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Critique de fulmar


fulmar
12 décembre 2023
C'est la 100 ! C'est donc que ce n'est pas lassant d'écrire. Pourtant, je la sens
qui rechigne, cette centième critique. Dire que certain(e)s sont arrivé(e)s à
1000, de quoi faire un billet sur « L'Emile ». Défi qui m'est inaccessible, j'ai
commencé trop tard.
Je souhaitais qu'elle soit originale, en dehors des sentiers battus, pas un
roman mais un récit, de nature bien sûr, un voyage sur une année, puisque la centième arrive en décembre. Une odeur de sapin, tradition oblige, avec
différentes fragrances, mais aussi plein de couleurs, et d'infinies espèces, pour terminer l'année, en beauté. Ne serait-ce point la magie de Noël qui se dessine dans mes envies ?
Oui, c'est ça, envie, en vie, la vie que je vis, et qui se bat contre la mort qui
mord. Celle qui dévie, pour échapper à celle qui dévore.
Il me faut un milieu apaisant, un endroit pour méditer, mais pas un désert,
touffeur et sécheresse ne sont pas mes amis, non, j'ai besoin de fraîcheur et
de protection, à l'ombre des jeunes fûts en pleurs. Quand les feuilles tombent et que la lumière filtre, laissant découvrir la charpente squelettique, à la recherche de mes racines. Un arbre gêné, ah, logique !
Oui, bloqué dans le sol, avec ses confrères tout autour, qui comme lui
cherchent à se faire une place, dans cette classe, unique, composée d'individus de tous âges, qui apprennent les uns des autres, qui se soutiennent du plus jeune au plus âgé, frêle rameau ou vieille branche, et qui communiquent par le sol, invisible pour nos yeux fatigués, mais richesse insoupçonnée.
Loin de la fugue en sol mineur, c'est un concert tôt en sol majeur, dans une
forêt primaire, peuplée d'oiseaux aux chants mélodieux, qui se régénère d'elle - même, auto-fertile, le cycle de la vie, éternelle.

Alors voici « Un an dans la vie d'une forêt », de David Haskell, qui a tracé un
mandala dans un coin de forêt près de chez lui, les Appalaches, juste un mètre carré en forme de cercle, observer le contenant pour étudier le contenu.
Mandala, Appalaches, 3 A, comme la BD policière mettant à l'honneur trois
jeunes scouts dont les prénoms commencent par A. Parue dans le journal
Tintin des années soixante, les héros partaient à l'aventure en scrutant le sol à la recherche d'indices. C'est ce qu'a fait le scientifique pendant un an, au fil
des saisons, en décrivant ses observations du monde de l'infiniment petit, du sol que nous piétinons sans en voir toutes les richesses.

« Y venir aussi souvent que possible, observer le déroulement d'un cycle
annuel, garder le silence, déranger le moins possible, ne pas tuer d'animaux ni en évincer, ne pas y creuser ni y pénétrer, ne m'autoriser qu'un simple
effleurement des doigts. »

C'est parti, direction le Tennessee, tu sais où ça mène, fils ? Sur un roc !

« J'ai choisi l'emplacement en marchant au hasard jusqu'à trouver un rocher
où m'asseoir. L'espace devant moi est devenu mon mandala. »

Un thème précis par chapitre et par jour d'observation.
Impossible de tout détailler, ça grouille d'informations, scientifiques, mais à la portée de tout lecteur, car il sait prendre des notes et nous les faire revivre avec la musique de ses mots, un concert forestier en plusieurs morceaux d'anthologie.

« La science approfondit notre intimité avec le monde ».

« Ce matin la tige a la forme d'un élégant point d'interrogation, toujours
recouvert de duvet, la fleur bien close suspendue à l'extrémité de sa courbe ».

« Je vis entouré d'érables, de caryers et de chênes, pourtant je ne me suis
jamais attablé devant une salade de feuilles d'arbres ».

« Quand nous regardons un rocher, nous voyons la roche nue; un escargot, lui, y voit du beurre et de la confiture nappés à la surface ».

« Une boule de fourrure grise grosse comme ma paume est sortie du sol
comme une flèche, puis a plongé dans un autre trou en une brusque
accélération comme un mouton de poussière happé par un aspirateur ».

Je ne sais pas, vous, mais moi, ça me parle ! Il y a du Fabre dans sa prose,
faire réfléchir sans oublier de divertir, un sacré cocktail, tous les sens en
alerte !
Je vous parlais de la musicalité de son vocabulaire, mais il sait également
expliquer le chant des oiseaux en le comparant avec le son des instruments de musique, chapeau l'artiste !

« le chant de la grive sort de la syrinx enfouie dans les profondeurs de sa
poitrine. A l'intérieur, des membranes vibrent et augmentent la pression de
l'air qui s'échappe des poumons. Ces membranes entourent la confluence des bronches, transformant une exhalation sans timbre en une douce musique qui monte dans la trachée et jaillit du bec. Seuls les oiseaux produisent un son de cette manière, se servant d'un hybride biologique entre la colonne d'air tournoyante de la flûte et les membranes vibrantes du hautbois. Les oiseaux modifient la texture et le ton de leurs chants en variant la tension des muscles qui enveloppent la syrinx ; le chant de la grive est sculpté par dix de ces muscles au moins, plus courts que des grains de riz ».

L'observation d'insectes lui rappelle une étude en laboratoire qui explique le
rôle du papier journal et où l'on apprend que le Times of London bat à plate
mouture le New-York Times.

« Les insectes élevés dans des caisses doublées de vieux numéros du New York Times n'arrivent pas à maturité. le choix de leurs lectures n'est pas en cause, bien que les insectes élevés sur le Times de Londres parviennent, eux, à maturité. le New York Times est imprimé sur du papier à base de pulpe de bois de sapin baumier. Cet arbre sécrète une substance chimique imitant les hormones des insectes herbivores qui l'attaquent et il se protège ainsi en retardant le développement de ses ennemis et en les châtrant. le papier du Times de Londres, lui, vient d'un arbre qui ne dispose pas de ces défenses hormonales, et peut donc servir sans danger de litière pour les insectes du laboratoire ».

Arrivés à ce niveau de lecture, vous allez penser que ses observations sont
juste le prétexte à nous montrer son érudition phénoménale.
Et bien, point du tout, il nous décrit également le changement au rythme des saisons.

janvier : « le soleil apparaît et sur la neige, couche blanche moelleuse,
éclatent des milliers de petits points lumineux ».

février : « Les mousses exultent dans l'humidité ambiante. Gorgées de vert,
elles se redressent fièrement sous la pluie ».

mars : « Je trouve une constellation d'une centaine de fleurs blanches, jetant
leur éclat à la face du monde ».

avril : « le fruit est aussi gros que la fourmi, pourtant elle le soulève au -dessus de sa tête, ses appendices buccaux fermement plantés dans son
extrémité blanche émoussée ».

mai : « Les feuilles intactes du printemps sont maintenant toutes
déchiquetées. Des entailles régulières ou des morsures bien nettes
entrecoupent leur surface lisse ».

juin : « Deux escargots sont sans doute là depuis le lever du jour, enlacés en
un accouplement confus. Leurs coquilles couleur corne se font face, ouverture contre ouverture, et leurs corps fusionnent en un noeud de chair gris et blanc ».

juillet : « Soudain, une colonne d'intense lumière filtre à travers une brèche
dans la canopée, traverse obliquement la brume légère et illumine une feuille de pomme de mai ».

août : « A mesure que le jour décline, le choeur martèle plus fort le rythme à
deux temps de milliers de sauterelles qui stridulent dans les arbres ».

septembre : « Aujourd'hui, un urubu à tête rouge décrit des cercles juste audessus du mandala, ses larges ailes immobiles déployées comme des voiles sur le fond du ciel ».

octobre : « Un fruit ailé d'érable passe devant mon visage. Il vrombit en une
tache confuse de lumière à la manière d'un couteau lancé dans un cirque. Il
descend en tournoyant comme les pales d'un hélicoptère, heurte la feuille
d'une cardamine, tombe au sol entre deux feuilles mortes en manquant un
caillou et se loge, aile en l'air et graine en bas, dans une fente de l'humus ».

novembre : « Accroché par les pattes arrière, un écureuil cherche à attraper
des grappes de samares qui ne sont pas encore tombées avec ses pattes avant et sa bouche. Des écales de graines et des brindilles pleuvent dans son sillage et bombardent le sol ».

décembre : « A l'instant même où l'ombre a touché l'horizon, les coyotes
cachés dans la forêt juste à l'est du mandala se sont mis à hurler. Ils ont glapi et gémi pendant trente secondes, puis se sont tus ».

Voilà, l'année est passée, j'y ai noté un juste équilibre entre les éléments
vivants au coeur de la forêt, mais aussi entre les différents apports qu'a faits le biologiste en racontant son voyage immobile : description du milieu naturel, explication de ses connaissances scientifiques, comparaison des rapports entre l'être humain et son environnement.

« Notre action n'est pas celle d'une période glaciaire ni d'un vent de tempête, mais quelque chose d'entièrement nouveau. Nous avons bouleversé la forêt comme l'aurait fait une période glaciaire, mais à un rythme mille fois plus rapide ».

Et nous, qu'allons-nous faire pendant l'année qui vient ? Des visites en forêt
pour de simples balades ou des observations en un lieu précis à différentes
périodes des saisons ?
Personnellement, je le fais régulièrement dans un bois voisin. Pour respirer,
écouter, sentir la vie présente mais invisible pour des yeux qui se déplacent à l'allure de la marche.
Au grand air, la vie prend des couleurs, l'espoir renaît.

Pour terminer, quelques alexandrins de Maurice de Guérin.

« Comme un fruit suspendu dans l'ombre du feuillage,
Mon destin s'est formé dans l'épaisseur des bois.
J'ai grandi, recouvert d'une chaleur sauvage,
Et le vent qui rompait le tissu de l'ombrage
Me découvrit le ciel pour la première fois.
Les faveurs de nos dieux m'ont touché dès l'enfance ;
Mes plus jeunes regards ont aimé les forêts,
Et mes plus jeunes pas ont suivi le silence
Qui m'entraînait bien loin dans l'ombre et les secrets ».
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