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Critique de Arthemyce


Le nucléaire ! L'un des deux sujets explosifs (pardonnez le jeu de mot), avec la consommation de produit animaux, lorsqu'on navigue dans les eaux hétérogènes de l'Écologie Politique. La thématique de l'énergie de l'atome est éminemment complexe, car éminemment technique et politique. Il est ici question de « la bombe », celle qui non seulement brûle et vitrifie, mais irradie et (conta)mine à long terme les lieux exp(l)osés. Si l'aspect technique est survolé : c'est plutôt le politique et ses secrets d'Histoire qui nous intéressent ; et pour suivre l'épopée radieuse des essais nucléaires à la gloire de la France, de nombreux civiles et militaires impliqués (de gré ou contraints par la nécessité) témoigneront des impacts qu'ont eu ces campagnes sur eux-mêmes et leurs proches.

Début 1962, l'Algérie n'a pas encore officiellement conquis par le sang son indépendance. La France y est toujours présente et procède, notamment, à des essais nucléaires dans le désert au sud de l'immense pays. le 1er Mai de cette année a 11 heure du matin, on en a prévu un en la présence de deux ministres. Tir sous-terrain, au creux d'une montagne près d'In Ecker. « La radioactivité sera confinée dans la roche. Il n'y a aucun risque. » lance témérairement le militaire en charge.
La montagne tremble et un gigantesque nuage de fumée trouve son chemin à travers la masse rocheuse. le panache radioactif se libère et c'est la panique dans la salle de contrôle. On démarre les véhicules et tout le monde se barre au pas de course le plus loin possible… Sauf pour la petite centaine de travailleurs locaux oubliés derrière la montagne, qu'il faudra bien aller rechercher, malgré les risques d'exposition.
Au camp : tout le monde à poil, ministre ou pas, pour la douche de décontamination. « Plus de peur que de mal » finira par glisser un militaire raccompagnant les ministres à leur avion…

Les appelés servant sous le drapeau français sont « des braves gars qui ne posent pas de questions » avec « une belle portion d'illettrés ». Lors des premiers essais, à peine recouvert de leur pauvre combinaison antiradiation, on les a envoyé au « point zéro » pour effectuer des relevés, ramasser divers échantillons, de diverses expériences. « [Chef] le compteur Geiger s'affole vraiment, là… » mais c'est pas grave, on continue. Il y'a toujours la douche de décontamination… Les types n'ont absolument pas conscience de la radiation qu'ils viennent de prendre, tandis que dans les bureaux du commandement, on « conclu[e] qu'il faut maintenir la troupe dans l'ignorance des doses de radioactivité reçues ». Pire encore – plus invisibles – sont les travailleurs locaux qui triment pour un salaire de misère, dans des conditions de misère, sans rien savoir des dangers des activités auxquelles ils participent indirectement.

Pour les quelques civiles ou militaire ayant eu un cas de conscience, ça a été le débarquement du projet, retour au bercail. Il ne faut pas « chercher des poux à l'armée ». C'est d'ailleurs pour ça que la plupart des engagés sont légalement contraints au silence. C'est le cas de Bernard LÉCULÉE, sergent-chef du 34ème régiment du Génie, qui malgré l'accumulation des soucis de santé liés à son exposition aux radiations, refusera de dire quoique ce soit à sa propre femme, contrainte à le regarder dépérir, impuissante. Quelques autres histoires comme celle-ci, au fil des pages, illustrent le culte du secret qui entoure une filière nucléaire déjà très opaque par ses simples aspects techniques.

Avec la fin de l'ingérence française officielle en Algérie, la France a dû se trouver un autre territoire où faire exploser ses bombes soi-disant « propres ». Heureusement, elle dispose encore de nombreux domaines colonisés en outre-mer et c'est en Polynésie, au milieu de l'Océan Pacifique sud, qu'elle installe ses nouveaux quartiers pour le CEP : Centre d'Expérimentations du Pacifique.
En 1968, sur l'atoll d'Hao, deux pilotes, fort chrétiens dans l'âme, se mettent en grève. Ils ont compris que les populations locales n'avaient ni été informées ni n'étaient conscientes des risques d'essais nucléaires près de chez eux.
« Chercher à comprendre, c'est commencer à désobéir ».
On les conduira momentanément dans une prison militaire dès leur débarquement à Paris, avant d'amoindrir les accusations portées contre eux et de les limoger dans un souci de discrétion.
De son côté, « Coquille », le bateau de contrôle biologique fait escale dans les Gambiers à Rikitea. Ils prélèvent des échantillons de fruits, de poissons, d'eaux... – il a beaucoup plu récemment – et tous ces produits analysés témoignent d'importantes traces de radiations. Pour n'affoler personne, aucune mesure n'est prise : la population sera maintenue dans l'insouciance par l'ignorance. Ca n'en fera des cobayes que plus dociles, qui pour beaucoup ne recevront jamais d'indemnisation d'aucune sorte. « La grandeur de la France ». Quelle honte !

En Polynésie comme en Algérie, la France expose non seulement ses militaires mais aussi et surtout les populations locales, que les pots-de-vin aux dirigeants et la propagande de désinformation maintiennent – et continuent de maintenir – à l'écart de ces thématiques.
Fort heureusement, il existe ça-et-là des politiciens pas totalement corrompus. le 7 Septembre 1966, De Gaulle est en visite dans les îles et le député John TEARIKI l'interpelle avec un discours plus qu'incisif ; que je vous recommande de lire (d'autant plus que je vous l'ai mis en appendice).

Le dernier témoignage qui vient se joindre à bien d'autres que j'ai passé sous silence – un peu comme « la France » et ses petits secrets – clos la BD d'environ 80 pages en racontant la collaboration à partir de 2006 entre le Dr. Christian SUEUR et Bruno BARILLOT dans l'objectif de faire la lumière sur « les petits enfants de la bombe », constatant de nombreux cas de maladies chez les jeunes enfants polynésiens issus de familles exposées. En cinq ans, de 2012 à 2017, ils ont ainsi pu édifier avec de nombreux acteurs locaux 27 antennes de recensement et ont pu examiné 2000 patients. Tout s'est rapidement arrêté lorsque Bruno, plus tout jeune, est décédé et que sa remplaçante n'a pas témoigné la même ferveur à la tâche.

Doit-on – peut-on même – être surpris des quelques tranches de vies dépeintes dans cet ouvrage ainsi que du cynisme et de l'irresponsabilité de la France dans ces essais nucléaires – qui auront perduré jusqu'en 1995, faut-il le rappeler ?
Comment ne pas être indignés quand au fil des pages on découvre que la règle du silence est poussée dans ses retranchements. On enterre tout : les véhicules contaminés, les rapports et les dossiers médicaux, loin des regards inquisiteurs, notamment ceux des victimes de ce qui s'apparente à un crime fondé sur l'abus de confiance.

Les annexes fournissent quelques informations et détails supplémentaires. Elles sont agrémentées de nombreuses photos et documents, véritables témoignages historiques. Pour parfaire l'ensemble, une liste de sources allant de l'article au documentaire en passant par les livres offre de quoi approfondir.

En 2021, des associations sont toujours nécessaires pour réclamer justice à un pays orgueilleux, c'est bien triste et c'est pour ça que ce genre d'ouvrage est important car son accessibilité facilite une démocratisation du sujet.

John TEARIKI, député
Discours d'accueil au Général de Gaulle
Papeete, 7 septembre 1966

Serait-ce abuser de votre bonté, Monsieur le Président, que de vous demander de bien vouloir faire preuve, envers notre ancien député, de la même compréhension qu'envers Monsieur Mohamed Ahmed Issa? Venons-en, maintenant, à la question qui, avec l'affaire Pouvanaa, nous oppose le plus profondément : l'implantation et les activités du centre d'expérimentations du Pacifique en Polynésie française.
La création de cet organisme et son installation chez nous, sans que, d'aucune façon, les Polynésiens n'aient été consultés préalablement à ce sujet, alors que leur santé et celle de leurs descendants étaient en jeu, constituent de graves violations du contrat qui nous lie à la France et des droits qui nous sont reconnus par la Charte des Nations unies.
Votre propagande s'efforce de nier l'évidence en prétextant que vos explosions nucléaires et thermonucléaires ne comporteront aucun danger pour nous. Je n'ai pas, ici, le temps de réfuter toutes les contre-vérités qu'elle débite. Je vous indiquerai seulement que les rapports du Comité scientifique des Nations unies pour l'étude des effets des radiations ionisantes, de 1958, 1962 et 1964 établissent de façon formelle :

- d'abord, que la plus petite dose de radiations peut être nocive pour l'homme et sa descendance;
- ensuite et par conséquent, que toute augmentation de la radioactivité ambiante est à éviter;
- enfin, qu'il n'existe aucun moyen de protection efficace contre les effets délétères de la contamination radioactive généralisée due aux retombées des bombes nucléaires et thermonucléaires.

Et ces rapports concluent tous à la nécessité de mettre un terme définitif aux essais d'armes nucléaires. En vous rappelant ces simples vérités scientifiques, énoncées par un organisme international aussi qualifié, je ne nourris nullement la naïve illusion de croire que je pourrai vous faire partager mes craintes et vous amener à renoncer à l'explosion de votre plus belle bombe et à celles qui suivront. Aucun gouvernement n'a jamais, jusqu'ici, eu l'humanité de renoncer à ses essais d'armes atomiques avant d'avoir constitué sa panoplie complète d'engins d'extermination.
Aucun gouvernement n'a jamais eu l'honnêteté ou la cynique franchise de reconnaître que ses expériences nucléaires puissent être dangereuses. Aucun gouvernement n'a jamais hésité à faire supporter par d'autres peuples - et, de préférence, par de petits peuples sans défense - les risques de ses essais nucléaires les plus dangereux :

- les Américains réservèrent les retombées lourdes de leurs plus grosses bombes aux habitants des îles Marshall,
- les Anglais, aux Polynésiens habitant les îles équatoriales les plus proches de Christmas,
- les Russes, aux quelques peuplades du Grand Nord,
- les Chinois, aux Tibétains et aux Mongols,
- les Français, aux Africains d'abord et à nous maintenant.

Mais je ne puis, Monsieur le Président, m'empêcher de vous exprimer, au nom des habitants de ce territoire, toute l'amertume, toute la tristesse que nous éprouvons de voir la France, rempart des droits de l'homme et patrie de Pasteur, déshonorée par une telle entreprise, faire ainsi partie de ce que Jean Rostand appelle le « Gang atomique ».
C'est d'autant plus regrettable que vous venez de prononcer à Phnom Penh un très beau discours, digne de la grande époque de Londres et de Brazzaville. Vous avez pris la défense d'un peuple malheureux, victime d'un conflit qui le dépasse, d'un peuple écrasé sous les bombes et les obus de tous ses « libérateurs ». Après avoir condamné vigoureusement l'intervention américaine, vous avez fait appel au gouvernement des Etats-Unis pour qu'il reprenne conscience de sa vocation historique de défenseur de la Liberté afin qu'en renonçant à imposer, par la force, sa politique au Vietnam, il retrouve sa vraie grandeur et son prestige aux yeux du monde entier.
En applaudissant, avec les 250 000 Cambodgiens qui vous écoutaient, d'aussi justes et courageuses paroles, je ne puis m'empêcher de penser à ce que vous venez faire chez nous et à la réponse que pourraient vous faire, à ce sujet, les Américains.
Je ne leur en laisserai pas l'initiative, étant mieux placé qu'eux pour vous le dire. Et je vous adresserai cette humble prière :

« Puissiez-vous, Monsieur le Président, appliquer, en Polynésie française, les excellents principes que vous recommandiez, de Phnom Penh, à nos amis américains et rembarquer vos troupes, vos bombes et vos avions. Alors, plus tard, nos leucémiques et nos cancéreux ne pourraient pas vous accuser d'être l'auteur de leur mal. Alors, nos futures générations ne pourraient pas vous reprocher la naissance de monstres et d'enfants tarés. Alors, l'amitié des peuples sud-américains pour la France ne serait plus ternie par l'ombre de vos nuages atomiques. Alors, vous donneriez au Monde un exemple digne de la France : pour la première fois, sans peur, sans chantage, sans marchandage, une grande nation, brisant le mur satanique de la méfiance en renonçant, d'elle-même, à l'usage meurtrier de l'atome, proclamerait sa foi en la raison et en l'avenir de l'homme en conviant tous les peuples de la Terre à devenir ses Compagnons de la Libération du Monde. Alors, la Polynésie, unanime, serait fière et heureuse d'être française et, comme aux premiers jours de la France libre, nous redeviendrions tous, ici, vos meilleurs et vos plus fidèles amis. »
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