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Critique de Gabrielle_S


Gabrielle_S
  25 août 2015
Composé durant la Seconde Guerre Mondiale et surtout durant la période de l'Occupation (dans la clandestinité et sous divers pseudonymes : Jean du Haut ou Maurice Hervent), ce recueil d'une vingtaine de poésies de Paul Éluard est tout à la fois une mise en abyme de la barbarie, un acte de résistance et un cri d'espoir.
Mise en abyme de la barbarie, car il ne s'agit pas unilatéralement d'une dénonciation de l'horreur nazie, ou des méfaits de l'Occupation, ou de la présence hostile d'une armée ennemie en territoire conquis, mais bien de l'exposition sans cesse réitérée de l'inhumanité opposée aux visages de l'humanité. En quoi et comment les ténèbres s'attaquent, nuisent, tentent d'anéantir, de corrompre, d'humilier la vie, la beauté, la fraternité, les valeurs humanistes que prônent Éluard.
En quelques vers, Éluard resitue les méfaits de l'Occupation allemande, avec les problèmes pour s'alimenter. le gouvernement de Vichy avait accepté de fournir entre 400 et 500 millions de francs par jour pour payer les réparations dues aux nazis. En liquidité, en nature, biens, travail. Dans le poème Les belles balances de l'ennemi, la logique inique cachée derrière le système de réparations est démontée : le manque de vivres entraîne la malnutrition, voire l'inanition. Pour la barbarie, « faire justice », c'est littéralement tuer.
« Des privations ont fait justice des enfants
Ô mon frère on a fait justice de ton frère
Du plomb a fait justice du plus beau visage » (Les belles balances de l'ennemi)
Les enfants, la fraternité, la beauté sont détruits par la barbarie, alors que le système est présenté comme juste. D'où l'emploi du terme « justice », faire justice. La barbarie, c'est aussi la mise en place du mensonge généralisé. Ainsi dans le poème Un petit nombre d'intellectuels français s'est mis au service de l'ennemi, on peut lire :
« Ils nous ont vanté nos bourreaux
(…)
Belles paroles d'alliance
Ils vous ont voilées de vermine
Leur bouche donne sur la mort »
Ce n'est pas seulement le système collaborationniste qui est dénoncé, mais bien le mode de pensée, de fonctionnement, la logique intrinsèque de la propagande collaborationniste qui débouche sur la mort. La barbarie fait des mots des balles qui empoisonnent et qui tuent.
C'est pourquoi les barbares assassinent les poètes, les porteurs de vérité :
« Garcia Lorca a été mis à mort (…)
Saint-Pol-Roux a été mis à mort (…)
Decour a été mis à mort » (Critique de la poésie)
Dans cet esprit nihiliste, on pourrait croire que l'ennemi seul, l'autre, ici le Français, est visé par les misères, l'asservissement, la destruction. Erreur, Paul Éluard sait (et le dit, nous le dit, à travers les âges) que la barbarie est totale et que les nazis, avant de souiller, asservir et tuer les autres Européens ont d'abord sévi chez eux, en Allemagne :
« Partout la mort la misère
Et l'Allemagne asservie
Et l'Allemagne accroupie
Dans le sang et la sanie
Dans les plaies qu'elle a creusées » (Chant nazi)
Aussi, dans ce même élan d'absolue vérité, Éluard pointe-t-il du doigt les vainqueurs français (et par extension tous ceux à la libération, en France, mais aussi dans les autres pays libérés) qui se sont livrés à l'épuration.
« La victime raisonnable
À la robe déchirée
Au regard d'enfant perdue
Découronnée défigurée
Celle qui ressemble aux morts
Qui sont morts pour être aimés (…)
Souillée et qui n'a pas compris
Qu'elle est souillée
Une bête prise au piège
Des amateurs de beauté » (Comprenne qui voudra)
En exergue, Éluard écrit dans ce même poème : « En ce temps là, pour ne pas châtier les coupables, on maltraitait des filles. On allait même jusqu'à les tondre. »
La tonte des femmes, leur humiliation publique révoltent le poète d'autant plus que les victimes d'hier deviennent les bourreaux d'aujourd'hui. Car la barbarie ne se soucie pas d'appartenance ethnique, nationale, idéologique. Paul Éluard sait que ce sont ceux qui se sont abaissés le plus servilement sous le joug nazi qui sont les plus virulents contre des malheureuses, des proies faciles à vaincre. La lâcheté, la médiocrité, l'iniquité triomphent… même durant la Libération qui aurait due être un grand moment de bonheur et de joie. Les vrais coupables, les grands collaborateurs s'en sortent avec des peines sommes toutes légères ou sont graciés. Cri du coeur du poète, mais aussi leçon de l'histoire.

Suite de la critique sur mon blog...
Lien : https://momentscritiques.wor..
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