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Critique de Woland


Woland
  15 mars 2014
Introduction & Notes : Bernard Quilliet


ISBN : 9782715228214


Petite-fille d'Henri IV et de Marie de Médicis - dont elle parle avec beaucoup d'affection - fille de Gaston, duc d'Orléans, frère cadet de Louis XIII, nièce par alliance d'Anne d'Autriche et enfin cousine germaine de Louis XIV et de son frère, Philippe, Anne-Marie-Louise d'Orléans, duchesse de Montpensier, fut assurément le plus beau parti de France et sans doute aussi le plus imbu de ses origines illustres. On reproche d'ailleurs souvent à celle que L Histoire a surnommée à jamais "la Grande Mademoiselle" cette hauteur, cette conviction de son rang et cette fierté princières qui, pourtant, à lire ses "Mémoires", ne paraissent guère au lecteur rien d'autre que de toutes naturelles.

Si Mademoiselle ne laisse jamais oublier les sommets à elle conférés par sa simple naissance, elle insiste vraiment très rarement sur le fait. Pour elle, cela coule de source et elle est persuadée que celui qui la lira pensera de même. Au reste, comme elle le dit elle-même, elle n'écrit pas pour raconter L Histoire et si l'on peut reprocher quelque chose à ses "Mémoires", c'est une dose certaine de narcissisme. Mais un narcissisme là encore si naturel et même si naïf qu'il désarme d'autant plus vite qu'on y décèle une bonté et une intégrité foncières. Mademoiselle se voulait grande dame mais elle fait partie de ces aristocrates qui, tout en veillant jalousement sur leurs droits, estimaient en parallèle qu'en posséder, surtout à un niveau aussi élevé, ne les exemptait pas des devoirs qui vont avec.

L'édition présente n'est évidemment pas l'intégrale du texte - 2500 pages imprimées dans la version Chéruel. Par nature, vous vous en doutez - nous eussions volontiers lu ladite intégrale mais, pour l'instant, n'ayant pu nous la procurer dans une édition moderne, nous nous sommes contenté de ces modestes six-cent-trente-quatre pages qui retracent tous les grands moments de la vie de la duchesse de Montpensier, non sans redites il est vrai - surtout vers la fin - avant de s'arrêter sur l'abrupt d'une phrase inachevée.

Mademoiselle n'est pas fine styliste et tend à se répéter dans l'énumération des évènements par de fréquents : "Le lendemain ..." ou "Le jour suivant ..." C'est un style "Grand Siècle" mais qui n'aurait pas eu l'aval de Boileau. Néanmoins, à haute voix, cela passe mieux et puis ... quelle Histoire et quelles histoires ! ... Nous sommes ici en prise directe avec la Fronde où Monsieur, père de Mademoiselle, s'arrangea pour la pousser dans les situations les plus périlleuses, espérant bien, si les Frondeurs l'emportaient, en retirer tout le mérite et, au cas où Louis XIV triompherait, faire dévier toutes ses foudres sur sa cousine alors que l'instigateur, le seul, le vrai, c'était bien lui, Gaston d'Orléans, l'Eternel Comploteur.

Ici s'ouvre d'ailleurs l'une des plaies vives de Mademoiselle, plaie qui est probablement responsable de l'autre grande blessure de son existence : ses amours désastreuses avec le duc de Lauzun. Soumise au respect prescrit par l'Eglise envers ses géniteurs, Mademoiselle ne se plaint pas souvent. Mais quand elle le fait, le lecteur, qu'il ait déjà quelque connaissance du personnage ou pas, comprend que Gaston fut un très mauvais père. Il en voulait déjà à sa fille aînée d'être née fille mais plus encore d'avoir hérité, à sa naissance, l'immense fortune de sa mère, Marie de Bourbon, morte en couches. Par la suite, une fois remarié avec une princesse de la maison de Lorraine dont il semble avoir été sincèrement amoureux - fait plus que rarissime dans les mariages princiers de l'époque - et qui lui donna deux autres filles, son comportement ne se modifie pas. de son côté, la Grande Mademoiselle, malgré quelques accrochages avec sa belle-mère, tente de se lier réellement avec ses demi-soeurs mais le moyen d'y parvenir quand, de toutes façons, on se sait et on se voit jalousée pour son nom, pour sa fortune, pour un lignage plus illustre et évidemment pour son titre d'aînée ?

Le drame de Mademoiselle, c'est d'avoir voulu à tous prix que son père l'aimât. Mais Gaston s'y refusait. Il était toujours prêt, nous l'avons dit, à l'envoyer au charbon - si tant est qu'une expression aussi triviale puisse convenir à de si nobles personnages - mais il la traitait avec la plus grande froideur. A la clarté de ce qu'a pu nous apprendre depuis lors le bon Dr Freud, on peut se demander si Monsieur n'enviait pas à sa fille cette bravoure dont elle fit preuve durant toute la Fronde et que, pour sa part, il ne posséda jamais. Monsieur est lâche, le mot est écrit et on ne saurait ni l'effacer, ni le travestir. Mademoiselle, elle, fait face - toujours, y compris dans l'humiliation. Pour elle, "noblesse oblige" n'est pas un vain proverbe : c'est une nécessité à laquelle son sang ne saurait lui permettre de se soustraire.

En ce sens, Mademoiselle est admirable et il se dégage d'elle un rayonnement qui, à mille lieues des fourberies du Grand Siècle, évoque la ferveur dont certaines grandes figures médiévales entouraient leur souverain et plus encore le principe qu'il représentait. Et peut-être est-ce pour cette raison que, en ces sinistres temps de pleutres et d'incompétents qui sont les nôtres, Mademoiselle parle encore et toujours à notre coeur. Pleine de majesté, parfois arrogante, rapportant tout (ou presque) à elle et à son sang, dotée, quoi qu'on en pense, d'un solide sens de l'humour, lucide (sauf en amour, comme tout un chacun, hélas !), romantique bien avant l'heure, rongée par la mélancolie de l'enfant qui se sait mal ou peu aimé mais qui ne parvient pas encore à exprimer un mal-être qu'il se contente de subir, généreuse bien que parfois un peu amère, voire cynique, Mademoiselle ressemble à ses "Mémoires" : tout d'une pièce, bourrés d'imperfections mais porteurs d'un talent brut, parfois pompeux, avec les lourdeurs confondantes mais appliquées d'une bonne élève, mais bien vivants, faisant débarquer sans cérémonie la Fronde et ses conjurés au coeur de notre salon, les y faisant suivre par des princes un peu trop hypocrites pour être honnêtes et nous brossant pour l'Eternité un portrait amoureux, passionné, tendre et tout aussi outré et vengeur de ce lamentable profiteur que fut le comte de Lauzun.

La Grande Mademoiselle ? En ce début du XXIème siècle, elle est toujours avec nous et, croyez-moi, elle le restera longtemps encore. ;o)
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