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Critique de nameless


nameless
  01 octobre 2015
Il est rare qu'une 4ème de couverture reflète aussi fidèlement mon ressenti à l'issue d'une lecture. Je cite Piranha, éditeur du roman de Ulrike Edschmid : « Portrait d'un jeune homme remarquable, chronique impossible d'une génération révoltée souvent violente, La disparition de Philip S. est avant tout un roman émouvant, un hymne à l'amour ».


Le jeune homme remarquable est Philip S. Issu d'une famille suisse riche et puritaine : « Il m'avait raconté que chez ses parents, on ne lisait pas de livres, on ne s'intéressait pas à l'art, on n'écoutait pas de musique. Les règles étaient strictes et justes, et jamais aucun caprice des enfants n'était satisfait. N'était acheté que l'indispensable et l'utile » (p. 17). A l'âge de 19 ans, il abandonne sa famille, sa maison, son histoire, ses amis, et jusqu'au prénom que lui ont donné ses parents, pour se rendre à Berlin où il dépose sa candidature à l'académie du film qui existe depuis un an. le jury le classe dans la catégorie des cinéastes exigeants. Parmi les artistes contemporains, il est frappé par Andy Warhol et Jean-Luc Godard : « Godard nous parle, écrit-il, de la vérité, de la vie et de la mort. Pour être sûr de vivre, il faut être sûr de mourir ». (p.20). Au cours des quelques années qui lui restent à vivre, Philip S. réalise un film « Le voyageur solitaire », dans lequel il ébauche une théorie cinématographique intransigeante.


La génération révoltée souvent violente, c'est celle de la fin des années 60 puis 70. Au cours d'une irrépressible explosion généralisée, dont l'un des détonateurs est la guerre du Vietnam, dans le Berlin alternatif, des étudiants se mettent en grève, s'organisent pour que tout, enfin, change : l'ordre bourgeois, la politique, la justice, la société de consommation, les conditions de travail, l'éducation, l'art. Commencent alors des années de bouillonnement intellectuel, de créativité dans tous les domaines, riches d'expériences inédites, d'espérance en un monde nouveau et surtout meilleur, sur lesquelles souffle très fort, voire violemment, le vent de la liberté. Ces années ont été également celles au cours desquelles certains ont succombé aux drogues, ou d'autres, dans un contexte sociétal propice, sont passés de l'idéalisme à la radicalisation politique, puis à la lutte armée. C'est l'histoire de Philip S.


L'hymne à l'amour, c'est celui qu'entonne Ulrike Edschmid pour son compagnon mort en 1975, dans ce roman qui adopte le ton de la confidence partagée, à mots feutrés, pudiques, retenus, follement émouvants, chacun d'entre eux étant pesé pour être juste. Aucun dialogue dans cette évocation douloureuse de leur liaison. Plus de 40 ans lui auront été nécessaires pour revenir sur ces événements. En 1967, elle était une jeune femme quittée par son mari, maman d'un petit garçon, et c'est à l'académie du film qu'elle a croisé pour la première fois Philip S. Ils se sont aimés, Philip S. a aimé le fils d'Ulrike. Mais imperceptiblement, à mesure que Philip S. trace une ligne claire entre lui-même et ceux qu'il considère comme ses ennemis, le fossé se creuse au sein du couple. Ulrike l'accompagne, aussi longtemps que ses forces et l'amour de son fils lui permettent. Philip S. abandonne progressivement tout ce qui dans son passé peut l'identifier, détruit les photos où il apparaît, possède des faux papiers, est armé, entre en clandestinité.  Ulrike a subi les perquisitions, les filatures, les arrestations, la prison, les rendez-vous clandestins, jusqu'à se dire : “Je ne peux pas vivre dans une perpétuelle agressivité même si beaucoup de choses m'agressent” (p. 111).


Le lecteur connait dès les premières pages l'issue inexorable de la vie de Philip S., abattu par la police le 09.05.75 à Cologne lors d'une fusillade. Il n'y a évidemment pas de suspense dans cette histoire vraie. Philip S. est connu, et sa mort a fait les choux gras de la presse.


De cette lecture bouleversante, je retiens trois éléments, qui ne sont peut-être pas les plus importants de cette histoire, mais ceux qui m'ont le plus touchée : d'abord, ce mot dans le titre : disparition. Disparition n'est pas mort, disparition contient comme l'espoir d'un retour ou le déni d'un décès. Ensuite, ce détail récurrent : Philip S., jusqu'à sa mort a porté une ceinture en cuir, fabriquée à sa demande à partir d'un de ces colliers auxquels sont suspendues les cloches des vaches quand elles montent aux pâturages. Une sangle à veau. le seul objet qu'il ait gardé de sa vie familiale gommée. Est-il donc si difficile de sortir de son enfance ? La sangle à veau de Philip S. serait-elle le Rosebud de Citizen Kane ? Enfin, pour conclure, je retiens cette phrase prononcée par Ulrike : “Je ne l'ai pas retenu. Je n'avais rien à opposer à son renoncement, rien à mettre dans la balance, à part l'idée confuse que l'existence est une richesse, et qu'il faut croire en la possibilité d'une vie juste dans une monde injuste”. (p. 124)


Merci infiniment à Babelio et à Piranha pour cette exceptionnelle découverte que je recommande chaudement à ceux qui s'intéressent à l'histoire contemporaine, et à toutes les femmes qui gardent dans leur coeur, le souvenir d'un homme qu'elles ont aimé et perdu.



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