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Citation de Partemps


[...] — Paradis est lisible (et drôle, et percutant, et riche, et remuant des tas de choses dans toutes les directions — ce qui est le propre de la littérature), si vous rétablissez en vous-même, dans votre oeil ou votre oreille, la ponctuation.
— Mais alors pourquoi la supprimer ?
— Peut-être pour vous obliger à lire plus lentement ? Un nouveau rythme, un nouveau tempo ? Est-ce que vous lisez le Monde à la même vitesse que France-Soir ?
— Je ne lis que le Monde.
— Vous pouvez cependant admettre de lire un texte littéraire à un autre rythme que votre journal ? De la vitesse de lecture, dépendent beaucoup de choses en littérature. La ponctuation, parfois, c’est comme un métronome bloqué ; défaites le corset, le sens explose ; c’est plus lent à lire, parce que c’est plus riche ; et parce que c’est plus lent, paradoxalement, ça brûle les étapes.
— Mais pourquoi s’obstine-t-il à publier interminablement des morceaux de cette oeuvre, sans jamais s’expliquer ?
— Précisément : on pourrait lui faire crédit et penser que cette obstination veut dire quelque chose : qu’elle nous communique la tension, l’éblouissement et le péril d’un grand projet, d’un projet d’une autre taille (la taille des oeuvres, comme la vitesse de leur lecture, ça fait partie de de leur sens).
— Mais alors pourquoi dévoiler l’oeuvre par morceaux ?
— Proust l’a fait, et ces morceaux ont été plutôt mal compris.
— Vous n’allez tout de même pas comparer Sollers à Proust !
— Du point de vue des pratiques et des souffrances, tout écrivain peut se comparer aux plus grands. Et il me semble que l’exemple de ces deux auteurs appelle notre attention sur une certaine éthique de l’écrivain, qui l’oblige à risquer tout de suite l’énigme de son oeuvre. (Proust l’a dit mille fois : ne jugez pas trop vite, tout n’est pas dit, attendez.) Sollers nous amène (du moins il m’amène) à penser la littérature, non sur un mode tactique (réussir le « coup » d’un livre), mais plutôt : eschatologique.
— C’est un mot religieux, non ?
— Le sens d’un mot peut émigrer : « révolution » est un terme d’astronomie, et pourtant quelle fortune en dehors des astres !
— Et ça veut dire quoi, « eschatologique » ? Je n’ai pas mon dictionnaire avec moi.
— Ça se produit quand la pensée (ou le désir) de la fin excède le temps présent, le calcul présent. Ça renvoie à l’idée d’une fin bien plus lointaine que celle de la tactique ou de la stratégie : une fin que l’écrivain lit dans sa solitude sociale. Car l’écrivain est seul, abandonné des anciennes classes et des nouvelles. Sa chute est d’autant plus grave qu’il vit aujourd’hui dans une société où la solitude elle-même, en soi, est considérée comme une faute. Nous acceptons (c’est là notre coup de maître) les particularismes, mais non les singularités ; les types, mais non les individus. Nous créons (ruse géniale) des choeurs de particuliers, dotés d’une voix revendicatrice, criarde et inoffensive. Mais l’isolé absolu ? Celui qui n’est ni breton, ni corse, ni femme, ni homosexuel, ni fou, ni arabe, etc.? Celui qui n’appartient même pas à une minorité ? La littérature est sa voix, qui, par un renversement « paradisiaque », reprend superbement toutes les voix du monde, et les mêle dans une sorte de chant qui ne peut être entendu que si l’on se porte, pour l’écouter (comme dans ces dispositifs acoustiques d’une grande perversité), très au loin, en avant, par-delà les écoles, les avant-gardes, les journaux et les conversations.
— Pourquoi écrivez-vous cela aujourd’hui ?
— Je vois Sollers réduit comme une tête de Jivaro : il n’est plus maintenant rien d’autre que « celui qui a changé d’idées », (il n’est pourtant pas le seul, que je sache). Eh bien, je pense qu’un moment vient où les images sociales doivent être rappelées à l’ordre.
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