prête les pires desseins. Voilà hélas un cliché qui a la vie dure.
J'avais un peu peiné sur Son excellence Eugène Rougon et les longues considérations politiques sur le clientélisme. Ma lecture de L'argent a été encore plus difficile. Il faut tout de même relativiser puisque j'ai lu les 500 pages de ce volume en 3 jours, mais les descriptions de la Bourse et autres mécanismes financiers m'ont parfaitement barbée ! Heureusement, toujours aussi puissante et aiguisée, la plume d'Émile Zola sait emmener son lecteur dans une histoire où le sordide se dissimule souvent derrière les rideaux. Je ne suis pas déçue de cette lecture, mais j'en sors soulagée. Émile, mon chéri, entre amis, il ne faudrait jamais parler d'argent.
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Allantvers
  09 avril 2018
L'Argent de Zola : une nouvelle preuve que la saga des Rougon Macquart fait oeuvre de marqueur intemporel de l'évolution des sociétés humaines !
Nous voilà revenus, après la Curée, dans l'univers de l'argent. le gros argent, celui de la Bourse, que l'on fait couler à flot pour le seul plaisir de le sentir couler, quitte à dévaster dans son sillage tout ce qui l'a fait naître et grossir, les projets économiques viables et utiles comme les illusions des petites gens.
C'est cette soif inaltérable qui fait vibrer Saccard, filou magnifique, financier véreux, et qui le pousse à prendre appui sur les projets de développement en Orient de Hamelin et sa soeur, madame Caroline, pour faire sur la place de Paris la démonstration de sa puissance à travers la création de la Banque Universelle. Faisant peu de cas des quelques malversations nécessaires à son essor, il n'a de cesse de la pousser haut, toujours plus haut, entrainant avec lui dans un mouvement croissant d'hystéries collectives argentiers, entrepreneurs, nobles et politiciens corrompus, et surtout tout une kyrielle de petits porteurs d'abord sages puis rendus fous par l'appât du gain, jusqu'à l'effondrement final.
A travers le récit de la naissance à la mort de cette banque fondée sur une vision de prospérité saine mais viciée dès l'origine par des appétits démesurés, ce n'est pas seulement sous l'angle de la spéculation, de l'avidité, de la corruption et de la griserie du jeu que Zola nous présente l'argent ; en fin analyste et habile conteur, l'auteur met en regard de ces noirs aspects, grâce à une fantastique galerie de personnages de tous milieux, ce que l'argent apporte de positif aux hommes et aux sociétés : progrès économique et social, carburant pour employer les énergies créatives, recul de la misère. Utopies balayées au final, dans une scène paroxystique de débandade à la corbeille dont tant ressortiront rincés, finis, sauf ceux qui, tels Madame Caroline, restent riches de leurs valeurs.
J'ai dévoré cet opus trépidant et édifiant des Rougon, parfait de bout en bout, pour lequel je regrette juste le développement inabouti du personnage de Victor, fils caché de Saccard qui aurait pu mieux éclairer en creux et le caractère de son père, et celui de l'époque.

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FredMartineau
  17 avril 2016
L'Argent est le 18e roman du cycle des Rougon-Macquart, que je lis comme une poule qui picorerait sa mangeoire par intermittence, en sachant que le bon grain est là, qu'il m'attend et ne s'en ira pas. Quelques années ont passé depuis le dernier, mais j'ai retrouvé avec la même admiration, un plaisir jamais démenti, le réalisme de Zola. Il nous plonge dans la frénésie boursière, l'univers impitoyable des spéculateurs, la société sous Napoléon III dont il déroule des tranches choisies sans oublier la misère, le sordide et les destins tragiques. L'auteur s'est inspiré du scandale de la banque de Panama, qui défraya la chronique à la fin du 19e pour composer la trame de l'Argent. Il pourrait écrire le même livre aujourd'hui. Rien n'a changé. La spéculation domine le monde, l'explosion des bulles ruine et paupérise des millions de gens, la presse aux ordres de la finance participe du grand cirque. Les Saccard s'appellent Messier, les Gundermann Soros, mais les mêmes causes produisent les mêmes effets. Des sociétés sont valorisées à des montants faramineux qui ne reposent sur aucun actif tangible avant de se révéler des coquilles vides qui se brisent à la moindre pression sérieuse. En ce moment, les licornes drainent l'épargne des naïfs en quête d'une part du rêve promis. le système n'a rien appris de ce passé, ne veut pas se remettre en question malgré la certitude de la survenue de prochaines crises. Il continue à croire en la toute-puissance des marchés, en leur rationalité, en leur potentiel de développement, alors que tout montre l'inverse. Le veau d'or rend arrogant,sourd et aveugle. L'illustration de Zola emporte dans un voyage vers le futur. le mien sera celui d'un nouveau tome de sa série.
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Fabinou7
  10 mars 2018
Cet opus des Rougon-Macquart de Zola se concentre autour du personnage de Saccard, le personnage est animé par un désir profond de pouvoir, de puissance mais ce pouvoir passe par l'accumulation d'argent. Les batailles ont lieu à la bourse est non plus dans les prairies. La lutte virile contre son ennemi le banquier Gundermann anime Saccard. un temps on peut penser que le personnage est intéressé par l'accomplissement d'une mission chrétienne dans cette France encore première fille de l'Eglise, mais il s'agit d'un prétexte mensonger pour Saccard et un formidable argument de vente. Cela dit, peut être que les voeux de développement humain de la région du moyen orient ou de renaissance de la ferveur des croisades ne sont ils que des histoires que se racontent peut être chacun des personnages pour pouvoir masquer au monde et surtout à eux-même leur envie de s'enrichir par la spéculation, c'est à dire depuis leur séjour, leur divan (cela va de Madame de Beauvilliers à Mademoiselle Caroline Hamelin et son frère).
Un mot du style de Zola, l'inventeur du roman naturaliste, ce mouvement littéraire de la fin du XIXe siècle né dans le prolongement du réalisme entend faire du romancier un scientifique au plus proche de l'expérience du réel tout cela sans enjoliver le réel. le roman naturalisme prend les personnages tels qu'ils sont dans la vie et dépeint au plus près leurs traits, gracieux et disgracieux sans n'en rien épargner à la pudeur. Certes, Zola n'a pas la syntaxe de Flaubert, le verbe de Barbey d'Aurevilly ou le romanesque de Stendhal mais qu'importe. Il ne serait pas de bon ton d'opposer les auteurs car ce que Zola apporte est un air frais, venu d'en bas, venu du peuple sur le roman qui si souvent ne s'intéresse qu'au monde - souvent le même - dans lequel évolue son auteur. Alors à celles et ceux qui reprocheraient à Zola son manque de poésie, Hannah Arendt disait "on peut raconter des histoires et écrire des poèmes sur la vie, on ne peut rendre la vie poétique, la vivre comme si c'était une oeuvre d'art"; le prix à payer lorsque l'on veut (d)écrire au plus près ce que fut le réel.

Dans l'Argent, premier indice, nous sommes à la fin du second Empire, et des personnages réels tels que Bismarck apparaissent dans le roman, mais également nombre d'évènements de la vie politique de l'époque. Pour décrire le commerce de l'argent, l'auteur s'est beaucoup documenté, notamment pour dépeindre le mécanisme de ce “marché” pas comme les autres que constitue le marché boursier du XIXe siècle avec ces ordres, ces papiers, ces coulissiers, ces hommes de pailles etc.. mais également le fonctionnement des opérations de capital, les augmentations, les offres au public, les primes d'émissions, le code de commerce, habilement détourné par Saccard en faisant racheter par l'Universelle ses propres actions pour soutenir l'insatiable hausse du cours jusqu'à plonger les porteurs dans la ruine.
Mais au delà du détail, c'est l'atmosphère de la Bourse qui saisi le lecteur dans ses angoisses, ses fulgurances, ses émois et son éternel tumulte.
En plus de l'intérêt quasi-documentaire, le lecteur trouvera une réflexion littéraire sur l'argent et son impact à la fois sur la société, au travers de personnages comme Sigismond, le marxiste, qui promet sa disparition prochaine, mais également dans le coeur des hommes, avec les sentiments de Madame Caroline qui finit par y voir la corruption des coeurs et des âmes, de la Méchain et Busch qui le pourchasse sans jamais donner l'impression de le trouver. Chez les Maraud et autres joueurs et commentateurs qui se passionnent pour l'exaltation aléatoire du temple de la Bourse.
Et bien sur Saccard pour qui l'argent est la source de tout, dépassant ses rêves de gloire orientale et même son antisémitisme tenace, comme ivre de son pouvoir financier Saccard ne cesse d'appeler l'argent mais jamais ne profite de cet fortune amassée.
Etrangement, à la chute de l'Universelle, les réactions sont partagées, certains en veulent à Saccard d'avoir triché, de s'être noyé dans son avidité et sa quête folle de pouvoir au point d'oublier tous ceux qui lui avait fait confiance. D'autres en revanche gardent pour lui de la sympathie et même de la reconnaissance, prêts à lui faire confiance de nouveau tant la fulgurence de l'universelle reste un espoir à leurs yeux. Puis par contingence, Saccard a pu faire le bien, notamment pour Jordan et son épouse Marcelle.
Le personnage de Saccard suscite l'ambivalence, on aime à détester cet antihéros animé par peu de bons sentiments. Notre image du personnage est sans cesse questionné par le point de vue des autres personnages. Mais c'est peut être à Madame Caroline que nous devons le meilleur portrait de Saccard, personnification de l'argent comme un mal nécessaire.
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Citations et extraits (154) Voir plus Ajouter une citation
Nastasia-BNastasia-B   18 avril 2013
Le frère de Busch, Sigismond, un garçon de trente-cinq ans, imberbe, aux cheveux châtains, longs et rares, se trouvait là, assis devant la table, son vaste front bossu dans sa maigre main, si absorbé par la lecture d’un manuscrit, qu’il ne tourna point la tête, n’ayant pas entendu la porte s’ouvrir.
C’était une intelligence, ce Sigismond, élevé dans les universités allemandes, qui, outre le français, sa langue maternelle, parlait l’allemand, l’anglais et le russe. En 1849, à Cologne, il avait connu Karl Marx, était devenu le rédacteur le plus aimé de sa Nouvelle Gazette rhénane ; et, dès ce moment, sa religion s’était fixée, il professait le socialisme avec une foi ardente, ayant fait le don de sa personne entière à l’idée d’une prochaine rénovation sociale, qui devait assurer le bonheur des pauvres et des humbles. Depuis que son maître, banni d’Allemagne, (...) lui végétait de son côté, dans ses rêves, tellement insoucieux de sa vie matérielle, qu’il serait sûrement mort de faim, si son frère ne l’avait recueilli. (...) Ce frère aîné adorait son cadet, d’une passion maternelle, loup féroce aux débiteurs, très capable de voler dix sous dans le sang d’un homme, mais tout de suite attendri aux larmes, d’une tendresse passionnée et minutieuse de femme, dès qu’il s’agissait de ce grand garçon distrait, resté enfant. Il lui avait donné la belle chambre sur la rue, il le servait comme une bonne, menait leur étrange ménage, balayant, faisant les lits, s’occupant de la nourriture qu’un petit restaurant du voisinage montait deux fois par jour. Lui, si actif, la tête bourrée de mille affaires, le tolérait oisif, car les traductions ne marchaient pas, entravées de travaux personnels ; et il lui défendait même de travailler, inquiet d’une petite toux mauvaise ; et malgré son dur amour de l’argent, sa cupidité assassine qui mettait dans la conquête de l’argent l’unique raison de vivre, il souriait indulgemment des théories du révolutionnaire, il lui abandonnait le capital comme un joujou à un gamin, quitte à le lui voir briser.
Sigismond, de son côté, ne savait même pas ce que son frère faisait dans la pièce voisine. Il ignorait tout de cet effroyable négoce sur les valeurs déclassées et sur l’achat des créances, il vivait plus haut, dans un songe souverain de justice.
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lanardlanard   17 décembre 2010
[Madame Caroline: Une humaniste à la curiosité universelle]
p. 69 Dans leur ménage, elle était un peu l'homme. Georges, qui lui ressemblait beaucoup physiquement, en plus frêle, avec des facultés de travail rares; mais il s'absorbait dans ses études, il ne fallait point l'en sortir. Jamais il n'avait voulu se marier, n'en éprouvant pas le besoin, adorant sa sœur, ce qui lui suffisait. Il devait avoir des maîtresses d'un jour, qu'on ne connaissait pas. Et cet ancien piocheur de l'École polytechnique, aux conceptions si vastes, d'un zèle si ardent pour tout ce qu'il entreprenait, montrait parfois une telle naïveté, qu'on l'aurait jugé un peu sot. Élevé dans le catholicisme le plus étroit, il avait gardé sa religion d'enfant, il pratiquait, très convaincu; tandis que sa sœur s'était reprise par une lecture immense, par toute la vaste instruction qu'elle se donnait à son côté, aux longues heures où il s'enfonçait dans ses travaux techniques. Elle parlait quatre langues, elle avait lu les économistes, les philosophes, passionnée un instant pour les théories socialistes et évolutionnistes; mais elle s'était calmée, elle devait surtout à ses voyages, à son long séjour parmi des civilisations lointaines, une grande tolérance, un bel équilibre de sagesse. Si elle ne croyait plus, elle demeurait très respectueuse de la foi de son frère. Entre eux, il y avait eu une explication, et jamais ils n'en avaient reparlé. Elle était une intelligence, dans sa simplicité et sa bonhomie; et, d'un courage à vivre extraordinaire, d'une bravoure joyeuse qui résistait aux cruautés du sort, elle avait coutume de dire qu'un seul chagrin était resté saignant en elle, celui de n'avoir pas eu d'enfant.

p. 201 Les semaines qui suivirent, Mme Caroline vécut dans un grand trouble moral. Elle n'avait plus sur Saccard d'idées nettes. L'histoire de la naissance et de l'abandon de Victor, cette triste Rosalie prise sur une marche d'escalier, si violemment, qu'elle en était restée infirme, et les billets signés et impayés, et le malheureux enfant sans père grandi dans la boue, tout ce passé lamentable lui donnait une nausée au cœur. Elle écartait les images de ce passé, de même qu'elle n'avait pas voulu provoquer les indiscrétions de Maxime certainement, il y avait là des tares anciennes, qui l'effrayaient, dont elle aurait eu trop de chagrin. Puis, c'était cette femme en pleurs, joignant les mains de sa petite fille, la faisant prier pour cet homme; c'était Saccard adoré comme le Dieu de bonté, et véritablement bon, et ayant réellement sauvé des âmes, dans cette activité passionnée de brasseur d'affaires, qui se haussait à la vertu, lorsque la besogne était belle. Aussi arriva−t−elle à ne plus vouloir le juger, en se disant, pour mettre en paix sa conscience de femme savante, ayant trop lu et trop réfléchi, qu'il y avait chez lui, comme chez tous les hommes, du pire et du meilleur.


p. 202 D'ailleurs, elle était femme de clair bon sens, elle acceptait les faits de la vie, sans s'épuiser à tacher de s'en expliquer les mille causes complexes. Pour elle, dans ce dévidage du coeur et de la cervelle, dans cette analyse raffinée des cheveux coupés en quatre, il n'y avait qu'une distraction de mondaines inoccupées, sans ménage à tenir, sans enfant à aimer, des farceuses intellectuelles qui cherchent des excuses à leurs chutes, qui masquent de leur science de l'âme les appétits de la chair, communs aux duchesses et aux filles d'auberge.
Elle, d'une érudition trop vaste, qui avait perdu son temps, autrefois, à brûler de connaître le vaste monde et à prendre parti dans les querelles des philosophes, en était revenue avec le grand dédain de ces récréations psychologiques, qui tendent à remplacer le piano et la tapisserie, et dont elle disait en riant qu'elles ont débauché plus de femmes qu'elles n'en ont corrigé. Aussi, les jours où des trous se produisaient en elle, où elle sentait une cassure dans son libre arbitre préférait−elle avoir le courage d'accepter les faits, après l'avoir constaté; et elle comptait sur le travail de la vie pour effacer la tare, pour réparer le mal, de même que la sève qui monte toujours ferme d'un chêne, refait du bois et de l'écorce. Si elle était maintenant à Saccard sans l'avoir voulu, sans être certaine qu'elle l'estimait, elle se relevait de cette déchéance en ne le jugeant pas indigne d'elle, séduite par ses qualités d'homme d'action, par son énergie à vaincre, le croyant bon et utile aux autres.

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lanardlanard   17 décembre 2010
p. 44-45 [La bibliothèque de Sigismond, jeune marxiste révolutionnaire frère d’un usurier de la pire espèce qui vit du rachat de créance (Bush).]
C'était une intelligence, ce Sigismond, élevé dans les universités allemandes, qui, outre le français, sa langue maternelle, parlait l'allemand, l'anglais et le russe. En 1849, à Cologne, il avait connu Karl Marx, était devenu le rédacteur le plus aimé de sa Nouvelle Gazette rhénane; et, dès ce moment, sa religion s'était fixée, il professait le socialisme avec une foi ardente, ayant fait le don de sa personne entière à l'idée d'une prochaine rénovation sociale, qui devait assurer le bonheur des pauvres et des humbles. Depuis que son maître, banni d'Allemagne, forcé de s'exiler de Paris à la suite des journées de Juin, vivait à Londres, écrivait, s'efforçait d'organiser le parti, lui végétait de son côté, dans ses rêves, tellement insoucieux de sa vie matérielle, qu'il serait sûrement mort de faim, si son frère ne l'avait recueilli, rue Feydeau, près de la Bourse, en lui donnant la pensée d'utiliser sa connaissance des langues pour s'établir traducteur. Ce frère aîné adorait son cadet, d'une passion maternelle, loup féroce aux débiteurs, très capable de voler dix sous dans le sang d'un homme, mais tout de suite attendri aux larmes, d'une tendresse passionnée et minutieuse de femme, dès qu'il s'agissait de ce grand garçon distrait, resté enfant. Il lui avait donné la belle chambre sur la rue, il le servait comme une bonne, menait leur étrange ménage, balayant, faisant les lits, s'occupant de la nourriture qu'un petit restaurant
du voisinage montait deux fois par jour. Lui, si actif, la tête bourrée de mille affaires, le tolérait oisif, car les traductions ne marchaient pas, entravées de travaux personnels; et il lui défendait même de travailler, inquiet d'une petite toux mauvaise; et malgré son dur amour de l'argent, sa cupidité assassine qui mettait dans la conquête de l'argent l'unique raison de vivre, il souriait indulgemment des théories du révolutionnaire, il lui abandonnait le capital comme un joujou à un gamin, quitte à le lui voir briser.
Sigismond, de son côté, ne savait même pas ce que son frère faisait dans la pièce voisine. Il ignorait tout de cet effroyable négoce sur les valeurs déclassées et sur l'achat des créances, il vivait plus haut, dans un songe souverain de justice. L'idée de charité le blessait, le jetait hors de lui: la charité, c'était l'aumône, l'inégalité consacrée par la bonté; et il n'admettait que la justice; les droits de chacun reconquis, posés en immuables principes de la nouvelle organisation sociale. Aussi, à la suite de Karl Marx, avec lequel il était en continuelle correspondance, épuisait−il ses jours à étudier cette organisation, modifiant, améliorant sans cesse sur le papier la société de demain, couvrant de chiffres d'immenses pages, basant sur la science l'échafaudage compliqué de l'universel bonheur. Il retirait le capital aux uns pour le répartir entre tous les autres, il remuait les milliards, déplaçait d'un trait de plume la fortune du monde; et cela, dans cette chambre nue, sans une autre passion que son rêve, sans un besoin de jouissance à satisfaire, d'une frugalité telle, que son frère devait se fâcher pour qu'il bût du vin et mangeât de la viande. Il voulait que le travail de tout homme, mesuré selon ses forces, assurât le contentement de ses appétits lui, se tuait à la besogne et vivait de rien. Un vrai sage, exalté
dans l'étude, dégagé de la vie matérielle, très doux et très pur. Depuis le dernier automne, il toussait de plus en plus, la phtisie l'envahissant qu'il daignât même s'en apercevoir et se soigner.
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ChocolatiineChocolatiine   30 juin 2015
Saccard, certainement, menait à lui seul le terrible galop, fouillait la bête avec une férocité, une inconscience morale extraordinaire, quitte à la tuer. Il était l'unique coupable, elle (Mme Caroline) avait un frisson à tâcher de lire en lui, dans cette âme obscure d'un homme d'argent, ignorée de lui-même, où l'ombre cachait de l'ombre, l'infini boueux de toutes les déchéances. Ce qu'elle n'y distinguait pas encore nettement, elle le soupçonnait, elle en tremblait. Mais la découverte lente de tant de plaies, la crainte d'une catastrophe possible, ne l'auraient pas ainsi jetée sur cette table, pleurante et sans force, l'auraient au contraire redressée, dans un besoin de lutte et de guérison. Elle se connaissait, elle était une guerrière. Non ! si elle sanglotait si fort, telle qu'une enfant débile, c'était qu'elle aimait Saccard et que Saccard, à cette minute même, se trouvait avec une autre femme. Et cet aveu qu'elle était obligée de se faire, l'emplissait de honte, redoublait ses pleurs, au point de l'étouffer.
"N'avoir pas plus de fierté, mon Dieu ! balbutiait-elle à voix haute. Être à ce point fragile et misérable ! Ne pas pouvoir, quand on veut !"
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Nastasia-BNastasia-B   02 avril 2014
Dans ces batailles de l’argent, sourdes et lâches, où l’on éventre les faibles, sans bruit, il n’y a plus de liens, plus de parenté, plus d’amitié : c’est l’atroce loi des forts, ceux qui mangent pour ne pas être mangés.

Chapitre X.
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