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EAN : 9791095071334
344 pages
Les Editions du Rocher (18/04/2018)
3.94/5   9 notes
Résumé :
De la formation d'un phalanstère à son éclatement sous le poids des individualités, l'aventure qui lie Pascal et ses camarades de jeunesse est celle de l'autogestion, de la communauté et d'un libéralisme absolu. Parfois jusqu'à l'absurde.
C'est le récit d'une décomposition, de ce désenchantement que connaîtront, cinquante ans plus tard, les enfants de Mai 68. Roman visionnaire s'il en est, Un apostolat est le fruit d'une expérience de jeunesse qui sombre dan... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (1) Ajouter une critique
Tout lecteur aguerri sait qu'il ne faut pas se fier aux bandeaux vantant les qualités exceptionnelles d'un ouvrage, y compris lorsqu'ils sont inspirés d'avis d'un de leurs auteurs fétiches. Et c'est pourtant bien sur la seule foi de celui qui ornait le roman d'Albert t'Serstevens que j'en ai fait, sans l'ombre d'une hésitation, l'acquisition. Précisons tout d'abord qu'Un apostolat n'est pas une nouveauté, mais un texte de 1919 récemment réédité, et que l'auteur qualifiant Albert t'Serstevens, via le fameux petit bandeau rouge ajouté à sa couverture, de "grand écrivain scandaleusement méconnu", est décédé dans un anonymat quasi-total depuis près de trente ans. Partons par ailleurs du principe que je considère tout conseil littéraire de Jean-Pierre Martinet comme parole d'évangile (si vous voulez savoir pourquoi, vous n'avez qu'à lire ÇA).
Nous avons là un groupe d'amis emmenés par Chapelle, leur aîné, meneur charismatique et emphatique, composé d'un poète, Verd, et de sa petite amie, de Krabelinckx, peintre bruxellois, épicurien s'il en est -et accessoirement double de l'auteur-, de Firmin Lhommel, petit homme pusillanime et inquiet, besogneux jusque dans sa manière d'adhérer aux idéologies, et enfin de Pascal Marin, qui deviendra par la suite le personnage central de cette histoire.

Dégoûtés d'un monde corrompu, dominé par le capital et le profit, nos compères, influencés par l'utopie communiste et grâce à l'opportun héritage que Pascal doit au décès de son père, quittent Paris pour s'installer dans la Sarthe, où il créent un phalanstère, sorte de communauté basée sur le partage et la mise en commun des fruits du travail de chacun, où effacer les inégalités sociales. Las ! l'harmonie et l'enthousiasme sont bientôt pervertis par les premières discordes, l'incapacité du groupe à travailler la terre (et donc à acquérir son autonomie), et l'expression des individualités -le despotisme de Chapelle ou l'indépendance de Krabenlickx entre autres- qui les poussent à se dépouiller peu à peu de leurs valeurs libertaires.

Suite à cet échec, Pascal Marin part à Londres, grossissant la horde de prophètes -religieux, prosélytes et escrocs- qui haranguent les quidams sur la voie publique. Cette deuxième partie est particulièrement poignante, car consacrée à la perte de ses illusions par un homme qui réalise avoir été victime de espérances et mesure l'inanité d'idéologies fondées sur le postulat d'une égalité de fait qui ne résiste pas à l'épreuve de la réalité. La propension de l'individu à vouloir dominer et à rechercher le plaisir suppose que la mise en oeuvre d'une doctrine fondée sur l'égalité s'accompagne d'une forme de tyrannie, qui par ailleurs s'emploiera à renier l'élan vital qui pousse l'homme à se démarquer par sa créativité, à se sublimer dans cet inutile nécessaire qu'est l'art, à renouveler sans cesse la marche de sa pensée. En somme, si l'utopie occulte les travers de l'être humain, elle le dépouille aussi de son meilleur.

La prise de conscience est douloureuse pour Pascal, qui avait espéré l'affection des masses, et réalise que l'homme ne s'apitoie que sur sa propre détresse… qui se moque de sa propre naïveté, et en même temps, de manière inconsciente, la regrette, car avec elle, il fait aussi le deuil de l'enthousiasme aventureux de la jeunesse, de la foi qui vous porte vers l'action et le partage. Et qu'est l'utopie, si ce n'est la jeunesse des idées ?

Vaincu, il finit par se ranger du côté de ce qu'il a combattu : l'argent, la mollesse et la veulerie.

"(…) tout être conçoit le paradis d'après ce qui lui manque, à la mesure de ses désirs".
J'ai vraiment aimé ce texte au propos certes triste mais porté par une plume à la fois élégante et alerte, coloré de descriptions comme croquées sur le vif et en même riches des détails significatifs captés par le regard acéré et non dénué d'humour d'Albert t'Serstevens, par ailleurs maître dans l'art de l'outrance pour caricaturer ses personnages et animer son récit.

"Ce fut avec une répulsion non déguisée que Chapelle pénétra dans ce charnier. Les habitués, sans honte aucune, déchiquetaient le corps sanglant d'animaux inoffensifs. L'un d'eux tenait entre les doigts un os à moitié rongé qu'un être barbare avait arraché de la poitrine d'un agneau ; un autre dévorait la cervelle d'un veau misérable. le sang rougissait les assiettes et découlait, avec la sauce, aux commissures des lèvres. Et devant tous, des poisons alcoolisés remplissaient les verres.
Le propagandiste, surmontant l'horreur qui l'accablait, s'asseyait à la table de ces cannibales".

Et en plus, un bonus est offert ! La postface est à à lire (généralement je passe les pré comme les post)… Ecrite par MONSIEUR Jean-Pierre Martinet, elle est excellente, comme un récit à part entière, dans lequel on retrouve la patte de l'auteur de "Jérôme", son regard désabusé et sa sombre mélancolie, son absence de foi en la perfectibilité de l'homme. On l'y découvre lecteur, qui "s'enfouit dans les vrais tomans comme les enfants dans des cabanes de branchages, bien à l'abri de l'horrible monde des adultes". Il évoque l'été au cours duquel il a relu "Un apostolat", dans un Paris dont "Calet avait raison de dire que le gris est la couleur dominante", rêvant de rencontrer au détour d'une rue les héros de ses romans préférés, avec qui il imagine qu'une véritable communication, voire une communion, serait possible. Contrairement à ce qu'on croit, on les rencontre, d'ailleurs. Ils sont là, invisibles mais présents. La preuve, en ce lendemain du jour où il a terminé sa relecture, et qu'il est attablé dans un café, voilà Pascal Marin, juste en face de lui…

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Citations et extraits (3) Ajouter une citation
Qui n'a rêvé, un soir de grand cafard, de rencontrer, au détour d'une rue ou à la sortie d'un cinéma, les héros de ses romans préférés ? Avec eux, sans doute, une véritable communication serait possible, et peut-être plus encore, une communion, qui réduirait à néant les pauvres "échanges" quotidiens, ces monologues stériles dont nous remplissons le vide de nos journées. Si nous ne rencontrons que rarement les personnages de fiction, ils sont pourtant là, autour de nous, invisibles mais présents, comme une musique dans l'air. (p. 275)
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Jésus devenait tour à tour le premier des anarchistes, le premier républicain, le soutien de la royauté, l'ouvrier modèle, le consolateur des filles publiques, le précurseur de Mahomet, le prototype de bodhisattva, le père du communisme, le vengeur des lois violées; il était la synthèse unanime de toutes les théories. (p. 186)
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Pouvait-on se séparer du reste des hommes ? Pouvait-on vivre de son unique travail personnel ? (p. 19)
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