Lewis hine exposition París de
Alison Nordström
Ayant récemment exhumé les fossiles d’anciens souvenirs (les miens et ceux de témoins oculaires), j’arrive maintenant à reconstruire un peu mieux les premières années héroïques de ces missions documentaires.
Mon appareil était un boîtier modifié sans dos amovible et quand on voulait faire successivement une photo horizontale puis verticale, il fallait dévisser le boîtier et le tourner dans le bon sens. L’appareil était équipé d’un objectif rectilinéaire rapide avec un vieil obturateur à piston. Tout le monde utilisait des films mais moi, je ne sais pour quelle raison, j’ai commencé par travailler avec des plaques, peut-être parce que l’un de nos fournisseurs savait se montrer très persuasif pour nous vendre son matériel. Quoi qu’il en soit, ces plaques étaient terriblement lentes et peu sensibles, et avec les supports et le reste de l’équipement, cela faisait un poids lourd à porter pour un poids plume comme moi. Il fallait que le trépied soit léger, et donc fragile et instable pendant la prise de vue.
Le flash était un composé de magnésium et d’accélérateur, la proportion de ce dernier étant calculée en fonction de la vitesse désirée, compte tenu de la lenteur du premier. Sans oublier que cela devenait plutôt dangereux quand le flash décidait de se déclencher prématurément ou bien que le mélange se mettait à durcir et arroser tout le monde d’une pluie d’étincelles. Maintenant, imaginez-nous en train de jouer des coudes à travers la foule d’Ellis Island pour essayer d’arrêter le flux des égarés circulant dans les couloirs, les escaliers et dans tous les coins, pressés de trouver leur chemin et d’en finir. Nous avisons un groupe qui nous semble prometteur, nous les arrêtons et leur expliquons avec des gestes que ce serait très aimable à eux de s’immobiliser, juste un moment. Autour de nous la marée humaine continue à bouillonner, souvent pas très respectueuse de nous, ni de nos appareils. On fait la mise au point, sur du verre dépoli bien sûr, ensuite en espérant que les gens ne bougent pas, on prépare le flash. Un petit réceptacle sur une tige creuse verticale avec un piston dans lequel on insérait un petit bouchon de papier, ensuite on versait de la poudre sur le plateau, en fonction des besoins du moment et de la situation.
Entre temps le groupe avait bougé et il fallait se dépêcher de refaire la mise au point pendant que quelqu’un tenait la lampe. L’obturateur était fermé bien sûr, la plaque insérée dans son châssis et le capuchon retiré, alors, généralement, une fois la lampe récupérée, le vrai travail pouvait enfin commencer. À ce stade, les gens avaient l’air hébété ou pétrifié ou pleuraient de rire parce que les spectateurs n’avaient pas arrêté de leur lancer des blagues et de faire des commentaires, le summum étant le moment où vous leviez le flash dans leur direction et où ils attendaient paralysés le moment de l’explosion.
Je déployai simultanément les talents d’un hypnotiseur, d’un super vendeur et d’un lanceur de base ball pour les préparer à jouer le jeu, et ensuite pour les prendre de vitesse afin que la plupart d’entre eux ne grimacent pas ni ne ferment les yeux au moment de la prise de vue.
Lewis Hine - Lettre à Elizabeth McCausland, 23 octobre 1938
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