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Critique de Tanvyeboyo


Le livre du philosophe français Abdennour Bidar s'intitule « Les Rencontres de la laïcité – Laïcité et religion dans la France contemporaine ». L'essentiel en est composé de la contribution de l'auteur au colloque annuel ‘Laïcité et république' organisé par le Conseil départemental de la Haute-Garonne, depuis une vingtaine d'années. Un département et une région où ces notions sont prises très au sérieux de longue date. Ce court livre d'actualité a été publié à Toulouse, par les Editions Privat, en avril 2016, suite au dernier colloque de novembre 2015.
Il commence par une introduction signée par le Président du Conseil départemental qui évoque « un combat pour la laïcité et le République », puis considère que « la laïcité n'est pas en danger quand on en parle, quand on la défend, quand on la promeut, … la laïcité demeure un éternel combat», et, en cela, elle est « une singularité française et un bouclier contre les outrances de certitude qui ne désirent que soumettre, conformer ou éradiquer ». Il semblerait que dans la Haute-Garonne, la laïcité, on est pour, ou est contre!
Le texte d'Abdennour Bidar, qui suit, est plus nuancé et va bien plus loin dans la discussion du sujet du colloque et du livre.
Avant de commenter le texte, disons un mot sur quelques sujets ou interrogations qui méritent d'être évoqués en rapport avec la ‘singularité' de laïcité dans la France contemporaine.
1. D'où vient la laïcité à la française ?
Le mot aurait des origines grecques avec ‘laicus/laikos' qui signifie ‘commun', ‘ordinaire'. Il serait entré dans la langue française en 1871, l'année de la Commune de Paris, dont nous pourrons bientôt fêter bientôt les 150 ans.

Déjà dans la loi ‘Goblet' du 30 octobre 1886, sur l'organisation de l'enseignement primaire, on retrouve une référence aux écoles et à la prescription « Dans les écoles publiques de tout ordre, l'enseignement est exclusivement confié à un personnel laïque. » le lien fort avec l'éducation reste intact 130 années plus tard.
La notion prend tout son sens avec la séparation de l'Etat de l'Eglise en 1905, une date marquante pour la République et qui met fin au régime du Concordat de 1801 entre la France de Napoléon et le Saint-Siège. La loi de 1905 a été promulguée dans le contexte de l'affaire Dreyfus qui avait dominé l'actualité depuis 1898. Elle entérine le principe de la laïcité. Ce principe est consacré par les constitutions de 1946 et de 1958, (article premier « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale »)
Le défi de l'islam nous a conduits, en 2013, à la Charte de la laïcité à l'École et à la création de l'Observatoire de la laïcité. L'auteur a contribué à la Charte et il est membre de l'Observatoire.
2. Comment dépasser cette supposée ‘singularité française' dans une Europe de plus en plus unie et présente, malgré les difficultés du moment? Pas un mot ici sur la Convention européenne des droits de l'homme de 1950, ni sur la Charte européenne des droit fondamentaux de l'UE de 2007.
La France est située à proximité de 8 pays membres ou proches de l'Union européenne. Il serait intéressant de mieux connaître les succès et échecs en matière de sécularisme au sens large. Contrairement au succès international, éclatant du Code civil français de 1804, qui traite surtout de biens matériels, le modèle laïc français de 1905 ne s'est pas aussi bien ‘exporté'. On cite souvent les révolutions au Mexique, en Espagne, voire en Turquie d'Atatürk, sinon d'Erdogan! Mais pas dans ce livre! le cas des Pays-Bas présente un modèle proche du cas de la France; il y existe une séparation stricte entre églises et Etat, mais il est aussi associé à une ‘pilarisation' entre protestants, catholiques et laïcs. Cela peut choquer les ‘universalistes' français, sauf s'ils oublient le statut spécifique des trois départements alsaciens et lorrain qui ont ‘zappé' la loi de 1905 et en restent au stade du Concordat.
En réalité, des éléments de laïcités se retrouvent dans un très grand nombre de pays. Les problématiques sont similaires, les réponses diffèrent.

3. le conflit actuel entre la conception de leur religion qu'ont certains musulmans et la laïcité est très différent de l'opposition de l'Eglise et des milieux réactionnaires catholiques à l'égard de la république. Il est important de ne pas refaire cette dernière guerre des religions qui avait plus en commun avec le Kulturkampf de Bismarck, contre la même église outre Rhin (1871–87). Abdennour Bidar nous parle avec clarté, conviction et sympathie de l'islam mais sans concession pour ce qui est de la laïcité.

Revenons à notre texte. Très engageant et agréable à lire, livre de polémique policée mais sans concession. On y parle peut-être trop de l'Etat et pas assez de la société civile. le rôle immense de la Ligue des droits de l'homme, élément essentiel de la société civile dans ce domaine, mérite d'être signalé. On focalise trop sur l'islam tel qu'il est perçu en France et notamment de l'islam porté par des arabes et notamment des algériens. Quel effet a eu la laïcité à la française dans l'Algérie française et postcoloniale ? le débat franco-français sur la laïcité a un écho en Algérie avec les vues controversées et riches de l'auteur Kamel Daoud.
Les turcs sont très présents en France et ailleurs en Europe de l'ouest. Leur rapport à la religion et à la république est autre chose mais une notion de laïcité y a sa part.

Reste que le texte central apporte beaucoup dans le contexte actuel en France au lendemain des attentats contre Charlie et au Bataclan. On y trouve une bonne définition de la laïcité, combattante, ni intégriste, ni laxiste. L'auteur croit à la cohabitation entre les religions et la laïcité et craint davantage « le libéralisme sauvage, la dérégulation au mépris des cultures et du vivre ensemble ». Aurait-il approuvé l'abolition des 3 ordres, la Constitution civile du clergé et le décret d'Allard de 1793, et tant d'autres faits et geste de la Révolution française ‘au mépris des cultures et du vivre ensemble' séculiers de l'Ancien régime ?

Le lien est fait entre ‘libéralisme sauvage' et intégrisme dans leur opposition à la fraternité, car la laïcité n'est pas une valeur mais ‘un principe au service de nos valeurs de liberté, d'égalité et de fraternité'. Belle formule.
Comment agir et penser face ‘à l'abîme effroyable (toujours) prêt à se creuser entre croyants (objets) et incroyants (sujets propres)', selon les termes de Jaurès en 1910? En effet, comment faire cohabiter les Charlie, adeptes de la liberté de conscience et d'expression, et les pourfendeurs de blasphème. La réponse, ou une ‘sortie par le haut', d'Abdennour Bidar est un appel à une spiritualité moderne et libératrice. Nous avons là les plus belles pages du livre. Les citations de Bergson, Malraux, Teilhard de Chardin et de Castoriadis tombent à pic. Sans recourir aux religions, on doit pouvoir répondre aux interrogations existentielles. Qui sommes nous, pourquoi sommes nous là, comment vivre ensemble? On a souvent dit que 21ème siècle, déjà bien entamé, sera spirituel ou ne sera pas. La laïcité, bien comprise et bien vécue, peut nous apporter beaucoup. Ce texte y contribue fort utilement. La laïcité peut-elle inspirer nos voisins proches ou lointains comme ce fut le cas avec le Concordat, ‘aidé', certes par les conquêtes éphémères de la Grande Armée? La laïcité a formé de petits français modernes, peut il aussi former des citoyens européens.
« Les Rencontres de la Laïcité » se termine sur une série de questions et réponses qui permettent d'appuyer la thèse principale du livre.
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