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Critique de YvesParis


Certains livres rendent plus intelligents. le Grand Basculement est de ceux-là.
L'ancien directeur général de l'Agence française de développement, Jean-Michel Sévérino, assisté d'Olivier Ray, s'y livre à une analyse ambitieuse des déséquilibres de la mondialisation.

Son titre est emprunté à Karl Polanyi, auteur de la Grande transformation. L'économiste hongrois démontait les rouages du capitalisme et montrait son incapacité à s'autoréguler. Soixante-dix ans plus tard, la démarche de Sévérino et Ray n'est pas différente : il s'agit de chercher les moyens de « réencastrer » le marché dans la société

Les auteurs soutiennent que nous vivons actuellement un grand basculement. Sous le double effet de la croissance démographique et de l'expansion économique, le moteur de la croissance mondiale a basculé du Nord au Sud. le barycentre de l'économie mondiale se situait en 1965 en Espagne à équidistance des trois pôles de la Triade. Aujourd'hui, il se situe au large de la Tunisie. En 2050, il devrait avoir migré vers l'est à la frontière irano-turque aspiré par la croissance asiatique.

L'émergence du Sud s'est traduite par le « désappauvrissement » (p. 31) du monde : la croissance chinoise, à elle seule, a sorti 500 millions de personnes de la pauvreté. Mais ces stratégies de développement extraverties exploitant les différentiels de salaire ont aggravé les déséquilibres globaux : le Nord vit désormais à crédit en consommant les produits que lui vendent ses créanciers du Sud. La « globéconomie » (p. 60) fonctionne désormais selon un modèle « du pauvre au riche » (p. 66). Cette fuite en avant dans l'endettement public et privé n'est pas soutenable. Bien plus que la dérégulation financière et le comportement des traders, elle est à l'origine de la crise de 2008. L'accalmie que nous traversons est trompeuse. L'effondrement de la demande au Nord rend inéluctable un « grand réajustement » qui passe au premier chef par la réorientation des modèles de production des émergents vers leurs marchés intérieurs. Leurs ménages devront consommer plus et donc épargner moins. Ils le feront à condition que se constituent des systèmes de protection sociale aujourd'hui inexistants.

L'autre grand défi auquel l'humanité est confrontée est celui de « l'inversion des raretés » (p. 69). La croissance démographique et l'entrée de la Chine et de l'Inde dans le capitalisme ont provoqué – selon l'expression de Richard Freeman – le « grand doublement » : la population active mondiale a été multipliée par deux en une seule décennie. Comme au temps de Marx, le capitalisme mondial dispose d'armées de réserve prolétarienne repoussant d'autant l'horizon de la convergence des salaires et ouvrant, au Nord, une longue période, les Trente soucieuses » (p. 94) de chômage endémique. Ce « moment démographique » coïncide avec la prise de conscience de la finitude des ressources naturelles. Pour « réinverser les raretés », les auteurs recommandent de taxer la nature (Cf. les projets de TVA verte ou de « taxe carbone » qui intègrent dans le prix des produits leur coût environnemental) et de détaxer l'Homme (Cf. la « TVA sociale » qui transfère une partie du financement de la protection sociale du travail à la consommation).

Mais, au-delà de ces deux défis, il en est un dernier et non des moindres : la construction d'un filet de sécurité sociale. Car, l'élévation globale du niveau de vie n'a pas fait disparaître le « milliard du bas » dont parle Paul Collier . La croissance creuse les inégalités, au sein des sociétés et entre elles. C'est dans ce cadre qu'il faut repenser l'aide publique au développement, non pas comme une oeuvre de charité mais comme une action de prévention contre les irruptions les plus violentes de la « question sociale globale ».
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