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Alzir Hella (Traducteur)Silvain Reiner (Auteur de la postface, du colophon, etc.)
EAN : 9782253153719
288 pages
Éditeur : Le Livre de Poche (29/09/2010)

Note moyenne : 4.33/5 (sur 95 notes)
Résumé :
Ce précieux document était devenu introuvable depuis près de cinquante ans ! À partir du conflit exemplaire entre Sébastien Castellion (1515 - 1563) et Calvin, Stefan Zweig nous fait vivre un affrontement qui déborde de beaucoup son cadre historique. Cette cause nous intéresse tous : liberté et tolérance contre intégrisme.
Si Stefan Zweig finit de rédiger ce texte prémonitoire en 1936, en pleine montée du fascisme, il faut y voir un sens profond. En effet, co... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (20) Voir plus Ajouter une critique
Iboo
  25 septembre 2019
Je n'ai pas choisi de lire ce livre ; il m'a été offert par un ami. Ce qui m'avait d'ailleurs étonnée vu que je n'avais jamais évoqué un intérêt pour Calvin dont je ne savais rien de plus que le nom.
Cet ouvrage a donc été pour moi, riche d'enseignement. Je sais, désormais, qui était Calvin, qu'à juste titre Stefan Zweig a associé à "Violence" ; et découvert Castellion, la "Conscience".
Grand moment de réflexion en ce qui me concerne, durant lequel je n'ai pu m'empêcher de faire un transfert sur notre société actuelle. Me réjouissant que torture et peine de mort n'existent plus, mais m'interrogeant sur cette difficulté encore présente d'émettre des idées, voire même de simples nuances, en contradiction avec une certaine dictature de la pensée toujours en oeuvre.
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nadejda
  15 juin 2012
Ce livre de Stefan Zweig, «Conscience contre violence», publié en mai 1936 lui a été commandé par Jean Schorer pasteur à la cathédrale Saint pierre de Genève qui défendait le protestantisme plein de tolérance de Sébastien Castellion contre l'intransigeance dogmatique de Calvin.
Stefan Sweig nous dépeint Calvin un peu comme un autre Savonarole. 
Sébastien Castellion, théologien protestant né en Savoie, que les bûchers de l'Inquisition catholique ont fait se tourner vers Calvin qu'il rencontre à Strasbourg en 1540, va se dresser contre lui à partir du moment où il se heurte à son manque d'ouverture et que la dictature spirituelle qu'il instaure va conduire à rallumer les bûchers, de l'Inquisition protestante cette fois-ci, dont va être victime le docteur espagnol Michel Servet brûlé vif pour hérésie à Genève le 27 octobre 1553 (Il écrit que Jésus n'est pas Dieu, mais un homme auquel l'essence divine s'est alliée temporairement et il rejette la Trinité).
«La postérité ne pourra pas comprendre que nous ayons dû retomber dans de pareilles ténèbres après avoir connu la lumière.» Sébastien Castillon (épigraphe de "Conscience contre violence")
La belle et courageuse voix de Sébastien Castellion tente de faire entendre, à travers ses écrits, la conscience d'un esprit libre et courageux face au caractère despotique de Calvin dont le but est «de museler, d'étouffer, de détruire toute opinion opposée à la sienne.»
Mais dans cette ville de Genève, où prédominent les interdits où il est juste permis aux bourgeois de la ville «d'exister et de mourir, de travailler, d'obéir et d'aller à l'église,...obligation légale, imposée sous peine des plus graves châtiments» où Calvin a la main mise sur le Conseil, Sébastien Castellion ne réussira pas à convaincre et à ébranler le pouvoir de Calvin.
Toutefois, si sa voix a été mise sous le boisseau par l'église réformée, elle ne s'est pas totalement éteinte. Il s'est trouvé au cours des siècles des humanistes pour vouloir réhabiliter cet homme de bien.
Mais l'emprise de Calvin demeure telle que même de nos jours un site internet a du être créé pour défendre en 2015 la commémoration des 500 ans de la naissance de Sébastien Castellion : Projet Castellion 2015: une réaction au Jubilé Calvin 09 www.castellion2015.ch/
Et Stefan Zweig de conclure en sachant par son expérience ce qu'il en coûte de vouloir garder un esprit libre et tenter de le faire entendre : «C'est en vain que l'autorité pense avoir vaincu la pensée libre parce qu'elle l'a enchaînée. Avec chaque individu nouveau naît une conscience nouvelle, et il y en aura toujours une pour se souvenir de son devoir moral et reprendre la lutte en faveur des droits inaliénables de l'homme et de l'humanité.»
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Alcapone
  14 septembre 2013
Conscience contre violence ou Castellion contre Calvin raconte le combat au sommet entre "la mouche et l'éléphant". Dans cette Suisse du 16e siècle, alors que la Réforme protestante se met en marche, Jean Calvin impose sa "bibliocratie" dictatoriale (cf. le traité de théologie Institution de la religion chrétienne, en latin Christianae Religionis Institutio publié en 1536 qui impose la nouvelle doctrine de l'orthodoxie protestante). Dans la ferveur de son fanatisme, Calvin qui ne souffre aucune idéologie différente de la sienne, réduit au silence tout opposant. le plus curieux, nous confie Stefan Zweig, est l'engouement des foules pour le dictateur en puissance : la population est muselée, contrôlée, punie. On ne compte plus les interdictions et les mesures drastiques imposées aux Genevois. Les prisons sont bondées de détenus arbitrairement condamnés (n'est-il pas vrai ainsi que le dit ironiquement Stefan Zweig que : "Réduire au silence les dissidents, ce n'est pas là, pour les dictateurs, excercer une contrainte, c'est agir d'une façon juste et servir une idée supérieure" ? (p.128). Malgré ces règlements drastiques et liberticides imposés au nom de la religion, les rênes du pouvoir sont tout de même confiés à Calvin qui se livre à la pire tyrannie théocratique. La soumission de l'État et des notables de Genêve en témoigne. Les courageux qui ont osé prostesté contre Maître Calvin sont tous réduits au silence. Les quelques sages dont l'honorable Érasme, qui choisissent de taire leur voix pour détourner l'attention de leurs travaux non moins critiques, n'inquiètent nullement le fervent défenseur de la "justice religieuse". Pour la nature foncièrement pacifiste de Sébastien Castellion, c'en est pourtant trop lorsque Calvin envoie au bûcher Michel de Servet au nom de Dieu : est-ce acceptable qu'un homme puisse être condamné à mort par l'État pour un débat théologique ? La réponse est clairement non. Pressantant une catastrophique confusion entre politique et religion ainsi que de nouveaux meurtres injustifiés, Castellion qui défend l'idée que : "Chercher la vérité et la dire, telle qu'on la pense, n'est jamais criminel. On ne saurait imposer à personne une conviction. Les convictions sont libres" (p.123), abandonne alors ses paisibles travaux de traduction de la Bible et s'engage à contrecoeur dans une âpre lutte au nom de la liberté de conscience et de la tolérance...
Comment ne pas adhérer à cette évidente déclaration de Castellion : "Tuer un homme, ce n'est pas défendre une doctrine, c'est tuer un homme. Quand les Genevois ont fait périr Servet, ils ne défendaient pas une doctrine ; ils tuaient un être humain ; on ne prouve pas sa foi en brûlant un homme, mais en se faisant brûler pour elle." (p.157) ? Lorsqu'il se décide enfin à se dresser contre le despotique Calvin, c'est à un "monstre sacré" que s'attaque Castellion. Tant pis, il sait qu'il prend le risque de mourir en martyr mais il désormais est le seul à pouvoir mener ce combat magnifiquement rapporté par Stefan Zweig. A travers la lecture de ce précieux document à mi-chemin entre l'essai polémique et le roman historique, c'est à un véritable tournant de l'histoire de la Réforme protestante que l'on asssiste. Publié en 1936 alors que l'Allemagne nazie est en pleine expansion, ce livre que l'éditeur considère comme un "texte prémonitoire", traduirait-il l'inquiétude de Zweig face à la montée du fascisme ? Il semblerait pour certains que ce soit le cas. Quoiqu'il en soit, Conscience contre violence délivre un message qui ne manque pas de pertinence même de nos jours. Et c'est justement parce qu'il dépasse le cadre purement historique, que ce texte est intemporel...
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Levant
  27 septembre 2017
Lorsque paraît cet essai, nous sommes en 1936 ; voilà trois ans qu'Hitler a pris le pouvoir en Allemagne. Stefan Zweig a recours à une page de l'histoire européenne qui ne trompera personne quant à son intention. Il s'agit bel et bien d'alerter le monde sur l'entreprise funeste qui se développe en Allemagne. Conscience contre violence est une brûlante diatribe contre le fanatisme. Une mise en garde dont il ressent l'urgence extrême.
Cette page de l'histoire qui lui servira de support pour développer sa thèse contre le fanatisme, c'est la main mise de Jean Calvin sur les consciences helvètes, utilisant la propagation de la religion réformée pour imposer une rigueur de vie extrémiste correspondant à ses propres vues. Main mise qui influencera le pouvoir politique et développera une forme de terreur au point d'imposer ses propres décisions à la société civile, jusqu'à lui faire envoyer un opposant au bûcher, tel Michel Servet.
Dans cet ouvrage, Stefan Zweig trouve avec le conflit qui opposa Jean Calvin et Sébastien Castellion, conflit né d'une divergence d'interprétation des textes bibliques, le modèle d'antagonisme le plus adéquat pour étayer sa thèse et prouver par ce moyen l'impuissance de la tolérance lorsqu'elle se heurte au fanatisme.
C'est avec la perfection qu'on lui connaît dans la construction de son argumentation, étayée par une solide érudition, que son développement prend tournure. L'histoire se répétant dans ce qu'elle a de plus néfaste, l'humaniste averti, pacifiste dans l'âme, décrit avec une précision d'horloger le mécanisme qui aboutira inéluctablement, il en est convaincu, au désastre.
Stefan Zweig perçoit le danger dès 1936. Il conserve cependant encore l'espoir du réveil des consciences. Six ans plus tard, il aura perdu cet espoir.
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ivredelivres
  11 août 2010
« Tuer un homme, ce n'est pas défendre une doctrine, c'est tuer un homme ».
Cette phrase est de Sébastien Castellion, un nom qui est absent des livres d'histoire, il fut " l'homme le plus savant de son époque " il fut aussi et c'est lui qui le dit " le moucheron contre l'éléphant " dans sa lutte contre Jean Calvin et sa dictature religieuse, il fut pour la liberté de pensée et la liberté religieuse.
En 1536 de façon démocratique Genève choisit la religion réformée. Calvin va s'imposer comme chef spirituel " Cet homme sec et dur, enveloppé dans sa robe noire et flottante de prêtre" homme de pouvoir, rigide, fanatique certain du bien fondé de sa doctrine, il va imposer à tous une " tentative d'uniformisation absolue de tout un peuple "
Les fêtes sont supprimées, la musique est bannie, sourire lors d'un baptême peut vous valoir la prison ! on légifère sur la longueur des robes des femmes, les enfants sont invités à dénoncer les turpitudes de leurs parents. Il est interdit d'écrire à l'étranger, interdit aux époux de se faire des cadeaux " interdit, interdit, interdit: on n'entend plus que cet horrible mot" et quand l'intimidation, l'encouragement à la délation et l'appel au meurtre ne suffisent pas, on utilise l'emprisonnement et le meurtre.
Pour que triomphe sa doctrine Calvin "intellectuel délicat et pieux" impose un régime de terreur à la ville perdant "toute mesure et tout sentiment humain"
Les Genevois subissent le joug sans révolte. La couardise des chefs religieux pendant l'épidémie de peste qui fait rage trois années durant sera la première interrogation sérieuse sur l'infaillibilité de Calvin et de son entourage, mais insuffisante pour mettre à mal son pouvoir.
Lorsque Michel Servet est condamné au bûcher en 1553 pour avoir défendu des thèses considérées comme hérétiques par Calvin, des voix s'élèvent.
Cette condamnation était une nécessité politique pour Calvin, son autorité était défiée. le procès fut une caricature inique et ridicule, la mort fut barbare et Calvin se garde d'y assister.
Sébastien Castellion homme d'une foi profonde s'est déjà heurté au maître de Genève, celui-ci l'a poursuivi de sa hargne, le contraignant à l'exil et à la pauvreté. Il va être le seul intellectuel à s'indigner publiquement.
Castellion va utiliser la seule arme pacifique à sa disposition, il va prendre la plume contre Calvin, contre " le premier meurtre religieux commis par la Réforme et la première négation éclatante de sa doctrine primitive".
Castellion est très sévère " Les premières exhortations de Calvin ont été des injures, la seconde a été la prison et Servet n'a comparu devant les fidèles que pour être hissé sur des fagots et brûlé vif."
Le tempérament de Castellion le porte vers la conciliation, l'indulgence, mais dit Stefan Zweig " Il faut qu'une voix claire et nette s'élève en faveur des persécutés et contre les persécuteurs."
Castellion malgré le danger publie un Traité des hérétiques Calvin s'appuie en permanence sur la Bible ? Castellion va faire de même, il affirme que la notion même d'hérétique n'apparaît pas dans les textes sacrés et que " Nous estimons hérétiques tous ceux qui ne s'accordent avec nous, en notre opinion" il faut ajoute t-il "Mettre fin une fois pour toutes à cette folie qu'il est nécessaire de torturer et tuer des hommes uniquement parce qu'ils ont d'autres opinions que les puissants du jour " Il s'oppose à Calvin au nom de la tolérance qui " seule peut préserver l'humanité de la barbarie."
Zweig nous le présente comme un homme courageux "Avec héroïsme il ose élever la voix en faveur de ses compagnons poursuivis, risquant ainsi sa propre vie. Sans le moindre fanatisme, quoique menacé à chaque instant par les fanatiques, sans aucune passion, mais avec une fermeté inébranlable, il brandit telle une bannière sa profession de foi au-dessus de son époque enragée, il proclame que les idées ne s'imposent pas, qu'aucune puissance terrestre n'a le droit d'exercer une contrainte quelconque sur la conscience d'un homme. "
Sébastien Castellion va payer le prix fort pour son courage, Calvin le harcèle, fait brûler ses écrits, il est injurié, des pamphlets sont écrits contre lui, on le prive de travail et donc de ressources. Seule une mort par épuisement à 48 ans lui épargnera la prison ou le bûcher.
C'est un grand livre que Stefan Zweig a écrit, un livre qui honore Castellion et Zweig. C'est un plaidoyer, une dénonciation et une mise en garde. Ecrit en 1936 sa dénonciation de la tyrannie, de la suppression d'une pensée libre résonne de façon prémonitoire.
Zweig fait le rapprochement entre l'action de Castellion et les manifestes pour la liberté que sont ceux de Voltaire en faveur de Calas, de Zola, qu'il admire en faveur de Dreyfus, mais il place Castellion au-dessus de tous car, Voltaire jouissait de l'appui des rois et Zola s'appuyait sur sa notoriété, Castellion lui " eu à souffrir de l'inhumanité furieuse et meurtrière de son siècle"
En 1936 Zweig espère encore en l'homme et termine ainsi son livre " Il se trouvera toujours un Castellion pour s'insurger contre un Calvin et pour défendre l'indépendance souveraine des opinions contre les formes de la violence"
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Citations et extraits (89) Voir plus Ajouter une citation
IbooIboo   26 septembre 2019
Mais l'histoire n'est qu'un perpétuel recommencement, une suite de victoires et de défaites ; un droit n'est jamais conquis définitivement ni aucune liberté à l'abri de la violence, qui prend chaque fois une forme différente. L'humanité se verra contester chacun de ses progrès, et l'évidence sera de nouveau mise en doute.
C'est justement au moment où la liberté nous fait l'effet d'une habitude et non plus d'un bien sacré qu'une volonté mystérieuse surgit des ténèbres de l'instinct pour la violenter ; c'est toujours lorsque les hommes jouissent trop longtemps et avec trop d'insouciance de la paix qu'ils sont pris de la funeste envie de connaître la griserie de la force et du désir criminel de se battre.
Car, dans sa marche vers son but invisible, l'histoire nous oblige de temps en temps à d'incompréhensibles reculs, et les forteresses héréditaires du droit s'écroulent comme les jetées et les digues les plus solides pendant une tempête ; en ces sinistres heures, l'humanité semble retourner à la fureur sanglante de la horde et à la passivité servile du troupeau. Mais après la marée, les flots se retirent ; les despotismes vieillissent vite et meurent non moins vite ; les idéologies et leurs victoires passagères prennent fin avec leur époque : seule l'idée de liberté spirituelle, idée suprême que rien ne peut détruire, remonte toujours à la surface parce que éternelle comme l'esprit. Si on la traque momentanément elle se réfugie au plus profond de la conscience, à l'abri de l'oppression. C'est en vain que l'autorité pense avoir vaincu la pensée libre parce qu'elle l'a enchaînée.
Avec chaque individu nouveau naît une conscience nouvelle, et il y en aura toujours une pour se souvenir de son devoir moral et reprendre la lutte en faveur des droits inaliénables de l'homme et de l'humanité ; il se trouvera toujours un Castellion pour s'insurger contre un Calvin et pour défendre l'indépendance souveraine des opinions contre les formes de la violence.
Avril 1936
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nadejdanadejda   13 juin 2012
Même la plus pure vérité, quand on l'impose par la violence, devient un péché contre l'esprit.
Mais l'esprit est un élément mystérieux. Insaisissable et invisible comme l'air, il semble s'adapter docilement à toutes les formes et à toutes les formules. Et cela pousse sans cesse les natures despotiques à croire qu'on peut le comprimer, l'enfermer, le mettre en flacon. Pourtant toute pression provoque une contre-pression, et c'est précisément quand l'esprit est comprimé qu'il devient explosif : toute oppression mène tôt ou tard à la révolte.
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enkidu_enkidu_   24 mai 2018
Bien entendu, à dater du jour où ce contrôle universel est introduit à Genève, il n’y a plus en fait de vie privée. Conformément à l’opinion de Calvin selon laquelle tout homme est constamment disposé au mal, chacun est considéré d’avance comme suspect de péché et doit par conséquent accepter qu’on le surveille. Toutes les maisons ont soudain leurs portes ouvertes et tous les murs sont en verre. À n’importe quel moment, la nuit comme le jour, le marteau de votre porte peut retentir et un membre de la police ecclésiastique apparaître pour la « visitation » sans que vous puissiez vous y opposer. Pendant des heures – car il est dit dans les ordonnances qu’« il faut prendre le temps nécessaire pour procéder à loisir à l’inspection » –, d’honorables vieillards aux cheveux blancs doivent, tels des écoliers, répondre à une foule de questions, soit que l’on veuille se rendre compte s’ils savent bien leurs prières ou que l’on désire qu’ils expliquent pourquoi ils n’ont pas assisté au dernier prêche de Calvin.

Mais la « visitation » n’est pas du tout terminée avec cela. Cette Gestapo des mœurs fourre son nez partout. Elle s’assure que les robes des femmes ne sont ni trop longues ni trop courtes, qu’elles n’ont pas de ruches superflues ou des jours exagérés, compte les bagues que l’on a aux doigts et les chaussures qui sont dans l’armoire. Du cabinet de toilette elle passe à la salle à manger, pour voir si l’on n’a pas ajouté au seul plat permis une petite soupe ou un morceau de viande, ou si l’on n’a pas caché quelque part des friandises ou de la confiture. Et le pieux policier poursuit son inspection dans toutes les pièces. Il regarde dans la bibliothèque pour savoir si elle ne contient pas de livres ne portant pas le sceau de la censure consistoriale, fouille dans les tiroirs pour voir si par hasard on n’y a pas caché une image sainte ou un chapelet. Il interroge les domestiques pour leur demander des renseignements sur leurs maîtres, les enfants pour qu’ils en donnent sur leurs parents.
(...)
Ces gardiens des mœurs sont partout présents et infatigables : le soir, ils vont et viennent à travers les bosquets obscurs qui bordent le Rhône pour voir s’il ne s’y trouve pas un couple d’amoureux en train d’échanger des baisers. Ils fouillent les lits des auberges et les coffres des voyageurs. Ils ouvrent toutes les lettres qui sortent de Genève, comme celles qui viennent du dehors, et la vigilance admirablement organisée du Consistoire s’étend très loin au-delà des murs de la ville.
(...)
Interdits tous autres vêtements que les plus sobres, d’un caractère presque monacal, interdit par conséquent aux tailleurs de faire des coupes nouvelles sans l’autorisation du Conseil ; défendu aux jeunes filles de porter avant l’âge de quinze ans des robes de soie, et après cet âge des robes de velours, défendus les vêtements brodés d’or et d’argent, les galons, boutons et agrafes dorés, ainsi que, d’une façon générale, tout usage d’objets d’or et de bijoux. Interdits aux hommes les cheveux longs, aux femmes les coiffures savantes, interdits les robes garnies de dentelles, les gants, les souliers ajourés. Interdites les fêtes familiales de plus de vingt personnes, interdit de servir aux fiançailles et aux baptêmes plus qu’un nombre déterminé de plats ou même de sucreries, de fruits confits, etc. Défendu de boire d’autre vin que le vin rouge du pays, défendus les toasts, le gibier, la volaille, les pâtes. Défendu aux époux de se faire des cadeaux à leur mariage ou six mois après. Interdits bien entendu les rapports extraconjugaux, ou avant le mariage.
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willypataponkwillypataponk   08 novembre 2018
Jusqu’à ce jour, elle a régné sur l’Europe sans que personne cherchât à la discuter. Les droits de l’homme paraissaient sceller dans les fondements de l’État ce qu’il y avait de plus intangible, de plus sacré dans une Constitution. Nous croyions déjà disparu à jamais le temps du despotisme spirituel, de la contrainte des idées, de la tyrannie religieuse et de la censure des opinions ; nous pensions que le droit de l’individu à l’indépendance morale était aussi absolu que celui de disposer de son corps. Mais l’histoire n’est qu’un perpétuel recommencement, une suite de victoires et de défaites ; un droit n’est jamais conquis définitivement ni aucune liberté à l’abri de la violence, qui prend chaque fois une forme différente. L’humanité se verra contester chacun de ses progrès, et l’évidence sera de nouveau mise en doute. C’est justement au moment où la liberté nous fait l’effet d’une habitude et non plus d’un bien sacré qu’une volonté mystérieuse surgit des ténèbres de l’instinct pour la violenter ; c’est toujours lorsque les hommes jouissent trop longtemps et avec trop d’insouciance de la paix qu’ils sont pris de la funeste envie de connaître la griserie de la force et du désir criminel de se battre. Car, dans sa marche vers son but invisible, l’histoire nous oblige de temps en temps à d’incompréhensibles reculs, et les forteresses héréditaires du droit s’écroulent comme les jetées et les digues les plus solides pendant une tempête ; en ces sinistres heures, l’humanité semble retourner à la fureur sanglante de la horde et à la passivité servile du troupeau. Mais après la marée, les flots se retirent ; les despotismes vieillissent vite et meurent non moins vite ; les idéologies et leurs victoires passagères prennent fin avec leur époque : seule l’idée de liberté spirituelle, idée suprême que rien ne peut détruire, remonte toujours à la surface parce que éternelle comme l’esprit. Si on la traque momentanément elle se réfugie au plus profond de la conscience, à l’abri de l’oppression. C’est en vain que l’autorité pense avoir vaincu la pensée libre parce qu’elle l’a enchaînée. Avec chaque individu nouveau naît une conscience nouvelle, et il y en aura toujours une pour se souvenir de son devoir moral et reprendre la lutte en faveur des droits inaliénables de l’homme et de l’humanité ; il se trouvera toujours un Castellion pour s’insurger contre un Calvin et pour défendre l’indépendance souveraine des opinions contre toutes les formes de la violence. Avril 1936
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Arthur409Arthur409   02 septembre 2018
Le premier assaut de Calvin contre Genève a échoué. Mais une défaite de ce genre ne signifie rien de grave dans la vie d’un dictateur. Il est presque indispensable à la victoire définitive d’un maître absolu qu’il ait subi un échec dramatique au début de sa carrière. L’exil, la prison, le bannissement, ne sont jamais des obstacles pour les grands révolutionnaires, ils ne font au contraire qu’accroître leur popularité. Pour pouvoir être déifié par la foule, il faut avoir été un martyr, et seules les persécutions infligées par un système haï créent à un tribun les conditions morales nécessaires à une victoire future, parce que chaque épreuve nouvelle accroît son prestige dans les masses. Rien n’est plus nécessaire à un grand politicien que de passer de temps en temps à l’arrière-plan, car ce sont précisément ces disparitions qui en font un personnage de légende. La renommée entoure son nom d’une auréole de gloire, et quand il réapparaît, il retrouve des partisans dont l’enthousiasme à son égard a centuplé pendant son absence. C’est à l’exil que presque tous les héros populaires de l’histoire doivent la puissance d’attraction qu’ils ont exercée sur leurs contemporains : l’exil de César en Gaule, de Napoléon en Egypte, de Garibaldi en Amérique du Sud, de Lénine en Sibérie, leur a donné une force qu’ils n’eussent pu espérer s’ils n’avaient jamais quitté leur pays. Il en fut de même pour Calvin.
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Vidéo de Stefan Zweig
6 décembre 2009 :
Mot de l'éditeur : « Cest depuis cette seconde que je tai aimé. Je sais que les femmes tont souvent dit ce mot, à toi leur enfant gâté. Mais crois-moi, personne ne ta aimé aussi fort comme une esclave, comme un chien , avec autant de dévouement que cet être que jétais alors et que pour toi je suis restée. Rien sur la terre ne ressemble à lamour inaperçu dune enfant retirée dans lombre ; cet amour est si désintéressé, si humble, si soumis, si attentif et si passionné que jamais il ne pourra être égalé par lamour, fait de désir, et, malgré tout, exigeant, dune femme épanouie. »
Un amour total, passionnel, désintéressé, tapi dans lombre, nattendant rien en retour que de pouvoir le confesser. Une blessure vive, la perte dun enfant, symbole de cet amour que le temps na su effacer ni entamer. Lêtre aimé objet dune admiration infinie mais lucide. Une déclaration fanatique, fiévreuse, pleine de tendresse et de folie. La voix dune femme qui se meurt doucement, sans sapitoyer sur elle-même, tout entière tournée vers celui quelle admire plus que tout. La voix dune femme qui sest donnée tout entière à un homme, qui jamais ne la reconnue. Avec Lettre dune inconnue, Stefan Zweig pousse plus loin encore lanalyse du sentiment amoureux et de ses ravages, en nous offrant un cri déchirant dune profonde humanité. Ici nulle confusion des sentiments : la passion est absolue, sans concession, si pure quelle touche au sublime.
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