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Critique de Nelja


L'abolition de l'esclavage est un des sujets qui touche Lamartine de très près. Certaines éditions de ce livre ont une préface où il explique que le rôle qu'il a joué lors de l'abolition de 1848 a beau être mineur, c'est un des moments de sa vie dont il est le plus fier (même si je ne suis pas d'accord avec ses arguments sur la compensation financière des propriétaires d'esclaves). C'est donc exactement le contraire d'une pièce de commande. Il l'a écrit, a été déçu, a pensé ne jamais la publier, et a changé d'avis seulement pour des raisons des problèmes d'argent. Il semble s'excuser d'avoir écrit du théâtre populaire plutôt que de la grande littérature, et assure que cela n'a marché que parce que les acteurs étaient excellents.

Mais fi de l'opinion De Lamartine, passons à la mienne ! C'est de la tragédie ; autant dire que les événements ne sont pas historiquement exacts, et même grandement symboliques. Cela se passe en 1802, quand l'armée de Bonaparte arrive.

Toussaint, ici, est présenté comme un homme déchiré entre défendre son pays contre les français et revoir ses fils qui ont fait leurs études chez les français en question. Et ensuite, même quand il revoit les fils en question, l'un d'entre eux a pris le parti de la France ; cet arc était classique mais bien fait.

Il se prend un peu pour l'élu de Dieu qui doit délivrer son peuple de l'esclavage, et ce qui est désespérant, c'est que la narration est d'accord avec lui. Par l'accord d'un vieux prêtre blanc qui s'introduit dans toutes les scènes sans que personne lui ait rien demandé pour donner la morale de l'histoire et le symbolisme chrétien qui va bien. Ce qui fait que quand un des seconds de Toussaint, Moïse, en a assez de lui parce que son règne a arrêté d'être démocratique et qu'il se prend pour l'élu de Dieu, il est classé en méchant vraiment méchant (c'est une question de goûts, Lamartine) et va le vendre aux français (alors là, Lamartine, ce n'est plus changer les faits, c'est les réécrire à l'envers. Si Moïse s'est disputé avec Toussaint, c'est justement parce que contrairement à lui il haïssait les blancs !)

J'adore quand Toussaint se déguise en mendiant pour aller espionner les blancs sous leur nez, et tous les doubles sens quand les blancs, sans le reconnaître, essaient de l'interroger pour voir s'il ne saurait pas des choses sur Toussaint, par hasard.

Dans les persos inventés pour l'occasion : Adrienne, nièce de Toussaint, fille de sa soeur abandonnée par son père blanc, qui pour une héroïne romantique est beaucoup plus intéressante que je le prévoyais. Bien sûr, elle est innocente et elle aime observer la nature et méditer tristement dessus, Lamartine, on t'a reconnu. Mais parmi ses motivations, il y a la romance pour le fils de Toussaint qui l'a trahi pour les français, une fidélité à Toussaint lui-même (qui l'a élevé comme un père, d'ailleurs on notera que la romance est vaguement incestueuse, comme souvent chez les romantiques) qui fait qu'elle n'a aucun problème à se déguiser en mendiante pour aller espionner ou à faire des déclarations de guerre, et enfin une sorte d'espérance qu'elle n'arrive pas à enterrer envers son père biologique, un blanc qui a abandonné sa mère, mais qu'elle veut revoir pour avoir une opinion sur lui (et que je trouve décevant comme personnage, mais ce n'est pas la faute d'Adrienne). Elle a aussi des dialogues avec des personnages féminins (des amies d'enfance, et un peu Pauline Leclerc : l'auteur rend très bien le racisme paternaliste de Pauline qui croit sincèrement qu'elle est généreuse avec les noirs et ne voit pas leur problème). En bref, Adrienne est un vrai personnage multi-dimensionnel avec des contradictions internes et de la profondeur.

Sinon... il y a des moments où l'auteur insiste un peu trop sur le fait que les noirs sont une race méprisée et qui ne le mérite pas, et on sent que c'est un blanc qui parle à des blancs pour les convaincre. Des noirs ne se complairaient pas dans de telles descriptions de comment ils sont méprisés, merci. Donc, une crédibilité un peu faible, là, et un peu d'Implications Malheureuses, même.

Le contexte politique est vaguement flou, je ne sais pas à quel point on est censés saisir les enjeux quand on ne les connaît pas déjà ? Ce n'est pas le sujet ! Tout le monde est là pour la tragédie familiale contre le devoir ! le devoir est de protéger son peuple, qui se soucie contre quoi, après ? Lalala. On ne comprend même pas vraiment comment ça va finir historiquement.

Globalement, j'avoue que ça ne m'a pas transportée (mais Lamartine avait prévenu dans sa préface). Même les moments où j'approuvais la qualité des alexandrins, des répliques classe ou des retournements de situation, c'était avec un certain détachement.
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