AccueilMes livresAjouter des livres
Découvrir
LivresAuteursLecteursCritiquesCitationsListesQuizGroupesQuestionsPrix BabelioRencontresLe Carnet
>

Critique de YvesParis


On ne peut pas ouvrir sans appréhension le livre d'un sociologue dont Wikipédia annonce sans rire qu'il a jeté «les linéaments d'une épistémologie du sujet objectivant » (sic). Mais, passées les réticences qu'inspire un sabir inutile , le livre de Loïc Wacquant se révèle riche d'enseignements sur les « quartiers » et leurs pathologies.
L'auteur, jeune sociologue français disciple de Pierre Bourdieu, parti à Chicago poursuivre un doctorat sur le système colonial de Nouvelle-Calédonie, témoigne du choc subi à la découverte du ghetto noir américain à la fin des années 80 et de l'urgence ressentie à en faire l'analyse. Depuis lors, Loïc Wacquant a multiplié les articles et les interventions sur la ségrégation urbaine, étudiant, alternativement et comparativement, la Ceinture noire américaine et la Ceinture rouge européenne.

La principale leçon de ces regards croisés est l'irréductible différence des deux phénomènes. La mise au point est d'autant plus utile que le discours médiatique et politique, en France, se plaît à agiter « le spectre de la convergence transatlantique » (p. 280).
Sans doute, des deux côtés de l'Atlantique la relégation urbaine emprunte-t-elle certaines formes similaires. Les ghettos américains et les banlieues françaises sont, les uns comme les autres, frappés par la paupérisation et la dépopulation. le paysage y est uniformément déprimant et oppressant. La stigmatisation est universelle : confesser, à un recruteur ou même à un ami, une adresse au Bronx ou aux Minguettes constitue un aveu souvent infamant.
Pour autant, Loïc Wacquant démontre avec efficacité que les différences l'emportent sur les similarités. Aux Etats-Unis, le ghetto – ou sa dérive contemporaine que l'auteur qualifie d'hyperghetto (p. 110) – est un univers fermé, hyper-violent, racialement et culturellement homogène. Sous ces trois registres, les « banlieues » françaises se distinguent des ghettos américains. Les « banlieues » vivent au contact des centres urbains et ses habitants peuvent aller y « traîner » pour faire, quelques heures durant, l'expérience de l'inclusion sociale, là où les immenses ghettos fonctionnent en vase clos. Elles ne connaissent pas les mêmes degrés de violence que ceux qui prévalent aux Etats-Unis : si l'insécurité y est rampante, les homicides y restent exceptionnels tandis qu'ils sont monnaie courante outre-Atlantique. Enfin, la banlieue se caractérise par sa mixité ethnique : les « Français de souche » y restent nombreux ; quant aux populations immigrées, elles ne sont jamais mono-ethniques, alors que les ghettos américains sont noirs à 95 % .
Ces différences conduisent à des revendications dissemblables : aux Etats-Unis, tout tourne autour de l'opposition « raciale » entre Noirs et Blancs – sachant que le métissage biologique n'a pas permis l'émergence sociologique d'une catégorie intermédiaire. En France au contraire, l'antagonisme principal n'oppose pas les immigrés aux familles françaises autochtones. Comme l'a puissamment illustré le film "La Haine" (1995) ou les manifestations de fin 2005, le clivage dominant oppose « les jeunes », quelle que soit leur origine, au reste du monde. Cette absence de racisme au coeur des cités mérite d'être souligné, parce qu'il rompt avec les pires clichés sur les « banlieues ». Grâce à l'école, où la force de l'habitude rapproche les enfants de toutes les communautés, les « jeunes » des banlieues ont une tradition de mélange ethno-racial qu'illustre leur très forte exogamie .. Aussi n'est-il guère surprenant que leurs revendications ne soient pas communautaires mais citoyennes : les jeunes revendiquent moins des droits spécifiques que l'accès aux droits de tous .

La principale différence entre le Ghetto noir et la Ceinture rouge réside toutefois dans le rôle qu'y joue ou que n'y joue pas l'Etat. Au modèle états-unien de « rétrécissement planifié » (planned shrinkage), caractérisé par « le retrait et l'effondrement des institutions publiques » (p. 220) l'auteur oppose le volontarisme français. Il a certes la dent dure sur l'efficacité des politiques publiques qui ont été menées depuis la fin des années 80 depuis la création du RMI jusqu'au Développement social des quartiers, leur reprochant de remédier aux effets de la relégation urbaine plutôt que d'en attaquer les causes ; mais il reconnaît qu'elles auront permis de « tisser un filet de protection vital » (p. 230).
La responsabilité de l'Etat dans l'aggravation de la relégation urbaine est peut-être la principale conclusion des travaux menés par Loïc Wacquant depuis près de vingt ans. D'article en article, il martèle le même message aux antipodes de la théorie anglo-saxonne de l'underclass : « l'isolement social dans le coeur de métropole (…) n'est pas un état déterminé par le comportement individuel ou la constitution morale de ceux qui y sont relégués (…) L'isolement des parias urbains (…) est le produit d'un processus actif de largage institutionnel (…) Ses sources ne sont pas simplement économiques (…) elles sont aussi et surtout proprement politiques, ancrées dans l'abandon du ghetto par l'Etat (…) » (p. 231). Si l'Etat porte une telle responsabilité, alors on peut attendre de lui qu'il résolve certains des problèmes qu'il a créés. Sans surprise, Loïc Wacquant – dont l'autre objet d'étude est le système pénitentiaire – vilipende la criminalisation de la pauvreté qui laisse intacte les causes de cette pauvreté. On l'aurait aimé plus disert sur les innovations radicales qu'il préconise, telles que l'instauration d'une allocation universelle de subsistance, lorsqu'il se borne à renvoyer à l'oeuvre de Philippe van Parijs.
Commenter  J’apprécie          170



Ont apprécié cette critique (16)voir plus




{* *}