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Critique de YvesParis


YvesParis
  10 mars 2013
Prendre le recul de l'histoire pour comprendre le temps présent : le principe est connu. Appliqué aux Balkans, il n'est pas dépourvu de pertinence : les événements contemporains s'y montrent sous un jour nouveau si on les replacent dans leur histoire, une histoire trop souvent manipulée par les « acteurs identitaires ».

La thèse de Pierre Béhar est simple : les empires, longtemps après leur disparition, « laissent dans les esprits et sur le sol des traces aussi fortes que celles imprimées sur les terres par un glacier qui s'est retiré » (p. 68). Si l'Europe est aujourd'hui faite de nations, elle fut longtemps une terre d'empires. Pierre Béhar nous invite à relire l'histoire européenne comme une succession de tentatives échouées de restauration de l'Empire romain. Tentative germanique, d'abord, avec Charlemagne puis Othon Ier ; tentative ottomane, ensuite, dans la continuité de l'Empire romain d'Orient ; tentative russe enfin. Ces trois tentatives échouèrent, comme échouent les empires, par « surexpansion impériale », selon la riche expression de Paul Kennedy, mais aussi parce que toutes se sont leurrées sur le modèle à reproduire : l'Empire romain était un empire maritime centré sur la Méditerranée avant d'être un empire terrestre et européen.

L'Empire austro-hongrois – à l'égard duquel Pierre Béhar ne cache pas sa nostalgie – n'avait pas, lui, pour fondement, la chimère d'un retour à l'Empire romain. Deux qualités doivent être mises à son crédit. Il constituait, à l'intérieur, un cadre suffisamment lâche pour permettre, en son sein, la coexistence de peuples souvent rivaux. Il faisait bloc, à l'extérieur, contre les visées expansionnistes de voisins trop puissants (Russie, Prusse). Son démembrement en 1918 par la France et l'Angleterre constitua une erreur historique. D'autant que l'Empire était remplacé par une multitude de nations qui en reproduisaient les défauts sans en posséder les qualités : la Tchécoslovaquie et la Yougoslavie sont autant d'Autriche-Hongrie en miniature dont les frontières ont été arbitrairement dessinées dans le seul but de punir l'Autriche et la Hongrie vaincues. Rien d'étonnant dès lors à ce que ces fragiles constructions n'éclatent, une fois levée la chape de plomb communiste.

Ce qui doit retenir l'attention, ce sont les résultats de ces implosions parfois douces (en Tchécoslovaquie), parfois violentes (en Yougoslavie). Elles eurent toujours lieu aux lignes de fractures des anciens empires. La République tchèque et la Slovaquie étaient deux tronçons de la double monarchie habsbourgeoise : l'une relevait de l'Autriche, l'autre de la Hongrie. Il en allait de même de la Slovénie (rattachée à la Cisleithanie autrichienne) et de la Croatie (rattachée à la Transleithanie hongroise). La Bosnie-Herzégovine, elle, se situe au point de rencontre de trois empires : l'Empire ottoman qui la conquiert au XVe siècle, l'Empire austro-hongrois qui l'annexe en 1908 et l'Empire russe qui, par Serbie interposée, l'intègre à la Yougoslavie en 1918.

On peut suivre Pierre Béhar quand il analyse l'éclatement de la Yougoslavie comme « la victoire du principe national, entendu au sens le plus étroit, sur les conceptions impériales de l'ordre politique » (p. 137). Au-delà du maintien artificiel d'un État bosniaque unique, les accords de Dayton sanctionnent en effet, par la création de deux entités autonomes, l'incapacité des Serbes de Bosnie et des Musulmans à vivre sur un même sol. Mais, imputer comme le fait l'auteur ce résultat, cette « infamie » (p. 154) à une Europe placée de fait sous protectorat américain est excessif. C'est faire peu de cas de la cohésion manifestée tant dans le règlement de la guerre en Bosnie à partir de juin 1995 que durant la crise kosovare et des progrès bien réels de la Politique étrangère et de sécurité commune (PESC).
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