Note moyenne : /5 (sur 1 notes)
Beaucoup de livres, certainement, m`ont donné envie d`écrire, et très tôt. J`ai eu la chance d`être éduquée à beaucoup lire. Je pense qu`un des premiers livres qui m`ait fascinée, enfant, est le Daddy-Long-Legs de Jean Webster, roman épistolaire de 1912, longtemps considéré comme symbole de l`éducation féminine naissante. Adolescente, je me suis plongée dans la littérature japonaise classique, et j`ai découvert avec Junichirô Tanizaki qu`on pouvait écrire un chef d`œuvre à partir d`un journal intime (La confession impudique). Ne pratiquant alors que ce genre, j`avais été fascinée qu`il puisse être traité autrement que comme un caprice d`adolescente voué à disparaître.
Une simple tournure de phrase rencontrée au hasard peut remettre en question ma capacité à écrire. J`évite de lire quand je dois finir un texte en particulier, et particulièrement de lire les auteurs à l`écriture très forte ; je pense par exemple à Marguerite Duras, dont le talent m`a toujours semblé, non pas « contagieux » mais « contagion », c`est-à-dire une manière qu`elle a de glisser sa langue sous les ongles des lecteurs pour qu`ils ne puissent jamais l`imiter.
Le premier livre considéré comme de la littérature qui me soit tombé entre les mains, c`était JMG le Clézio. On m`avait offert sa nouvelle Lullaby, histoire d`une adolescente en fugue sur les bords de mer, mais c`est La Ronde et autres faits divers qui m`a bouleversée. Je n`avais pas du tout l`âge de lire un tel ouvrage, j`avais peut-être 11-12 ans. C`est un livre qui me hante toujours, particulièrement Ariane : l`Ariane de le Clézio est une jeune fille, Christine, qui traverse ce qu`on appellerait aujourd`hui une « tournante ». Or, la chute de la nouvelle, la décrit se remaquillant soigneusement dans un rétroviseur, après l`agression – j`étais trop jeune pour comprendre le renversement induit par ce geste mais ça m`avait beaucoup intriguée, comme écriture et comme ce qu`on appelle aujourd`hui le « traitement littéraire du fait-divers », qui fait beaucoup parler de lui en cette rentrée.
C`est difficile de répondre. Je relis souvent des passages au hasard ; ou, si je n`ai pas accès à toute ma bibliothèque, à partir d`un souvenir je m`amuse à les chercher sur Internet. J`aime beaucoup ce sport qui consiste à retrouver des textes en ligne, parce que je ne peux pas toujours tout avoir sous la main, et parce que je ne pourrais malheureusement jamais tous les acheter ; alors du coup je relis beaucoup de classiques, dont les droits sont libres, qui sont plus facilement disponibles. Je pense par exemple à Balzac, avec ses Nouvelles comme La Duchesse de Langeais.
Si j`avouais combien il y en a, on ne me jugerait peut-être pas digne d`être écrivain. Mais il me semble, dans le top 3, que je classerais Robert Musil, le Quijote (Don Quichotte), et La Divine Comédie que je ne connais que par trop petits fragments.
L`Histoire d`une fille de Vienne racontée par elle-même. C`est le récit sombre d`une vie dans les bordels viennois, au début du XXe siècle. le livre a longtemps circulé uniquement sous le manteau ; il est disponible chez Folio, signé de Josefine Mutzenbacher. Pourtant, les hypothèses convergent pour affirmer qu`il a été écrit par Felix Satsen, qui est aussi l`auteur de Bambi – et je trouve que cela donne un tout autre sens au conte repris par Walt Disney.
Histoire d`O. Je le cite en contrepoint du précédent, volontairement, car c`est un roman dont l`attribution avait été également très disputée, et qu`il est souvent présenté comme un classique de la littérature érotique, alors qu`il est un discours sur la servitude volontaire.
« To be born again Spoono, you have to die first » - la citation est approximative. Elle ouvre Les Versets sataniques, de Salman Rushdie, auteur que j`ai beaucoup lu, pour qui j`ai même voulu apprendre à mieux lire en anglais.
Je lis Une femme avec personne dedans, de Chloé Delaume (parue elle aussi au Seuil, à la même date que mon ouvrage, et cela a participé de mon choix). Et je suis infiniment admirative.
Je suppose que ce que j`écrivais est devenu roman, quand il est sorti d`un cercle de lecteurs intimes. Très exactement, j`ai été invitée par une chercheuse de l`Université de Bruxelles à présenter mon travail dans le cadre d`un colloque sur l`intime - organisé en 2010 par Muriel Andrin – et alors j`ai dû réfléchir à sa présentation, son articulation, à le rendre lisible pour un public qui n`était pas coutumier de l`écriture littéraire sur Internet.
Il est né ainsi, mais même en ayant fait une présentation universitaire, puis une toute petite présentation dans un congrès dédié au hacking, je n`aurais pas imaginé convaincre rapidement une maison d`édition de le publier sous cette forme, puisque cela n`avait jamais été fait. J`ai d`ailleurs, à la demande de mon éditrice,présenté en même temps que l`architecture hypertexte un manuscrit classique, linéaire, ce qui s`est avéré être très bénéfique à la structure et l`écriture de l`ensemble en regard des exigences de l`édition.
C`est un des axes de mon travail, pour cet ouvrage et plus largement sur le Web. le virtuel, bouleverse non seulement notre rapport à l`identité, mais aussi notre rapport à l`anonymat. le contrat social en est modifié, pas forcément plus apaisé : nous sommes encore dans des années de transition, qui sont aussi bien des transitions éthiques, législatives, ou d`énonciation de soi. Il me semble de plus qu`il aurait été plus difficile de faire publier un roman qui ne se confronte pas à l`autofiction, car c`est une image populaire de l`écriture numérique, une des plus accessibles ; c`est une des portes d`entrée de la littérature sur Internet, l`autre étant, pour l`instant, la science-fiction.
En vérité, je ne sais pas si j`écris de la littérature érotique, j`ai peur qu`en disant cela des lecteurs soient déçus, car c`est assez froid, comme érotisme. Mais, aucun texte du projet initial n`a été écarté, en revanche deux ont été ajoutés que je n`aurais pas spontanément inclus, et qui ouvrent sur la possibilité qu`il en existe, effectivement, d`autres – et c`est peut-être le cas.C`est, pour moi, une des caractéristiques du travail de l`écriture numérique : chaque texte est précisément achevé, l`architecture est achevée, mais elle est achevée en laissant ouverts d`autres chemins, qui seront ou non explorés.
La structure répond à une logique sémantique, et une logique d`intrigue. Plusieurs s`entrecroisent, aucune n`est « la bonne », mais il y a pourtant un fil d`Ariane. Ayant d`abord été journaliste, j`ai peut-être trop intégré le sens de la concision ; mais surtout je suis fascinée par l`écriture fragmentaire, en partie parce que j`aime beaucoup les philosophes anciens, comme Diogèneou Héraclite, à qui, même s`il reste peu de traces de leurs écrits, on ne peut pas faire dire n`importe quoi ; voire, ça limite l`exégèse.
C`est aussi un mode de composition adapté à la navigation, et adapté aux rythmes de lecture sur les périphériques mobiles comme les téléphones, ou les tablettes : on reprend sa lecture où on veut, on saute un chapitre, on en relit un : tout choix est le bon.
Enfin, je ne pense pas que l`écriture numérique puisse se dispenser de toute référence à l`univers informatique ; même si ces références composent un « méta-cadre » qui n`est jamais évoqué littéralement. La circulation hypertexte fait idéalement appel à des modèles mathématiques comme le Ruban de Möbius, ou aux travaux de Douglas Hofstadter. Dans l`ouvrage, le lecteur un peu curieux tombera peut-être sur une page apparemment erronée : elle comporte une phrase chiffrée, ce qui n`est pas une coquetterie : en informatique, lorsqu`on découvre les bases de la cryptographie, c`est-à-dire de la possibilité d`un échange confidentiel, le premier modèle présenté, est non pas un échange diplomatique ou guerrier… mais une correspondance entre deux amants ; et j`avais envie que cela soit inscrit dans cet ouvrage.
Le titre a été choisi par mes soins, bien avant l`édition. le plus important dans son choix a été sa ponctuation, qui vise une neutralité du sentiment, comme une interjection de l`ataraxie. Je lui vois au moins trois ou quatre autres sens : c`est mon premier livre et le premier publié sous cette forme, ça, c`est amusant. C`est un titre qui se retient bien, aussi. Enfin, a est une lettre à laquelle on fait dire beaucoup de choses, comme l`époque vient encore de le montrer ces derniers jours. C`est enfin a, comme dans manque.
C`est difficile à dire. Produire des livres strictement pensés pour le numérique demande d`autres moyens, et d`autres chaînes de production, que l`édition traditionnelle. Personnellement, j`espère que des studios de création vont se développer pour accompagner ce qui pourrait être une nouvelle forme d`écriture, où viennent se greffer des considérations pour l`ergonomie, pour le toucher et l`ouïe, qui étaient étrangers à la production littéraire, du moins étrangers dans la forme et la fabrication, évidemment pas aux métaphores de la synesthésie. Nous sommes au bord de possibilités incroyables, je ne sais si j`appartiens vraiment à la génération qui les accompagnera au mieux, même si je fais tout pour ; de même que je ne sais pas pour combien d`années encore la littérature numérique sera considérée comme une niche pour Geeks
Je travaille à d`autres projets strictement numériques, qui sont toujours de la littérature mais poussent plus loin les limites de l`intégration d`un récit littéraire aux interfaces virtuelles, qui restent pour autant des supports – il ne faut pas perdre de vue que c`est d`abord d`écriture qu`il doit être question, et que la scénographie vient, éventuellement, dans un second temps. Cela m`intéresse particulièrement dans le domaine du récit de voyage – que devient la littérature de voyage dans un monde où mon écran affiche d`un clic la dernière promenade effectuée l`an dernier, à 5000 kilomètres de chez moi, c`est par exemple une des questions que je me pose.
Mais, je travaille aussi à un ouvrage traditionnel. Et je ne sais pas lequel de mes projets aboutira d`abord, après ce premier pas.
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