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Les Rougon-Macquart tome 19 sur 20
EAN : 9782253094197
627 pages
Le Livre de Poche (28/05/2012)
4/5   591 notes
Résumé :
La Débâcle : Sedan, l'effondrement de la France impériale, frivole et corrompue, devant «l'esprit scientifique» de l'Allemagne et l'implacable mécanique de ses armées. La défaite, le siège de Paris, le brasier de la Commune, «l'exécrable semaine» de la répression versaillaise. Reportage militaire d'une scrupuleuse exactitude, fresque de deuil, de souffrance et de sang, le roman est aussi l'analyse de la déchirure qui est au cœur de la conscience collective des Franç... >Voir plus
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Emile Zola - La Débâcle - 1892 : On n'évoque jamais la débâcle quand on parle des livres sur la guerre qui ont compté dans l'histoire de la littérature. Pourtant c'est un des plus poignant écrit sur le sujet. Fort de sa fibre naturaliste Zola décrivait avec un réalisme cru les misères des soldats épuisés par les marches et les contremarches, affamés par le manque de ravitaillement et démoralisés par les inepties d'un commandement complètement dépassé par la situation. Il n'excluait pas non plus les souffrances des civils témoins des destructions et de l'humiliation d'un pays foulée au pied par un ennemi trop fort. le courage inutile des soldats français dans des batailles perdues d'avance sonnait le glas d'un empire en complète décrépitude à l'image de Napoléon III qu'on croisait au fil des pages ravagé par la maladie et le désespoir. L'écrivain au plus près du récit historique trempait ses personnages dans les épisodes mythiques d'un conflit qui ne rapporta que peu de gloire à une armée totalement déboussolée par l'incurie de ses chefs. Pourtant malgré la situation désespérée des héros anonymes firent le coup de feu jusqu'à la mort dans des épisodes restés célèbres comme à Bazeilles dans la maison des balles ou en participant à la charge insensée de la division Marguerite sur les lignes de défenses prussiennes. En effet ces cinq milles cavaliers lancés sabres au clair firent preuve d'une telle furia que l'empereur allemand présent sur les lieux ne pu s'empêcher de s'écrier «Ah les braves gens !!». Outre les morts, ce déchaînement de violence engendra un nombre de blessés effrayant qui subirent dans leur chair mille tourments liés à une situation sanitaire catastrophique. Zola pouvait laisser libre cours à son emphase en dépeignant les éclopés, les fiévreux et les agonisants rendus fous par la peur de mourir et la douleur. Ce livre n'était pas qu'un compte rendu asymétrique des évènements qui pendant quelques semaines enflammèrent les Ardennes et la Lorraine, c'était aussi à cause ou malgré les combats une belle histoire d'amitié entre Jean le paysan raisonnable et Maurice le citadin révolté. Ces deux-là après des débuts difficiles se donnaient l'un à l'autre comme des frères avant de laver ce lien dans le fracas terrible de la commune de Paris. Dans une coïncidence fortuite comme seuls les romanciers de l'époque pouvaient se le permettre, Jean passé dans l'armée Versaillaise transperçait de sa baïonnette Maurice qui continuait sa lutte contre l'ordre établi au côté des insurgés. Aucun apaisement ne venait donc pour eux de la fin d'un conflit qui les privait chacun de l'essentiel, l'un de la vie et l'autre de l'amour. Car Henriette la soeur du jeune sacrifié qui devait donner son corps et son âme à l'ami parfait s'éloignait dans un veuvage décidé qui excluait le meurtrier de son frère. Ce livre en même temps que la déchéance de l'empire signait la fin des Rougon-Marquart en tant que dynastie. Eux qui s'étaient élevés à la suite de cette nouvelle élite retournaient dans l'anonymat du peuple et dans des vies sans éclats… un ouvrage magnifique et terrible
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"La débâcle" est le dix-neuvième tome des Rougon-Macquart, soit l'avant-dernier alors que c'est lui qui pourtant clôt la série, faisant office de conclusion historique en relatant la chute de l'Empire. Zola nous invite ici au coeur même de la guerre, celle de 1870-1871, dans laquelle on assiste à la défaite des français face aux prussiens.

Nous retrouvons ici Jean Macquart, que nous avions suivi dans "La terre", quinzième tome de la série. Ce dernier, après le drame qu'il a vécu, s'est réengagé dans l'armée. Caporal dans le 106ème régiment, il se lie petit à petit d'amitié avec Maurice, chacun sauvant tour à tour la vie de l'autre. Ayant pourtant des idéologies différentes, nous assistons à une amitié de plus en profonde, dans laquelle chacun vit le calvaire de l'autre. La guerre, la mort, le sang, la faim et les intempéries les rapprochent, au point de devenir comme des frères, se partageant leur quotidien, les unissant pour la vie. Jean fera même la connaissance d'Henriette, la soeur jumelle de Maurice qui vient de perdre son mari, exécuté par les prussiens, et avec qui il se trouve des affinités...

Le roman se découpe en trois parties : avant, pendant et après la bataille de Sedan. Nous sommes d'abord projetés sur les routes de l'Est de la France, un peu au hasard en fonction des ordres contradictoires de nos supérieurs, quand ordre il y a. Nous marchons, beaucoup, sans vraiment savoir où nous allons, les destinations pouvant changer continuellement, jusqu'à plusieurs fois d'un jour à un autre. Nous marchons donc, vers l'incertitude, vers l'incompréhension, vers la confusion, vers le désarroi. L'attente, les retraites forcées, la lenteur de la marche, le mépris et l'incompétence des gradés nous mettent en colère (nous ne sommes pas des toupies !), nous démoralisent. Et quand nous sommes enfin "invités" à participer à la bataille, nous sommes éreintés et démoralisés, nous avons très faim et ne sommes pas en mesure de donner notre maximum...

Puis nous sommes au coeur même de la bataille, nous y assistons de plusieurs points de vue : celui des soldats, sans ou peu gradés, par le biais de Jean et Maurice ; celui de la cavalerie (Prosper) et de l'artillerie (Honoré) ; celui des soigneurs et des ambulances (Bouroche) ; celui des civils (Henriette, Delaherche).

Et enfin, après la terrible défaite qui a coûté énormément de vies, nous sommes d'abord faits prisonniers par l'armée allemande, avant de lui échapper. Débute alors la "semaine sanglante", que là encore nous assistons de plusieurs points de vue : celui des "communards" et celui de l'armée de Versailles.

Grâce à la précision de Zola, à sa minutie à vouloir tout nous raconter dans les moindres détails et de la manière la plus réaliste possible, j'ai pu moi-même me rendre compte de toute l'horreur de la guerre, tellement je m'y suis cru. Zola a dépeint chaque évènement de manière incroyable, n'a strictement rien omis. Il nous parle des ressentis de ses personnages aussi bien qu'il le fait des épisodes tragiques, sanglants, sordides lors des combats. S'il nous faut parfois avoir l'estomac solide lors des passages les plus sanglants, il ne nous faut pas oublier non plus savoir ouvrir notre coeur pour les passages plus doucereux.

Zola s'est ici surpassé. Il a su raconter la guerre et toutes ses horreurs d'une manière telle qu'il m'a totalement envoûtée. J'ai eu quelque peu du mal avec la première partie, que j'ai trouvée parfois longue et répétitive. J'ai été en revanche complètement absorbée dans les deux dernières. Tout est parfaitement décrit. Chaque évènement apporte son lot d'horreurs (ou au contraire de douceurs) mais il le fait de manière telle qu'on ne désire qu'une chose : continuer à lire quand même, afin de savoir ce qu'on nous réserve par la suite.

J'ai fini par m'attacher à chacun des protagonistes, ce qui est plutôt rare en ce qui me concerne dans les romans de Zola. On se doute que le sort de chacun ne sera pas tout rose : n'oublions pas que c'est la guerre et que les français se prennent une sacrée déculottée (n'oublions pas non plus que c'est du Zola !). Et pourtant, on les apprécie de plus en plus, on les aime même, au point que je me suis mise à espérer la clémence de l'auteur pour certains d'entre eux.

Comme à mon habitude, je n'ai pas lu la quatrième de couverture avant lecture, toujours dans mon objectif d'en connaître le moins possible et garder un effet de surprise dans le déroulé des événements. Ce livre n'étant quasiment jamais passé sur mon fil d'actualité, je ne savais en fait pas grand-chose de l'intrigue, ou du moins celle propre aux personnages. J'ai donc savouré ma lecture comme il se doit. Et je me félicite d'avoir agi ainsi, puisque l'édition que je possède dévoile tout du dénouement dans le résumé de sa quatrième...

"La débâcle" est l'un des Rougon-Macquart les plus poignants, les plus marquants. Ultra-réaliste, il ne nous laisse pas indemne au sortir de notre lecture. Et la plume de Zola, toujours aussi méticuleuse et envoûtante, y est pour beaucoup.
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Petite mise au point préalable:
- les récits de guerre , les longues explications stratégiques m'ennuient au plus haut point.
-même dans Les Misérables, relu trois fois,  l' interminable évocation de la bataille de Waterloo  a sur moi un effet soporifique garanti.
-je croyais naïvement que La Débâcle parlait de ma chère Commune de Paris: seule la semaine sanglante sert de théâtre tragique à sa conclusion.

Que diable allais-je donc faire dans cette Débâcle où les armées françaises s'enlisent dans l'hésitation, les revirements, les ordres et les contre- ordres avant de se faire piler vilainement à Sedan, puis trimballer, affamer, essorer de camp en camp , tandis que, dans la ville, des ambulances de campagne se transforment en boucheries, sans pansement, sans morphine, sans médecins -sang, sang, sang, par contre, beaucoup de sang- , et que les chevaux de cavalerie, démontés, débandés, déchaînés deviennent des hordes cannibales qui ravagent, mordent et tuent, rendues folles par la peur, l'abandon et la faim?

Eh bien la réponse est déjà dans ma question, laquelle  s'est laissé emporter,  malgré toutes les préventions évoquées plus haut,   par l'extraordinaire puissance de cette chronique en rouge et noir d'une défaite annoncée.

La Débâcle,  je l'avoue, oui, j'ai kiffé grave!

Dans ce maelstrom d'armées en déroute,  de soldats perdus, de généraux incompétents et sans fesse -Mac-Mahon, ce sinistre guignol, a perdu la sienne dans la bagarre!- sous le regard aussi navré qu'impuissant d'un Napoléon III quasi moribond, ridiculement escorté, sur le champ de bataille, par la cohorte rutilante  de ses bagages  et tout a fait dépassé par les événements , se déroule le grand rouleau compresseur de la défaite, de la chute et  de la honte. "Cinquante ans avaient suffi,  le monde était changé,  la défaite s'abattait, effroyable, sur les éternels vainqueurs. " rappelle,  cruellement , Zola.

Pour donner une échelle humaine susceptible de mesurer l'ampleur de ce désastre, deux personnages: le paysan et le lettré,  le terrien et le bourgeois, le conservateur et le révolutionnaire -en tout cas deux ennemis de classe-  Jean Macquard et Maurice Levasseur, d'abord hostiles l'un à l'autre, vont, au gré des périls et des péripéties, se rapprocher, devenir plus que des frères d'armes: des frères tout court!

Quelques personnages secondaires , éparpillés comme des santons sur l'échiquier guerrier permettent à Zola, au prix de quelques coïncidences un peu forcées, d'avoir le don d'ubiquité qui donne chair, sang et perspectives à ce récit formidablement mené. 

Les rythmes lents, les mouvements confus du début , deviennent  cavalcades véhémentes, charges furieuses, débandade éperdue, sous l'entropie dévastatrice de la débâcle. La guerre fait aussi son tri parmi les hommes et les femmes, distinguant les héros et les lâches, les victimes et les traîtres, les profiteurs et les purs, les assassins et les sauveurs.

C'est le grand révélateur de l'âme humaine.

Et, quittant Sedan où nous n'avons que trop piétiné, c'est un  Paris exsangue, cerné par Prussiens et Versaillais, une  Commune mise à feu et à sang, qui prête sa scène tragique aux  retrouvailles de Jean et Maurice, les deux amis...

Je n'en dirai pas plus! Laissez-vous emporter par la Débâcle. ..

Du grand Zola !
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Cette débâcle-là, présente beaucoup d'analogies avec l'épisode beaucoup plus tardif de la Seconde Guerre mondiale, et bien des ressemblances avec la boucherie de 14-18, à ceci près que quelques mois suffirent pour que la France ne s'avoue vaincue.

Jean Macquart a quitté sa campagne avec le décès de son épouse, pour rejoindre l'armée. C'est un soldat futé, que son illettrisme cantonne au rade de caporal. Avec sa troupe, il attend. Il attend l'arrivée prédite des Prussiens, que la presse et les infos officielles condamnent d'avance à une défaite humiliante. Ces moments là sont interminables, et les soldats rêvent d‘en découdre , jusqu'à ce que le combat débute vraiment, avec son cortège d'horreurs, de trouille au ventre, de souffrance physique liée à la faim, au froid au manque de sommeil. La guerre dans toute son abjection.

La brièveté de l'épisode militaire rebondit sur les troubles civils, alors que l'armée allemande s'est installée à Versailles et que les forces de l'ordre massacrent littéralement les communards, alors que Paris flambe de toute part.


Zola épingle cette fois l'armée et ses insuffisances, et avec un commandement peu clairvoyant et un empereur qui a perdu de sa superbe.

On suit des personnages dont la guerre révèle les vices ou les vertus, qu'ils profitent de l'opportunité de tirer leur épingle du jeu ou qu'ils mettent en péril leur propre vie pour secourir leurs proches, dans un élan d'humanité et de patriotisme.

L'avant-dernier opus de la saga ne dénote pas par rapport à l'ensemble de la la série, ni par le style ni par ce gout de l'exhaustivité dans la description d'un domaine particulier de ce qui fait le monde de son époque, tout en captant le lecteur qu'induit avec intérêt le destin de quelques personnages qui lui deviennent familiers.



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C'est un livre étonnant… Après le Rêve, roman intimiste, subtile petite épopée personnelle remplie de détails et de songes, Emile Zola fait sauter le toit de la chaumière et se rue sur la scène de l'Histoire en choisissant d'évoquer la bataille de Sedan et le siège de Paris qui précède l'établissement de la Commune en 1871.


L'individu a encore son rôle à jouer mais il est ici subordonné à la marche esclavagiste de la nation. On retrouve et découvre bien quelques personnages aux caractères nettement définis mais leurs actes et leurs pensées sont subordonnés à l'évolution nécessaire d'un régime. Ici, Emile Zola semble moins se passionner pour l'étude des caractères humains que pour l'étude d'une nation. Il procède en journaliste moderne : c'est en ne participant pas aux batailles qu'il décrit dans son livre qu'il essaie d'en restituer la vérité, nuancée par l'imagination de son esprit littéraire. Richement documenté en amont, notamment par l'intermédiaire de Duquet, il repart également sur la route parcourue par l'armée de Mac-Mahon de Reims à Sedan afin de procéder à l'autopsie d'un champ de bataille sur lequel il passa 14 jours. Ses pages denses témoignent de cette volonté de représenter crûment la vérité et de briser l'héroïque légende de la lutte militaire. La réalité se saisit également dans le langage, qu'Emile Zola n'a jamais négligé dans ses romans, et la plupart de ses dialogues saisissent à vif l'effroi suscité par les scènes de carnage et l'incompréhension d'hommes dépassés par l'histoire qui se joue au-dessus et au détriment de leurs carcasses. le rythme, l'oralité et l'argot font déjà penser au style célinien…


« On se bat dans un enclos, on défend la gare, au milieu d'un tel train, qu'il y avait de quoi rester sourd… et puis, je ne sais plus, la ville devait être prise, nous nous sommes trouvés sur une montagne, le Geissberg, comme ils disent, je crois ; et alors, là, retranchés dans une espèce de château, ce que nous en avons tué, de ces cochons ! Ils sautaient en l'air, ça faisait plaisir de les voir retomber sur le nez… Et puis, que voulez-vous ? Il en arrivait, il en arrivait toujours, dix hommes contre un, et du canon tant qu'on en demandait. le courage, dans ces histoires-là, ça ne sert qu'à rester sur le carreau. Enfin, une telle marmelade, que nous avons dû foutre le camp… N'empêche que, pour des serins, nos officiers se sont montrés de fameux serins, n'est-ce pas, Picot ? »


La Débâcle recèle des passages fameux qui ne flattent pas l'esprit militaire. Et cependant, le doute s'insinue à la fin du livre concernant la démarche adoptée par Emile Zola pour son écriture. Il faut lire l'introduction de Henri Guillemin pour comprendre l'inconfort de la position zolienne lorsqu'il publie son livre, trente ans seulement après l'avènement de la Commune. L'épisode est encore frais dans la mémoire nationale et s'il ne veut pas se départir de son ambition naturaliste et rester fidèle à lui-même, Emile Zola sait aussi qu'il doit plaire à l'élite intellectuelle qui l'attend au tournant de l'Académie. Il faut donc éviter de raconter la lâcheté des décisions militaires prises par Bazaine, par Thiers ou par Fabre, ne pas parler des guerres en province, omettre d'évoquer l'acharnement des bureaux militaires à ruiner l'action de Gambetta, voire inventer des scènes de bataille pour la défense de Paris qui n'ont jamais eu lieu car, en quatre mois et demi de siège, les autorités civiles et militaires avaient seulement hâte de se rendre pour le salut des structures sociales. Il ne faut pas révéler les actes antisociaux commis par le pouvoir lors de cette période critique mais Emile Zola ne se contente pas de détourner le regard, il exalte également la répression de la Commune, « saignée nécessaire pour se laver du socialisme ». La victoire de Jean Macquart apparaît finalement comme la victoire de la « vraie France qui se redresse ».


On imagine quelle lutte a dû mener Emile Zola pour mener à bien ce témoignage militaire si impitoyablement attendu par les autorités en place. La Débâcle constitue un compromis entre réalisme et roman de commande –un acte de prostitution qui témoigne de la violence des tensions encore présentes en France trente ans après la Commune. Malgré ses compromis mondains et politiques, il reste un roman sous-tendu par une volonté d'authenticité et un dégoût profond pour la guerre. Emile Zola réaffirma ses positions quelques années plus tard lors de l'affaire Dreyfus. Celle-ci sera considérée comme une trahison immonde par rapport à la Débâcle par les membres de l'Académie.

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Dans le vaste séchoir, dont on laissait la grande porte ouverte, non seulement tous les matelas étaient occupés, mais il ne restait même plus de place sur la litière étalée au bout de la salle. On commençait à mettre de la paille entre les lits, on serrait les blessés les uns contre les autres. Déjà, on en comptait près de deux cents, et il en arrivait toujours. Les larges fenêtres éclairaient d'une clarté blanche toute cette souffrance humaine entassée. Parfois, à un mouvement trop brusque, un cri involontaire s'élevait. Des râles d'agonie passaient dans l'air moite. Tout au fond, une plainte douce, presque chantante, ne cessait pas. Et le silence se faisait plus profond, une sorte de stupeur résignée, le morne accablement d'une chambre de mort, que coupaient seuls les pas et les chuchotements des infirmiers. Les blessures, pansées à la hâte sur le champ de bataille, quelques-unes même demeurées à vif, étalaient leur détresse, entre les lambeaux des capotes et des pantalons déchirés. Des pieds s'allongeaient, chaussés encore, broyés et saignants. Des genoux et des coudes, comme rompus à coups de marteau, laissaient pendre des membres inertes. Il y avait des mains cassées, des doigts qui tombaient, retenus à peine par un fil de peau. Les jambes et les bras fracturés semblaient les plus nombreux, raidis de douleur, d'une pesanteur de plomb. Mais, surtout, les inquiétantes blessures étaient celles qui avaient troué le ventre, la poitrine ou la tête. Des flancs saignaient par des déchirures affreuses, des noeuds d'entrailles s'étaient faits sous la peau soulevée, des reins entamés, hachés, tordaient les attitudes en des contorsions frénétiques. De part en part, des poumons étaient traversés, les uns d'un trou si mince, qu'il ne saignait pas, les autres d'une fente béante d'où la vie coulait en un flot rouge ; et les hémorragies internes, celles qu'on ne voyait point, foudroyaient les hommes, tout d'un coup délirants et noirs. Enfin, les têtes avaient souffert plus encore : mâchoires fracassées, bouillie sanglante des dents et de la langue ; orbites défoncées, l'œil à moitié sorti ; crânes ouverts, laissant voir la cervelle. Tous ceux dont les balles avaient touché la moelle ou le cerveau, étaient comme des cadavres, dans l'anéantissement du coma ; tandis que les autres, les fracturés, les fiévreux, s'agitaient, demandaient à boire, d'une voix basse et suppliante.
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Et c'étaient surtout les brancardiers qui faisaient preuve d'un héroïsme têtu et sans gloire. On les voyait, vêtus de gris, avec la croix rouge de leur casquette et de leur brassard, se risquer lentement, tranquillement, sous les projectiles, jusqu'aux endroits où étaient tombés des hommes. Ils se traînaient sur les genoux, tâchaient de profiter des fossés, des haies, de tous les accidents de terrain, sans mettre de la vantardise à s'exposer inutilement. Puis, dès qu'ils trouvaient des hommes par terre, leur dure besogne commençait, car beaucoup étaient évanouis, et il fallait reconnaître les blessés des morts. Les uns étaient restés sur la face, la bouche dans une mare de sang, en train d'étouffer ; les autres avaient la gorge pleine de boue, comme s'ils venaient de mordre la terre ; d'autres gisaient, jetés pêle-mêle, en tas, les bras et les jambes contractés, la poitrine écrasée à demi. Soigneusement, les brancardiers dégageaient, ramassaient ceux qui respiraient encore, allongeant leurs membres, leur soulevant la tête, qu'ils nettoyaient le mieux possible. Chacun d'eux avait un bidon d'eau fraîche, dont il était très avare. Et souvent on pouvait ainsi les voir à genoux, pendant de longues minutes, s'efforçant de ranimer un blessé, attendant qu'il eût rouvert les yeux.
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Les Allemands étaient inflexibles : toute personne prise les armes à la main, n'appartenant point aux armées belligérantes, était fusillée sur l'heure, comme coupable de s'être mise en dehors du droit des gens. Devant la furieuse résistance du village, leur colère montait, et les pertes effroyables qu'ils éprouvaient depuis bientôt cinq heures, les poussaient à d'atroces représailles. Les ruisseaux coulaient rouges, les morts barraient la route, certains carrefours n'étaient plus que des charniers, d'où s'élevaient des râles. Alors, dans chaque maison qu'ils emportaient de haute lutte, on les vit jeter de la paille enflammée ; d'autres couraient avec des torches, d'autres badigeonnaient les murs de pétrole ; et bientôt des rues entières furent en feu, Bazeilles flamba.

[...]

D'autres maisons s'allumaient, Bazeilles n'allait plus être qu'un brasier. Par les hautes fenêtres de l'église, des gerbes de flammes commençaient à sortir. Des soldats, qui chassaient une vieille dame de chez elle, venaient de la forcer à leur donner des allumettes, pour mettre le feu à son lit et à ses rideaux. De proche en proche, les incendies gagnaient, sous les brandons de paille jetés, sous les flots de pétrole répandus ; et ce n'était plus qu'une guerre de sauvages, enragés par la longueur de la lutte, vengeant leurs morts, leurs tas de morts, sur lesquels ils marchaient. Des bandes hurlaient parmi la fumée et les étincelles, dans l'effrayant vacarme fait de tous les bruits, des plaintes d'agonie, des coups de feu, des écroulements. À peine se voyait-on, de grandes poussières livides s'envolaient, cachaient le soleil, d'une insupportable odeur de suie et de sang, comme chargées des abominations du massacre. On tuait encore, on détruisait dans tous les coins : la brute lâchée, l'imbécile colère, la folie furieuse de l'homme en train de manger l'homme.
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Lorsque la marmite fut enfin au feu, pleine d’eau, avec la viande dedans, la nuit noire était venue. Loubet avait épluché les betteraves, pour les faire cuire dans le bouillon, un vrai fricot de l’autre monde, comme il disait ; et tous activaient la flamme, en poussant sous la marmite les débris de la brouette. Leurs grandes ombres dansaient bizarrement, au fond de ce trou de roches. Puis, il leur devint impossible d’attendre davantage, ils se jetèrent sur le bouillon immonde, ils se partagèrent la viande avec leurs doigts égarés et tremblants, sans prendre le temps d’employer le couteau. Mais, malgré eux, leur cœur se soulevait. Ils souffraient surtout du manque de sel, leur estomac se refusait à garder cette bouillie fade des betteraves, ces morceaux de chair à moitié cuite, gluante, d’un goût d’argile. Presque tout de suite, des vomissements se déclarèrent. Pache ne put continuer, Chouteau et Loubet injurièrent cette satanée rosse de cheval, qu’ils avaient eu tant de peine à mettre en pot-au-feu, et qui leur fichait la colique.
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Le jour baissait, la retraite partit d'un coin éloigné du camp, un roulement des tambours, une sonnerie des clairons, faibles encore, emportés par le grand air. Et Jean Macquart, qui s'occupait à consolider la tente, en enfonçant les piquets davantage, se leva. Aux premiers bruits de guerre, il avait quitté Rognes, tout saignant du drame où il venait de perdre sa femme Françoise et les terres qu'elle lui avait apportées ; il s'était réengagé à trente-neuf ans, retrouvant ses galons de caporal, tout de suite incorporé au 106e régiment de lignes, dont on complétait les cadres ; et, parfois, il s'étonnait encore, de se revoir avec la capote aux épaules, lui qui, après Solférino, était si joyeux de quitter le service, de n'être plus un traîneur de sabre, un tueur de monde. Mais quoi faire ? quand on n'a plus de métier, qu'on n'a plus ni femme ni bien au soleil, que le cœur vous saute dans la gorge de tristesse et de rage ? Autant vaut-il cogner sur les ennemis, s'ils vous embêtent. Et il se rappelait son cri : ah ! bon sang ! puisqu'il n'avait plus de courage à la travailler, il la défendrait, la vieille terre de France !
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