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Critique de Rodin_Marcel


Laneyrie-Dagen Nadeije – "Lire la peinture de Rembrandt" – Larousse, 2006 (ISBN 2-03-582663-2) – format 25x15cm, 174 p. abondamment illustré.

Comme l'auteur (professeur à l'ENS) l'annonce dès le titre, elle se propose dans cet ouvrage de modestes dimensions, de montrer comment il convient de "lire" la peinture de Rembrandt. Pour ce faire, l'ouvrage est divisé en trois parties.

La troisième et dernière partie "Annexes" (pp. 160-175) réunit des informations pratiques utiles, ainsi qu'une chronologie et une bibliographie.

La première partie (pp. 6-65) s'intitule "Parcours du peintre" : c'est là que se trouvent réunies les idées et interprétations fondamentales offrant des clés pour comprendre l'oeuvre de Rembrandt, sous une forme malheureusement très très synthétique.

La deuxième partie (pp. 66-159) est quantitativement la plus importante. L'auteur y analyse une trentaine d'oeuvres, en suivant quasiment (à quelques exceptions près) toujours la même démarche articulée en trois rubriques : l'origine de l'oeuvre, le sujet, la composition.
L'une des exceptions concerne l'analyse de la "Ronde de nuit", où ces trois rubriques se voient complétées par "un tableau amputé", puis – nettement plus intéressant – "la portée symbolique", "des détails insolites", "l'esprit du baroque", "de l'arrière vers l'avant", "de gauche à droite : une lecture latérale de l'oeuvre".

Faire cette – heureuse – exception pour cette oeuvre souligne précisément l'une des faiblesses de cet ouvrage : les analyses de tableaux précis apparaissent déconnectées des explications plus larges figurant en début d'ouvrage. Ceci est particulièrement regrettable par exemple pour la "Bethsabée", qui nécessiterait au moins un renvoi explicite vers la rubrique "la femme vue par Rembrandt" de la page 16... Autre exemple : il va de soi que tous les autoportraits figurant dans la deuxième partie présupposent la lecture de la rubrique idoine des pages 8 et 9.

Par ailleurs, on peut regretter certaines lacunes : même si les explications sont plutôt bonnes, il manque tout de même un élargissement essentiel pour "l'aveuglement de Samson", qui consisterait à s'interroger sur ce qui a amené Rembrandt à représenter la perte de la vue (l'organe et le sens primordial du peintre) dans un tel paroxysme de violence...

Le commentaire le plus déroutant se trouve dans l'analyse du tableau "femme [Hendricke] se baignant dans une rivière", où l'on peut lire :
"La baigneuse remonte l'étoffe haut sur ses cuisses, mais son pubis reste invisible. L'ombre que porte la chemise sur ses cuisses est très noire : elle évoque l'idée des poils denses qui couvrent son bas ventre. Mais Rembrandt, à coup sûr, ne montre pas ces poils..."
On ne sait d'où l'auteur tire ses informations si précises. Elle continue d'ailleurs en suggérant qu'Hendrickje est probablement en train de contempler "son entrejambe" et qu'elle pourrait être en train d'uriner. Pourquoi pas, en effet ? Mais est-ce bien utile de l'écrire et de plaquer ainsi une interprétation ? Surtout lorsque ladite interprétation semble bien éloignée du contexte original (la nudité, dans les Provinces-Unies calvinistes du XVIIe) et marquée par les a-priori de notre époque...

Plus généralement, cet étrange commentaire fait surgir une question : comment les générations actuelles peuvent-elles regarder ces nus féminins des siècles passés ? Elles qui ont été éduquées après la Grande Braderie post-soixante-huitarde, baignant dans une impudeur (qui parle encore de pudeur ? qui ne se gausse de ce mot, pour mettre les rieurs conformistes de son côté ?) aussi bien charnelle (exhibitionnisme vestimentaire) que spirituelle (exhibitionnisme psycho-machin-chose), concrétisée aujourd'hui par ce flot incroyable d'images pornographiques massivement consommées dès avant la puberté (cf "rapport sur la sexualité des adolescents" remis au Ministère de la santé le 16 février 2012), ces mannequins anorexiques androgynes ou encore ces starlettes de variétés aux tenues et attitudes putassières, bref en notre époque où l'image de la féminité est dégradée à un point jamais atteint jusqu'à présent, sous couvert de "libération des moeurs".

Lorsque Rembrandt peint sa compagne sous les traits de Bethsabée ou de Danaé, il exprime ces deux postures du respect et de la pudeur qui ne sont plus de mise aujourd'hui... A la même époque, la "Vénus à son miroir" de Vélazquez (peinte en 1647), quasiment dépourvue de visage, annonce "L'Origine du monde" réduite à un torse et un entrejambe...

Plus fondamentalement encore : comment voir et regarder des images venues de siècles où elles étaient rarissimes, à notre époque caractérisée depuis au moins cinq décennies par un déluge visuel inauguré avec la télévision, décuplé avec Internet, atteignant un paroxysme – tout provisoire – avec le culte stupide du "selfie" (sommes-nous si loin de Rembrandt, peintre de l'autoportrait...) ?
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