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Critique de le_Bison


Stud Terkels est un journaliste radiophonique, célèbre pour ses histoires orales retraçant la vie et la mémoire de l'Amérique. Je le découvre donc, ici ce soir, dans Division Streets, l'histoire orale de Chicago et de ses habitants. Là un mot t'interpelle d'entrée : « oral » pour un livre. Muni de son enregistreur audio, Stud parcourt les rues de Chicago, à la rencontre des gens, petit peuple ou bourgeois. Il les interroge sur eux, sur ce qu'ils pensent de la ville, de leur pays, du monde et de leurs voisins. Il retranscrit par la suite ces paroles, avec ses mots, pour nous donner ainsi un instantané d'une époque, d'un peuple, d'une ville. C'était Chicago en 1965. Blancs et noirs, retraités et femmes de ménages, chefs d'entreprise et putains.

Et en 1965, à le lire ou les écouter, je perçois cette peur, que je devrais accordée au pluriel, tant elles sont nombreuses. La bombe, le Vietnam, le chômage mais surtout les Noirs. Il y a tant de sujets qui prêtent à débat et qui interrogent, interpellent, effraient. Chacun a ses propres peurs, ses raisons et ses prédispositions. Chacun tente de vivre ou survivre dans cette ville trop cosmopolite, trop changeante. Et chaque quartier a ses humeurs, ses inquiétudes, ses joies et ses peines. Certains retiennent de petits bonheurs, d'autres gardent en mémoire leur injustice, et puis il y a ceux que tout effraie, l'autre, le monde, la folie humaine, l'inconnu.

L'autre fait peur, parce qu'il est noir ou blanc. Surtout parce qu'il est noir et que de fait il est inconnu, pas comme soi. C'est ça qui effraie le plus. Bien sûr dans ce lot isolé de tel quartier, il y a ceux qui comprennent l'autre, ceux qui ont peur de l'autre, ceux qui sont humains, ceux qui sont racistes. Des âmes pures, des âmes moribondes, des âmes effrayées.

Les livres de Stud Terkels ne sont pas des romans, pourtant ils se lisent aussi facilement. Ils sont un formidable témoignage et chaque personne n'hésite pas à parler, sans mesurer ses mots pour parler directement de ses émotions et de son coeur. C'est pour cette raison que Stud s'est interdit d'interroger politiciens, écrivains ou journalistes, trop habitués à manier une langue de bois si peu propice à la vérité d'une société. Et si ce roman parle ouvertement de racisme, nombre d'entre eux ont peur de leur voisin qui n'ont pas la même couleur de peau qu'eux, il offre aussi un formidable défouloir pour ces habitants qui pour une fois – et contrairement aux institutions politiques – se sentent écouter. Stud les écoute, sans juger. D'ailleurs moi aussi, je me passerai bien de jugement prenant juste acte de leur peur.

Qu'en est-il de Chicago de nos jours. Stud étant passé, il ne peut plus revenir sur ces dires, mais qu'il serait intéressant de redécouvrir cette ville en 2016. Aurait-elle changée ? Nul doute que oui, car Chicago bouge, change, se déstructure, comme toutes les grandes villes. Mais les peurs restent. le désespoir aussi. Les notes d'espoir me sembleraient moins nombreuses. Les motifs de peur auraient quelque peu changé mais leur nombre aurait encore plus clivé les habitants de cette ville – ou de tout autre grande ville des Etats-Unis ou d'Europe. le Noir continue de faire peur au blanc. le blanc n'aime toujours pas le Noir et maintenant le moins noir. La bombe ne fait plus peur, mais cette peur a été remplacée par le terrorisme. le Vietnam a été – et sera – remplacée par d'autres guerres. Mais la ville continuera toujours de bouger, d'être détruite pour être reconstruite. Et au milieu de cette ville, de ces quartiers en perpétuelles destruction-construction, il y aura toujours des gens à interroger pour initier de nouvelles genèses orales de l'histoire contemporaine des Etats-Unis d'Amérique.
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