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    colinebabelio le 16 janvier 2019
    Ce mois-ci, pour célébrer le mois de la BD et le Festival d’Angoulême, nous vous proposons un défi littéraire en forme d’hommage au 9e art : « Rentrer dans une case ».

    Exceptionnellement, le délai imparti pour proposer votre texte est plus court que d’habitude. Mais nous sommes convaincus que cela n’entamera en rien vos talents d’écriture !



    Vous avez jusqu’au 31 janvier à minuit pour participer. La taille de votre contribution est libre, et vous pouvez interpréter le sujet comme bon vous semble, au sens propre, comme au sens figuré…

    Le vainqueur remportera une bande dessinée à ajouter dans sa bédéthèque !

    Faites preuve de créativité, d’humour, et d’esprit de dérision pour ce défi ouvert aussi bien aux novices qu’aux bédéphiles invétérés.

    Je prends donc la suite d’HarletteBab sur les défis d’écriture et j’attends vos textes avec impatience !
    Tiger06 le 17 janvier 2019
    Savez-vous qui a inventé la case?

    Non ,ce ne sont pas les hommes,c'est l'un des trois petits cochons qui l'a inventée.

    Vous savez,quand il a fait sa maison de paille et le loup l'a soufflée?Eh bien c'est lui.

    -Ouf,si tu n'avais pas construit ta maison en pierre,on était perdu! s'écria un des petits cochons.

    -Oui,mais ma maison en bois était quand-même solide, répliqua l'autre petit cochon.

    -QUASIMENT solide ,ajouta le grand frère.

    -Mais oui!Ma maison en paille s’appellera "case", tu m'as donné l'idée avec ton  QUASiment, tu es un génie!

    Et voilà comment la case a été inventée.
    cascasimir le 18 janvier 2019
    Jadis, je n'ai pu trouver une place, sur le dernier bateau, avant la montée des eaux. J'avais disparu de la mémoire des humains, mais, depuis un certain temps, quelques uns n'ont eu de cesse de me rallier à leur cause, et veulent me faire entrer dans une case, et une seule. Certains me dessinent, auprès d'une belle jeune fille, une vierge. D'autres m'utilisent comme destrier, pour de farouches guerriers, lors de batailles sanglantes. Certains me traitent de cétacé, ( moi qui me croyait fine et déliée.), d'animal marin, de Narval. D'autres encore , surtout de jeunes enfants me pressent sur leur coeur, comme doudou et me font force bisous. De plus grands utilisent mon image, pour jouer les cavalier(e)s avec mon effigie au bout d'un bâton, pour un simulacre d'équitation. Un savant a retrouvé ma trace, datée de plus de 35000 ans, dans la terre limoneuse et j'aurais côtoyé les premiers hominidés. ( Je ressemblais alors, à un rhinocéros laineux) On me  compose des chansons avec un merveilleux arc en ciel! Avec toutes ces représentations, je ne sais plus dans quelle case rentrer... Suis je une Licorne à la tapisserie, un fier destrier pour Heroic Fantasy, un animal aquatique, un affectueux doudou, ou un affreux rhino... ?Dans quelle case? Aidez moi!
    deidamie le 19 janvier 2019
    « Il te manque vraiment une case ! » C’est ce que me disent les enfants. Ca me rend triste.

    Depuis que je suis petite, je n’arrive pas à m’intégrer au groupe. Je n’aime pas courir, ça me fait tousser, les ballons n’arrêtent pas de me taper dans la figure, je perds à la marelle dès la deuxième case… je n’arrive à rien faire comme les autres enfants, ceux qui sont normaux. Alors, je lis. Des tas de livres. Et mes parents m’ont abonnée à des magazines.

    Parfois, j’essaie de jouer avec eux. Un jour, on a monté une expédition pour explorer la maison hantée au bout du lotissement. J’étais ravie de les accompagner. Nous sommes entrés tout doucement… en chuchotant… nous avons traversé un salon, puis exploré une cuisine…

    « Là, j’ai vu quelque chose bouger ! Planquez-vous ! »

    Sauf qu’ils ne se sont pas planqués. Ils m’ont poussée dans un placard et ont bloqué la porte.

    « Hahaha ! Il te manque vraiment une case ! »

    J’ai eu de la chance. Mes parents m’ont trouvée le soir. Quant aux enfants, je ne leur ai plus jamais demandé si je pouvais jouer avec eux.

    Heureusement, je ne m’ennuie pas ! Il me reste plein de livres à dévorer et Papa m’a appris à lire les bandes-dessinées. Je m’amuse à dessiner Picsou ou Falbala. Rahan, c’est beaucoup plus dur.

    Au collège, ça ne va pas mieux. Je m’en fiche, moi, des chaussures à la mode, ou du dernier tube sur RadioLol, les garçons ne m’intéressent pas, les filles non plus. Je ne comprends pas pourquoi tout ça, c’est si important. « Elle est bizarre, elle ! » « Elle ? Mais c’est un garçon, tu vois pas ? » Je ne ressemble à rien de connu, selon elles. Je prends des insultes, des brutalités. A la maison, j’ai arrêté d’en parler, ça ne va pas fort entre mes parents, et puis, j’ai qu’à faire des efforts et m’arranger si je veux que ça aille mieux, c’est ce que ma mère a dit. Alors je me tais. J’ai pris à la bibliothèque une BD : sur la couverture, une fillette blonde me regarde, apeurée. Elle chevauche un magnifique cheval ailé, blanc, aux yeux bandés. « Thorgal », ça s’appelle.  

    Aaaah ! Journée de merde ! Je suis en seconde maintenant. Aujourd’hui, j’ai foiré l’interro de maths, j’ai oublié mon devoir d’histoire-géo alors que c’était pour aujourd’hui-dernier-délai-pas-d’exception, bordel ! J’en pleurerais de rage. Quant à mes camarades, ils m’ont donné des tas de nouveaux surnoms. Le thon, l’horreur, la gouine… J’achète un sandwich à ma boulange préférée et me dirige vers la bibli. J’emprunte des mangas (Fruits Basket et Gunnm) et un recueil de Maupassant. Ben quoi ? L’un n’empêche pas l’autre, si ?

    A la maison, je déballe tout… tiens ? J’ai pas emprunté ça… Parmi les bouquins s’en trouve un que je ne reconnais pas. Un grand, avec une reliure pseudo cuir gravée d’élégantes arabesques. La bibliothécaire a dû se mélanger les pinceaux avec les bouquins qu’on lui a rendus. C’est qu’elle n’est plus toute jeune, Mme Folyot. J’apprécie la douceur du cuir sous mes doigts. Du beau boulot. Je l’ouvre.

    A l’intérieur, c’est une BD ! Ca alors ! J’essaie de lire, mais il n’y a pas d’histoire, pourtant, je distingue des personnages. On dirait un recueil de paysages, je distingue des prairies verdoyantes, des montagnes enneigées, des paysages désertiques aux couleurs étranges, des villes sous-marines… Bizarre, il n’y a aucun dialogue. Pourtant, les images sont découpées… Ah, c’est l’heure de dîner, je m’en occuperai après.

    Une semaine plus tard, je n’en peux plus. Ca ne va pas mieux au lycée. Maintenant… ils m’encerclent. Ils tapent. Et les garçons, ils… je veux pas en parler. Je ne veux pas y retourner demain. Je ne veux pas. Je pleure dans ma chambre, bien décidée à être malade demain. Je vois le bouquin bizarre, ouvert au-dessus du bazar de mon bureau. Les images ont l’air de bouger.

    Je saisis le livre : les images ne bougent pas. Evidemment. Je suis folle, comme disent les autres, j’ai des hallucinations maintenant. Je ne veux pas retourner au lycée demain. Les images bougent à nouveau. Ce n’est pas possible. Je suis dingue, ce n’est pas possible.

    Après quelques minutes d’expérimentation, je comprends. Les images ne bougent pas si je les regarde directement, mais elles s’animent dans mon champ de vision et je n’ai jamais rien lu d’aussi beau. Je pourrais presque sentir le vent dans ces arbres fabuleux. Toujours sans regarder directement, j’effleure le papier.

    Et je sens le vent. Ma main apparaît dans la case.

    Je lève ma main. Je réfléchis. Pas longtemps. J’attrape mon sac à dos, prends de quoi boire, manger, mon meilleur pull-s’il-fait-froid-on-ne-sait-jamais. Je reviens devant mon bureau. J’inspire à fond. « Allez, on y va. Et puis, je ne veux pas y retourner demain. » Je ne regarde pas directement. Je peux presque entendre les arbres bruire. Je pose la main sur la page…

    Maintenant, je rentre dans une case.
    CaraT le 19 janvier 2019
    @deidamie Très beau texte !
    secondo le 19 janvier 2019
    Il fait froid dans la case, et il fait sombre.

    Hier dans la plantation elle a entendu parler d'un homme qui s'appelle Freeman. Elle s'est dit qu'elle aimerait aussi s'appeler ainsi : Freewoman.
    Mais elle est dans sa case, elle n'a pas plus de liberté que de chauffage, il fait froid et il risque de revenir.
    Lui, Karl Krow Kotton, il risque de revenir.
    Encore et encore.
    Elle a deux fils, du moins il lui reste deux fils.
    Ils ont quelque chose de Karl, bien sûr, leur impatience, leur violence.

    Il fait froid dans la case, et le sol est humide.

    Demain en allant dans le champ,  elle pourrait tenter de s'enfuir et essayer de trouver le chemin de fer clandestin, Tom lui a dit qu'il y a une organisation qui s'appelle comme ça, ce chemin te mène dans le Nord, très loin, ce chemin te rend ta liberté.
    Freewoman n'aurait pas peur, elle partirait pour le Canada, elle abandonnerait ses fils, Freewoman, c'est sûr.

    Mais elle, elle reste dans la case, froide, sombre, humide.
    Kevinaaaa le 20 janvier 2019
    Il fallait le faire, c'était le moment, et pourtant elle ne pouvait s'y résoudre, rentrer dans une case ... 

    Elle était là, au bord de la ligne blanche qui se dessinait sous ses pieds et que sa présence oppressante rendait si sensible. Un seul pas, elle n'avait qu'un seul pas à faire et sa vie changerait enfin. N'était-ce pas ce qu'elle voulait ? Ce qu'elle avait attendu tant d'années ? Des heures, des jours, des mois, toute une temporalité aussi imprécise que floue, qu'elle essayait de saisir sans y parvenir tout à fait dans ce moment encore plus irréel, à quelques minutes à peine de ce grand chamboulement. 

    Depuis combien de temps elle était là, elle n'en savait rien. Le temps était une donnée imprévisible dans sa vie, elle le savait et le vivait avec une plus grande violence aujourd'hui. Encore plus dans ses secondes qui voyaient s'étioler le peu de courage qui lui restait mais qui comblaient d'une saveur toute particulière l’empressement corporel qu'elle sentait. Comme une force invisible son corps reprenait le dessus et tentait coûte que coûte de se mouvoir au-delà de cette ligne étonnante. Elle devait y aller, c'était son heure, et pourtant ce manège discordant continuait de l'agiter, entre immobilité de son être et explosion de son esprit dans ce paradoxe d'envie corporelle et d'abnégation psychique ... C'était comme une chute vertigineuse de son nouveau moi, vers ce nouveau monde tant attendu et de ce fait si redouté. De l'adrénaline en pagaille et une peur sclérosante, un  mélange confus de tout, une perte totale. 

    Elle leva les yeux et le regarda longuement. Son attitude à lui ne trahissait aucune émotion violente, aucune guerre interne ou même petit tracas quotidien. Il était juste là, un crayon à la main et les yeux dans la vague. Il la voyait sans la voir, pressentant comme elle ce nouveau départ qu'ils devraient prendre tous les deux mais se montrant plus confiant, plus serein. Il l'attendait, elle le voyait bien, elle le sentait même de plus en plus fortement ces derniers temps. Il se mit à sourire et déplaça devant lui quelques feuilles encore blanches. Sur sa table inclinée un paquet de croquis, des crayons, des feutres, une horde de carrés qui attendaient. Il faisait de la place, sans se presser, étirant encore de quelques secondes supplémentaires ce temps qui n'en finissait pas de s'étendre.

    Ils s'aimaient. L'un et l'autre avaient débuté une relation particulière. Il était tout pour elle, l'amour, la vie, Dieu. Il ne le savait pas encore, refusant pour l'instant de saisir ce visage impatient, mai elle serait sa vie à lui aussi, au moins pour un temps. Une relation plus ou moins longue, mais intense, un truc très intime, seulement eux, sans que personne ne puisse venir s''immiscer dans cet attachement aussi privé qu'exceptionnel. Elle le transformerait un peu, il l’accommoderait à lui, forcément. Il laissera même un peu de lui dans cette relation. Ils vivraient ensemble pour longtemps, avec un peu de chance elle lui survivrait peut être. 

    Il ne la voyait pas, pas encore, et c'est justement cela qui lui donna le courage qu'il lui manquait. Elle le regarda une dernière fois, ses cheveux en bataille, les cernes sous ses yeux. Elle passa la ligne, il s'inclina vers elle, la fit naître. Il dessina d'abord son visage, mais surtout son sourire, qu'elle lui rendit. Une nouvelle vie s'ouvrait devant elle, au fil de ses doigts fins et longs, habiles et décidés. La sensation euphorisante d'un calme absolu, décidément sa vie n'était que bizarrerie avec lui. mais tant pis  ... 

    ... elle était enfin rentrée dans une case.
    CaraT le 20 janvier 2019
    « Alors mon petit Gabin, demanda la maîtresse avec un sourire bienveillant, quel métier voudrais-tu faire quand tu seras grand ? 
    - Aviateur-fleuriste ! répondit fièrement le petit bonhomme de 6 ans.              
    Sa réponse provoqua immédiatement l’hilarité de ses camarades et laissa sa maîtresse sans voix. C’était bien la première fois qu’on la lui faisait, celle-là ! Pourtant, en tant que maîtresse de CP, métier qu’elle exerçait depuis 17 ans, elle en avait entendu, des choses étranges, très drôles ou très bêtes.
    Mais là, l’heure était grave ; le Ministère, au titre d’une énième expérimentation, avait expressément demandé aux enseignants de CP de renseigner, pour chaque élève, un item qu’ils avaient appelé du doux nom de « souhait(s) professionnel(s) ». Il s’agissait plus prosaïquement de cases à cocher sur un formulaire. 
    Sauf que la réponse du susnommé Gabin ne rentrait évidemment dans aucune d’entre elles. 
    C’est donc avec les trésors de patience et de douceur qu’elle avait accumulés pendant 17 années que notre maîtresse reposa la question fatidique. Déterminante, semblait-il, pour la sacro-sainte Éducation Nationale. 
    - Gabin, je suis sûre que tu sais bien que ce métier n’existe pas, pas vrai ? Alors dis-moi : préférerais-tu être aviateur OU fleuriste ?
    - Je veux être aviateur-fleuriste ! ponctua fermement le garçonnet, malgré les moqueries qui avaient repris de plus belle. 

    La maîtresse poussa un profond soupir et décida qu’elle prendrait l’enfant à part, le lendemain, pour mettre un point final à cette histoire de « souhait(s) professionnel(s) ». Son formulaire était à rendre IMPÉRATIVEMENT pour la fin du mois, et nous étions déjà le 27... 
    Gabin retourna dans sa bulle, faisant fi des railleries. Malgré son très jeune âge, il savait précisément ce qu’il voulait et c’était visiblement tout ce qui lui importait. Il était à des années-lumière des considérations qui font qu’à partir du moment où vous avez coché une case, il vous est quasi-impossible de vous en échapper. C’est comme ça que naissent les stigmatisations, mais cela est une autre histoire. 

    Pour notre jeune Gabin, les choses étaient d’une limpidité confondante : il ne voulait pas être simplement aviateur, juste parce qu’il est avait toujours eu la tête dans les étoiles et un fort désir d’avoir des ailes ; il ne tenait pas non plus à n’être « que » fleuriste malgré sa passion pour tout ce qui ressemblait de près ou de loin à une fleur. Les plantes l’intéressaient moins. Ce qu’il aimait, c’était voir le cycle de vie des fleurs. Qui bourgeonnaient, puis éclosaient, devenaient radieuses pour un temps plus ou moins long, puis se fanaient. Tout cela le fascinait. 
    Personne dans son entourage proche ne comprenait d’ailleurs cet incroyable attrait qu’il avait pour les fleurs. Il avait grandi en appartement, ses parents étaient chauffeur de bus pour l’un, assistante maternelle pour l’autre. Avec chacun des passions à mille lieues de celles de Gabin : son père ne jurait que par le rugby à 15 (aurait-il coché cette case, à 6 ans ?) et sa mère était éprise de mots croisés (existe-t-il un métier en rapport avec cette passion ?). 

    Le lendemain, notre vénérable maîtresse tenta par tous les moyens de guider Gabin sur une voie professionnelle plus conventionnelle mais elle n’y parvint pas. 
    De guerre lasse, elle se résigna, la mort dans l’âme, à cocher la case « ne sait pas ». Étrangement, cela lui provoqua un pincement au cœur comme toutes les fois où, sur la fiche d’évaluation d’un élève, elle était forcée de mettre « compétence non acquise ». Elle se sentait à chaque fois vaguement coupable, comme si elle était forcément la responsable de cet échec. 

    Cette nuit-là, notre maîtresse eut un sommeil agité. Vers deux heures du matin, elle se réveilla en sursaut, hagarde : elle venait de rêver qu’elle cochait, comme souhait professionnel, championne du jeu d’échecs. Sauf qu’elle avait totalement oublié un détail, ce qui avait, dans son rêve, provoqué l’hilarité de son collègue Kasparov : le nombre de cases que compte le célèbre échiquier !
    clairelm le 20 janvier 2019
    En classe , au début de l'année scolaire, il fallait remplir une feuille, avec notre identité, nom, prénom, adresse, nom des parents. Un tas de cases qui devaient être noircies de notre belle écriture déliée... il m'en restait toujours une vide, blanche, qui du coup, paraissait beaucoup plus grande que les autres, prenait une importance incroyable, me terrorisait, me faisait mal au ventre....me piquait les yeux aussi. Je voyais que toutes mes camarades parvenaient sans souci à la remplir, ne se posant aucune question, souriantes, heureuses d'avoir pu confier à la feuille ces quelques éléments si faciles à transcrire ....je restais toujours interrogative, et envieuse bien sur, devant cette aisance qu' elles avaient à remplir la case "nom du père" ...
    sorcika01 le 21 janvier 2019
    -J’en ai plus rien à foutre de ce que vous pensez !

    Je hurle, il fait gris, mes pieds glissent sur les gravillons.

    Je ne suis pas quelqu’un de grossier, je suis bien trop timide pour cela, timide et réservée, c’est tout moi. Et pourtant, cet après-midi, je me lâche. Je lâche tout : tout ce que je pense d’eux, tout ce qui me reste en travers de la gorge, qui forme une boule si énorme qu’elle me gratte, qu’elle m’étouffe. Eux… Tous ces gens qui m’entourent, que je connais, mais aussi ceux que je ne connais pas, qui m’oppressent, qui me font me sentir nulle et moche et bête et grosse et tellement fade, transparente.

    Ce type dans le train en vis-à-vis, son regard en coin qui descend de mon livre de poche jusqu’à mes souliers bruns, élimés et ternes. Que pense-t-il? Que je pourrais y mettre un peu du mien, sans doute. Chaque matin, à la même heure, le même train et toujours ce regard en biais. Je sais ce qu’il se dit, lui tellement propre sur lui… Elle pourrait essayer d’être un peu plus normale, celle-là, non? C’est quoi ces tenues colorées, chamarrées et disparates? Elle ne pourrait pas au moins une fois, se montrer sous un meilleur jour ? Ce petit air désolé qu’il prend, je sens monter en moi une agressivité jusque là inconnue.

    Le soleil brille et il fait doux pour un mois de février. Je n’ai pas le vertige.

    Mes collègues de bureau avec leurs regards condescendants et leurs conseils moralisateurs.
    Tu as déjà essayé le régime crétois? Je te jure, que des résultats ! Et puis, t’as quoi à perdre à essayer ? Juste quelques kilos.
    Est-ce que j’ai sollicité leur avis? Est-ce que je me mêle de leur vie? Est-ce que je me permets de leur donner mon avis sur leur vie à eux? Leur petite vie minable entre magazines de mode, maquillage voyant, grilles de Loto et vies de stars…

    Ma famille, tellement compatissante et persuadée de me faire du bien.
    Ma chérie, tu n’irais pas chez ce nouveau coiffeur, rue Parmentier, tu sais, là où se trouvait la boutique de laine? Il est merveilleux ! Tu pourrais te faire une coloration? Et puis, glaner quelques conseils pour te coiffer. Tu ne t’étais pas acheté un lisseur l’année passée?

    J’enrage, le vent souffle dans mes cheveux justement, libres et striés de fils blancs, signes du temps qui passe. Je regarde devant moi. Tous ces bons conseilleurs, du haut de leurs jugements. Pourquoi ne fait-elle pas d’efforts? Elle pourrait être si jolie si seulement elle…
    Après tout, je pourrais ne pas les écouter, vivre ma vie de mon côté, sans en tenir compte. je le sais, je suis assez intelligente pour savoir que ça ne devrait pas me toucher, que je peux tout à fait m’assumer. Mais je n’y arrive pas…
    Je sais que je vais le faire, je sais que je suis prête, prête à tout…

    Chaque jour, je sens leurs yeux, leurs gestes, leurs pensées; tous tellement persuadés de m’aider, de me faire du bien. J’ai essayé, j’ai essayé longtemps et de toutes mes forces. Le temps a passé, je n’y arrive plus. Je ne distingue même plus les avis des conseils, les paroles anodines des jugements hâtifs. J’en deviens paranoïaque, je le sais, je m’en rends compte. Peut-être ai-je tort de mettre des pensées sur les regards qu’ils me lancent? Peut-être ne vois-je pas les mains tendues? Tout cela me fatigue tellement…

    Ce matin, j’ai bifurqué en remontant le quai de la gare, j’ai pris la direction opposée et j’ai marché…longtemps…sans but. Mes pas m’ont menée ici, sur ce pont. Je regarde en bas, le courant n’est pas spécialement fort, les pierres brillent des reflets du soleil. Je ne pense plus à rien. Je suis arrivée au bout de mes forces, je me laisse glisser.

    Je refuse d’entrer dans une case, elles sont trop étroites pour moi et tous mes rêves brisés.
    EleanorTilney le 21 janvier 2019

    La case.

     

    J'ai tué un adolescent de seize ans avec mon wyphren. Horriblement percuté.
    Le plus beau des jeunes hommes, très blond, très grand.
    Lors de mon procès, l'avocat de sa famille a diffusé une vidéo retraçant sa vie; des images de bébé, d'enfants, de fratrie, de famille, d'anniversaire, les notes fabuleuses du lycée, les auditions de violon.

    Tout le monde pleurait, sa famille, son avocat, le Haut Juge, moi. Mon avocat ne pleurait pas, il était consterné par la tournure que prenait son affaire.

    Je pleurais justement aussi quand je l'ai écrasé. J'étais aveuglée par les larmes. Mon wyphren a fait décoller l’adolescent, qui a volé et s'est brisé contre le coin de l'immeuble, à l'intersection de deux voies, où se tient un restaurant de haute gastronomie.
    Il n'est pas mort tout de suite. Il a agonisé quelques heures au cours desquelles s'est déchaînée toute la puissance médicale de notre circonscription.
    Je n'ai jamais aimé voler, de toute façon. Enfin, si j'adore, quand ce n'est pas moi qui pilote. Dès les premières heures d'école de pilotage, une énorme angoisse m'avait prise à la poitrine. Comme si, chaque fois que je prenais les commandes, j'attendais le terrible accident que j'ai fini par provoquer.
    Je pleurais parce que mes enfants sont partis vivre chez mon ex-mari. A présent, c'est plutôt une bonne chose, puisque leur maman est en case pour des années.

    Le Haut Juge m'a condamné à huit ans de case.
    Dans ma case, tout est entièrement blanc et lisse. Il n'y a ni porte, ni fenêtre. Pas de table ni de chaise.
    Des chiffres lumineux indiquent l'heure et les minutes, la date, et le nombre de jours d'encasement. C'est mon deux-cent-soixante-treizième jour.

    J'ai été endormie pour le transfert dans la case.
    Je me suis réveillée allongée sur un matelas blanc, garni de draps en papier blanc, épais et doux. Habillée d'un pyjama de ce même papier blanc et très doux.

    La température est douillette; je ne porte ni chaussette, ni sous-vêtements sous le pyjama, mais je n'ai pas froid.
    Trois fois par jour, à sept heures, midi et dix-neuf heures, un tiroir blanc se détache du mur blanc, portant un plateau repas.
    La nourriture est très bonne, mais toujours un peu pâle et molle, car il faut pouvoir la manger avec la cuiller en plastique blanc.
    Les petits déjeuners sont variés:
    des œufs brouillés le lundi
    des céréales aux noisettes et quartiers d'oranges le mardi
    des pancakes et du thé le mercredi
    du porridge le jeudi
    du café au lait et des tartines du vendredi au dimanche.

    Un jour sur deux, il y a également sur le plateau un nouveau pyjama blanc et des nouveaux draps blancs.
    Ainsi pliés, cela fait un volume minuscule. Impossible d'imaginer qu'ils pourront recouvrir mon matelas et mon corps.

    Après le petit déjeuner, je change les draps de mon matelas et je vais dans le carré douche. Je me déshabille, et je roule mon pyjama et mes draps en une petite boule blanche que j'abandonne dans un coin.

    Je reste le plus longtemps possible sous la douche chaude, car c'est le moment le plus divertissant de ma journée. Il y a du savon / shampoing dans un carreau blanc de la paroi. Je peux y rester quinze minutes, après quoi l'eau de la douche s'interrompt jusqu'au lendemain.

    Je me brosse les dents. Même la brosse à dents, les poils de la brosse à dents et le dentifrice sont blancs.

    Au lavabo, l'eau est disponible toute la journée, mais à température ambiante.
    Le robinet blanc s'actionne quand je passe mes mains dessous et l'eau coule très peu longtemps, mais autant de fois que je veux.

    Quand je quitte le carré douche, deux murs blancs descendent du plafond pour fermer le carré. Sept minutes plus tard, ils remontent. La boule de mon pyjama et de mes draps  a disparu; tout est propre; il y a une serviette en papier épais et blanc pliée sur le bord du lavabo blanc.

    Cela fait deux cent soixante-treize jours que je n'ai rien vu de vivant : pas d'autre humain que moi, ni animal, ni plante.
    Il n'y a pas écran, pas de livres. Je ne reçois pas de lettre, ni aucune communication de personne. Ma voix s'éteint, ma peau blanchit, je m'efface.

    Les sons que j'entends sont ceux de l'eau (le matin sous la douche et la journée au lavabo) et ceux de mon corps. Je ne sens plus aucune odeur.

    La case est minuscule, il n'y a pas d'aspérité sur les sols, les murs ou le plafond. Rien qui puisse constituer un motif à contempler.
    La lumière s'allume à sept heure, en même que s'ouvre le tiroir du petit-déjeuner.
    Au début, je fixais les chiffres. Maintenant, j'essaye de les éviter car le temps s'est étiré et ralenti. Il est devenu tout gluant.

    Seule peut me sauver ma vie intérieure. La survivance de mon corps ainsi que deux nouvelles vies: la vie des réminiscences et la vie imaginative.
    J'écoule les heures en revivant les images, les voix, les émotions, les pensées et les faits passés. Ma mémoire creuse les détails, et semble pouvoir creuser ainsi à l'infini.
    J'écoule les heures en vivant dans des mondes imaginaires, reconnaissante à tous les auteurs de ma vie d'avant. Merci Dickens, Tolkien, Rowling et tous les autres, qui décorent ma nouvelle vie.

    Tous les soirs à vingt et une heure, la lumière s'éteint. Pour chercher le sommeil, je parcours le château de Poudlard, fourmillant de vie et de magie, avant de m'endormir dans les bras de Luna Lovegood.

    J'essaie de faire des exercices pour mon corps, essentiellement sur mon matelas, vu l'exiguïté de la case.

    Et je prie.
    Radadoune le 22 janvier 2019
    Pensive, je relis à voix haute : "...rentrer dans une case..."
    -"en combien de lettres ? " me demande mon homme sans lever les yeux de ses éternels mots croisés.
    -"laisse tomber" je réponds blasée, "je vais me mettre au Sudoku"
    FINEA53 le 22 janvier 2019
    - Rentrez dans une case! N'importe laquelle : une blanche ou une noire...

    - Oui, mais j'hésite entre la A5 et la C2 ! Jacques le redoutable est  très près de celle-ci quand à son bouffon le facétieux je le sens absolument pas! Que faire? J'hésite...Bon ! Allez, j'y vais! 

    - Bon choix, l'ami ! Tu ne risque absolument rien sur cette case : ni la décapitation, ni la gaudriole ! Lol !

    - Eh, le comique au lieu de faire diversion, c'est à ton tour de te prononcer trois cases à gauche ou tout droit et tu chopes mon cavalier Henri-Georges de l'équi-ta-tion?

    - Quoi tu ose m'influencer pour ce coup ci ? Je vais t'éclater ta reine sans que tu ne te rendes compte de rien! Impie...Toy...able!

    - Oh! Oh! Oh! Calme toi l'affreux, je n'ai pas peur d'un nabot comme toi!

    - Qui est un nabot? Je suis un troll à la barbe fraîche et aux sabots troués? Les nains, c'est une autre espèce magique! Idiot à la mort moi le carafon!

    - On avait dit pas d'insultes en dessous de la ceinture! Creuse avec ta pelle et lâche moi la grappe!
    Salome20s le 22 janvier 2019
    J'ai dû tuer la meilleure amie que je pouvais avoir. Sauf que personne n'est vraiment mort et que je suis toujours aussi innocente.

    Un beau jour, on m'a dit qu'il fallait que je devienne autre, que je sois comme ça, que j'apprenne à parler autrement. Ce jour là, j'ai compris que je devais avoir une petite conversation avec ma meilleure amie.
    A l'époque, nous n'étions pas en très bon terme. Je voulais prendre le dessus sur elle pour qu'on puisse me voir davantage, pour l'effacer en quelques sortes, sans lui laisser le moindre choix. Parfois, elle me faisait tellement honte que je m'acharnais sur elle pendant des jours en l'insultant, en l'accusant et en souhaitant si fort qu'elle disparaisse enfin et qu'elle cesse de m'humilier.
    J'y suis finalement parvenue et pendant mes longues journées au travail, j'étais enfin devenue comme ça et je parvenais à agir comme il faut, pendant que je sentais le regard brûlant et languissant de cette autre fille.

    Au début, quand il lui arrivait de pleurer, je prenais la peine de ralentir, de lui laisser un peu plus de temps pour prendre ses affaires et me laisser toute la place que j'exigeais. A chaque fois que j'en avais l'occasion, je la rassurais en m'excusant d'être aussi occupée, d'avoir aussi peu de temps à lui accorder.
    A cette période, nous nous aidions mutuellement. Quand elle était en colère, elle m'inspirait une agressivité élégante et lumineuse qui la calmait, et quand je m'ennuyais, elle me faisait rire.

    Je crois qu'elle n'a pas attendu longtemps avant de revenir en force sur le devant de la scène. Il me semble même que c'était le jour où son chagrin avait atteint les limites de notre dissociation.
    Alors que je devais faire preuve d'une grande clairvoyance et d'une inflexibilité exemplaire, elle est arrivée brutalement et m'a donné un grand coup. Je suis tombée et c'est comme cela qu'elle s'est retrouvée en face de tous ces gens. Toute seule ! Avec sa belle et grande tristesse peinte sur ses yeux brillants... J'ai eu soudainement à la fois pitié et très peur pour elle.

    Les autres l'ont regardé d'abord avec étonnement puis peu à peu, un drôle de sourire s'est dessiné sur leurs bouches. Elle était là, presque toute nue, alors que nous nous étions mises d'accord sur le fait qu'elle ne devait jamais se montrer ici, qu'elle devait me laisser faire le travail.
    Ce que je craignais arriva : ils la blessèrent profondément et je mis un temps fou à l'apaiser, à la rassurer. Au milieu de son désastre, je pense qu'elle a finit par m'agacer.
    Tellement frêle, tellement fragile, tellement entière que tout pouvait lui arracher quelque chose.

    C'est là qu'elle a commencé à devenir réellement gênante.

    Petit à petit, elle a voulu rester devant moi à la manière d'un martyr qui se sait condamné et qui connaît déjà son bourreau.
    Il était hors de question que je laisse arriver une chose pareille, pouvant anéantir toutes ces années de lutte entre elle et moi. Ses soupirs, ses remontrances, ses errances et ses absences commençaient à m'être insupportables. Les autres l'avaient repéré, on aurait dit qu'ils allaient la dévorer à tous moments et puis de toutes façons, rien ne pouvait redevenir comme avant. J'avais perdu le contrôle et mon ombre n'était plus assez forte pour la protéger.
    J'ai commencé par l'ignorer, puis à la laisser seule le soir avant de finir par mettre ma main sur sa bouche, en longueur de journée.

    Et puis un matin, alors que j'avais l'habitude de boire mon café en sa compagnie silencieuse, je me suis retrouvée seule. Elle avait disparu.
    Je l'ai cherché quelques temps avec une étrange impression de légèreté puis j'ai commencé à aimer cette sensation de liberté. Je n'avais plus à subir ses regards accusateurs, ni ses silences accablants, ni la moiteur enfantine de ses joues baignées de larmes stupides. Tout devint beaucoup plus facile, je ne peinais plus à être comme ça ni à agir comme il faut.

    Je suis devenue la personne que je suis aujourd'hui, je suis une femme active et je travaille pour gagner de l'argent. Je suis honnête, déclarée et officielle.

    Je suis aussi une meurtrière puisque j'ai dû tuer la fille que j'étais pour pouvoir exister.
    Messire_Balthazard le 23 janvier 2019
    Un marginal parmi les fous


    On dirait des automates. Ou des zombies, c’est selon. Le regard vide et le corps statique, à l’exception du pouce qui glisse sur le verre. Un geste désintéressé, voire mécanique. Il manquerait presque le fil de bave au coin de la bouche. Il y en a une foule de ces gens. Pourtant, malgré le nombre, je me sens seul. Je pousse un soupir. Une dame lève les yeux vers moi, hausse un sourcil de dédain, puis revient à son smartphone. Je m’accoude au rebord de la fenêtre et regarde le paysage défiler. Ce voyage va être très long.

    Ces personnes autour de moi, j’ai l’impression qu’elles ne savent pas que le monde existe, juste là, à côté d’elles. Elles sont comme prisonnières dans des bulles virtuelles, fictives. Pourtant, cela ne semble aucunement les déranger. Elles semblent même s’en accommoder. Elles aiment ça. Étrange...

    On dirait que ça leur est vital. Dès qu’un moment de latence montre le bout de son nez, on sort son portable. C’est devenu automatique. C’est devenu une dépendance. Une sorte de drogue.

    Ce mode de vie ne semble pas si idyllique qu’on voudrait me le vendre.


    Moi, 

    Je peux prendre le temps. 

    Respirer. 

    Être libre. 

    Apprécier le moment présent.

    Ne pas avoir besoin de répondre à un message dans les dix secondes suivantes, sous peine d’être accusé de haute trahison. 




    Vivre. 




    Oui. Tout simplement.






    Devrais-je vraiment rentrer dans le rang ? 



    Être prisonnier d’une case ?






    Dans quel but ?
    Ferre il y a 4 semaines
    A Helène Martin dite @Babouillec SP
    Pour celles et ceux qui ne connaîtraient pas Babouillec, cette jeune femme de 36 ans en 2019 est autiste sévère : elle ne parle pas, maîtrise son corps et ses gestes avec grande difficulté et s'exprime, avec l'assistance constante de sa mère, en utilisant un casier de 24 cases, comportant une collection de chacune des lettres de l'alphabet imprimée sur un carré de papier. Elle épelle ainsi ce qu'elle veut dire, d'un geste maladroit mais décidé, et sa mère retranscrit. Babouillec a ainsi écrit : "Raison et acte dans la douleur du silence", "Algorithme éponyme et autres textes", "Rouge de soi" (roman paru en 2018) et continue d'écrire intensément.




    Ame fleur
    corps clos
    silence silice
    vers en carton :
    un jeu des mots
    d'une impro sans défauts.
    Ame sœur, ton phone est fun
    quoiqu'on en dise…
    Ton fluide aux ondes secrètes
    me dit de t'aimer…

    Ego sans issue
    mot à mot mis à nu,
    tes mots dérivent des rives
    de ton enclos.
    Les barreaux du silence
    enserrent le non-dit.
    Le verbe
    est dans le fruit
    d'un étrange terreau.

    Privée du chemin
    commun,
    d'où te vient
    ce chant profond
    au souffle singulier ?

    Un fil tendu.
    Tu y étends tes maux
    sans aucun soupçon
    de retenue.
    Langage des signes
    sans la gestuelle,
    ce morse a la calligraphie
    matérielle
    d'un curieux émetteur
    dans sa tour de contrôle.

    Atlante inversé,
    tu sondes
    ce monde
    si lourd
    de verrous.

    L'exil à l'orée de l'absence
    abolit ce corps
    à la mécanique excentrique
    et la distance
    du geste à l'être
    est un cruel duel.

    Pourtant
    la parole est donnée
    au corps,
    étonnant
    corps à corps
    entre idée
    et dehors.

    Et quand ce corps
    s'en prend
    au décor,
    tu te scannes le crâne
    sous ta mise en plis
    et compose
    en cases de silence.

    L'abord
    de tes versets
    par le versant
    verso, report
    obscur
    de mots-rébus,
    force
    à ouvrir les yeux
    sur un jeu inconnu.

    De quel côté
    du mur alors
    faut-il chercher
    l'entrée
    pour approcher
    ce coeur
    d'une intime douleur ?

    Le monde
    est un terrain
    pas toujours
    partagé.
    Chacun a son chemin,
    pas toujours
    balisé :
    le tracé
    de ton sentier
    est semé
    de savantes sentences.

    Nul ne pourrait
    produire
    de pareilles pensées :
    tes profondes saillies
    sont le semis
    de tes seules vérités.
    Mais
    leur portée fait écho
    à nos mêmes tourments.

    Le rideau du décor
    a la raideur d'un remord :
    un drame sans régisseur.
    Un acteur muet
    sans souffleur
    et l'épaisseur du silence
    occupent la scène.

    Ton regard sans destination
    n'est pas un regard perdu :
    dès nos premiers égards
    je l'ai su.
    Ce sont les yeux de l'intérieur,
    scrutant les signaux du coeur.

    Dans la gamme
    des jeux phoniques,
    je mastique
    des mots étonnants
    comme un enfant
    éprouvant
    ses premières dents.

    De mystères en rêveries,
    je vais dans tes écrits
    creusant pas à pas un sillon
    de points d'interrogation.

    En butte à l'inconnu,
    c'est le coeur qui répond,
    seule arme
    de dissuasion
    face
    à l'incompréhension.

    LN, la guerre de toi
    n'aura pas lieu…
    Tes saines vérités,
    ciselées
    en style
    scrabble,
    paient la rançon
    de ton exil.
    llamy89 il y a 4 semaines
    "Etiquette ou case il va vous falloir choisir ma pt'ite demoiselle", "Si je ne sais pas où vous ranger, vous allez perturber tout le monde". Puis l'homme en blouse blanche m'a attaché un bracelet au poignet... c'était la première case dans laquelle je suis entrée, enfin on appelait cela "couveuse", c'était chaud, douillet, à moi toute seule...

    C'est donc vrai, il faudra choisir un camp ! seulement voilà quelle case choisir hum... Comment se sentir confortable dans la case qu'on m'a dévolu ? Non, jamais on ne choisit... on vous l'attribue, à vous de la faire évoluer !

    Parce que si, vraiment, dès la première heure après votre naissance on vous catalogue : fille, 53cm, 3kg. SI si on vous parle déjà poids et taille !! Rhoo comment savoir dans quelle case entrer ? Avec qui devrais-je la partager ? Parce que oui, il peut y avoir cohabitation dans la case.

    Que de questions après la première case : une fois cataloguée, pourrais-je changer de case facilement ? Serais-je assez imprévisible pour entrer dans plusieurs cases à la fois ? Ce serait rigolo !

    Si je n'entrais dans aucune case, quel casse-tête ! 

    Ne m'en veuillez pas, finalement je voudrais être indéfinissable ; je revendique le "hors cadre" !
    Prenez donc la case qui vous convient.

    Finalement mes distingués confrères, consoeurs, à l'aube de ma vie, je m'abrite derrière ma singularité nouvelle, j'entre dans la catégorie "Jeuniors" ce n'est plus une case ! C'est un nouveau continent, une friche, une page nouvelle à écrire ! Me voilà confortablement casée, hors du temps, hors champs, avec le sentiment d'être libérée de tous encadrements.

    Annickiefer il y a 4 semaines
    BOUBOULE

    Qui ça ? Thomas comment ? Non, ça ne me dit rien. Passez-moi la photo… Ah ! Mais oui ! Je me rappelle, maintenant. On l’appelait Bouboule, ou Tomate parce qu’il devenait tout rouge quand une fille lui parlait. Il n’était pas assez beau pour que je le remarque. C’est bien simple, si on n’avait pas été dans la même classe, je ne lui aurais jamais parlé.
    Il était rond comme la lune, avec tous ses cratères pareils à des volcans de pus sur sa figure et dans le cou. Les garçons de la classe, Éric surtout, le charriaient : Ils disaient : « Alors, Bouboule, t’as fait une nouvelle touche cette nuit ? ». C’est drôle, non ? Vous comprenez pas ? Une touche, pas la drague ! Une touche de calculatrice. J’y peux rien, ça me fait toujours marrer. Moi qui étais assise derrière lui en classe, je comptais ses boutons quand je m’ennuyais, ce qui arrivait souvent parce que j’aimais pas l’école. C’est bien pour ça que j’ai atterri dans ce LEP. Mes parents ne savaient plus quoi faire de moi. Moi, je voulais être coiffeuse ou vendeuse dans la mode, mais y avait pas de travail non plus à l’époque. C’était déjà la crise. Alors, j’ai eu le choix entre boucherie et dessin en bâtiment. J’ai toujours été nulle en dessin, mais c’était toujours mieux que d’être dans la bidoche à longueur de journée. C’est donc le hasard qui m’a conduit dans cette branche. Enfin, plutôt mon père ! De force, dans le bureau d’étude recruteur, où on m’a prise tout de suite, et plusieurs fois pendant les deux ans d’apprentissage. Après, on m’a pas gardée, et c’était pas à cause que j’avais raté mon CAP. Mon patron m’avait dit qu’il préférait prendre un nouvel apprenti -surtout une- qui lui coûterait moins cher, avec les aides de l’Etat. Après, ça été la galère… Pardon ? Oui ! Bien sûr ! Excusez-moi.
    Bouboule… Ce gars me rendait malade. Chaque matin, j’avais envie de vomir. Vous pouvez pas savoir ce que c’était : il avait les cheveux gras comme s’il se les lavait à l’huile, avec un tapis de pellicules partout sur son éternelle chemise à carreaux qui puait la sueur. Il portait des fringues démodés. Il n’a jamais été jeune. Il utilisait des mots du siècle d’avant. Il les prenait au premier degré. Un jour, je me souviens, il m’avait traitée de garce. Je me suis énervée. Alors, tout calmement, il m’a fait toute une théorie comme quoi, garce, c’est le féminin de gars, et qu’il voit pas en quoi je pouvais être vexée.
    En plus, sa mère lui faisait manger au petit-déj une gousse d’ail, histoire qu’il garde la santé. C’était une infection ! Même notre prof principal, Mr Votron, qui nous faisait techno, résistance des matériaux et dessin, il se bouchait les narines quand il approchait de ma table, ce qui fait que, le matin, j’étais tranquille. Par contre, l’après-midi, il tournait autour de moi comme un moucheron. Il se vautrait sur moi en faisant semblant de me montrer un truc qui allait pas dans mes notes. Il m’a demandé l’une ou l’autre fois de rester après les cours. Il connaissait mon patron parce qu’ils corrigeaient ensemble les épreuves de CAP. Mon boss lui avait fait plein d’éloges sur moi. Il voulait sans doute vérifier que j’étais une gentille petite, mais j’ai toujours refusé.
    Oui… J’ai tendance à partir dans tous les sens, désolée… Vous voulez savoir comment il était, Bouboule ?
    Ben, au début, il était le bouc émissaire du bahut. Les garçons l’insultaient, le frappaient de temps en temps. Nous, les filles – on n’était que quatre dans ma classe-, on le fuyait. On disait qu’il lui manquait une case. Il faisait vieux pervers, type bizarre. Et surtout, il nous énervait parce qu’on avait l’impression que ça lui faisait rien, qu’en fait, c’était lui qui se moquait de nous. Il avait toujours ce sourire niais sur sa face de lune, qu’on soit gentil ou qu’on soit vache.
    Ce qui explique aussi que les mecs ont fini par le laisser tranquille, c’est que Bouboule avait un truc. Il dessinait vachement bien. Mais pas les murs carrés, les angles droits ou les traits de cote. Non ! Ce qu’il aimait, c’était les spirales qu’on faisait pour représenter l’isolation dans les murs, les plantes vertes, tapis et meubles dans un salon, des personnages, des animaux sur les façades. Bref, plein de détails qui donnaient vie aux vues en plan, aux plans masse, mais qui lui faisaient perdre un temps fou. Quand il y avait un devoir à rendre, il rendait des fougères en pot, des épagneuls bretons, une super vamp allongée dans son canapé, vue d’en haut de face ou de profil, mais pas un seul trait ce cote, pas une mesure, ni cloisons ni fenêtres, mais du joli carrelage dans la salle-de-bains et même des poissons en plastique dans la mousse de la baignoire. C’était dingue ! Le talent qu’il avait ! Là, du coup, il a grimpé de dix places dans l’estime de la classe. Même Éric lui commandait des caricatures de profs, des dessins de femmes à poils. Là, Bouboule était gêné. Il devenait tout rouge. On voyait qu’il savait pas trop comment c’était foutu, une femme. Alors, il m’a demandé de lui montrer. J’ai pensé : décidemment, qu’est-ce qu’ils ont tous ?! Ca m’a fâchée et j’ai pas voulu. Mais bon, j’en dis pas plus : j’ai bien compris que ce que vous voulez, c’est qu’on parle de lui et pas de moi… Après ? Ben, après, on a passé le CAP. Tout le monde l’a raté sauf moi, grâce à Votron qui m’a collé le point qui me manquait. On s’est tous retrouvés au chômage. Rien de neuf sous le soleil . J’vous l’ai dit, c’était déjà la crise en 1980. On s’est tous perdu de vue. Désolée, mais je ne peux pas vous dire ce que Bouboule est devenu. J’ai plus jamais eu de ses nouvelles. Et ça ne m’a pas manqué.
    • Vous connaissez Rotring Tom ?
    • Le dessinateur de BD ? Ben, comme tout le monde. On peut plus ouvrir la TV ou écouter la radio sans entendre son nom. Et puis mes plus jeunes fils en sont dingues. Pourquoi ? Non ! C’est lui ? C’est Bouboule ? J’y crois pas ! C’est fou… Dire que j’ai fréquenté une vedette ! J’en reviens pas, dis-donc. Quand mes gamins vont apprendre que j’étais en classe avec Rotring Tom, ils vont vouloir que je lui demande un autographe, c’est sûr ! Vous pensez que je peux rentrer en contact ? Après tout, on était copains. Il m’aimait bien lui-aussi. Mais maintenant qu’il est connu, c’est possible qu’il me regarde de haut. Dire que j’disais qu’il lui manquait une case, voilà qu’il en remplit plein dans ses albums. Vous en avez un sur vous, que je puisse y jeter un œil ?
    Nadège fait signe au caméraman d’interrompre la prise de vue. Elle tend le dernier album édité à Vanessa, dont l’épais visage arbore un air réjoui. La journaliste en profite pour faire quelques pas vers la fenêtre. Ses hauts talons évitent difficilement les jouets en plastique multicolores qui jonchent le tapis élimé. Elle est rassurée : le véhicule de « Potins TV » est intact, mais il ne faudrait pas trop tarder, avant que son logo n’attire toute la racaille du quartier. Elle revient s’asseoir face à la copine de classe de l’actuelle star française de la BD.
    Annickiefer il y a 4 semaines
    Thomas Zeski, parfait inconnu pendant près de la moitié de sa vie, a percé dans le milieu pourtant restreint et difficile de la bande dessinée, en trois ans seulement. Sa façon de narrer sa scolarité, de tracer des portraits ciselés, justes et drôles, ça sent le vécu, avait-elle plaidé auprès du rédacteur en chef de l’émission : « La France d’en bas ». Quel bon sujet pour un programme qui met en avant le parcours de ceux qui ne valent rien, pour paraphraser notre président, mais qui sont parvenus à rejoindre l’élite. Quid de ceux qui restent ? Il a fallu enquêter, retrouver cet Éric, le prof Votron et la pimbêche blonde qui le snobait. Elle a fini par les retrouver : la terreur de la classe dans un squat, à ce point allumé que tous ses neurones étaient éteints ; le prof s’était vautré sur une de ses élèves : ça lui a coûté sa place et sa vie, puisque son cœur en a lâché. Restait la jolie blonde, cette blonde décolorée qui lève maintenant un visage outragé de sa lecture :
    • Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? C’est du grand n’importe quoi ! Oh ! Le salopard ! Il règle ses comptes en public ! Et dire que mes enfants lisent ça ! En plus, on me reconnaît bien : je me ressemble.
    • Plus vraiment, je vous rassure, ne peut s’empêcher de rétorquer la journaliste, un sourire ironique sur son visage impeccable.
    • Et puis ce titre : « Vanessa Tumouille », c’est horrible ! J’en ai assez bavé, à l’époque, quand Éric et ses potes m’appelaient comme ça, allusion à l’actrice vachement jolie qu’on voyait partout à la TV un moment donné. Demouy , je crois qu’elle s’appelait. D’un côté, ça me faisait plaisir, parce qu’elle était vraiment canon, mais le reste moins, surtout quand ils me coinçaient dans les chiottes pour vérifier.
    • Tenez, je vous montre son dernier album. Il n’est pas encore en vente, mais à « Potins TV », nous en avons eu la primeur.
    Tout en glissant sur les genoux « Le dessein : il bat, elle ment », Nadège adresse un signe discret au cameraman afin qu’il reprenne le tournage. Il s’agit d’être témoin de la première émotion, de saisir les larmes au bord des cils ou la pigmentation conférée par la rage que la lecture, sans nul doute dévastatrice, ne manquera pas d’engendrer. Car comment ne pas être démoli par la vision, à la fois cynique et juste, que le dessinateur a eu de l’avenir de ses tortionnaires ? Est-il visionnaire ou simplement bon psychologue ? Il a croqué Éric dans sa plus sombre déchéance sur les trottoirs mouillés d’une ville inhumaine ; il a saisi le dernier souffle du vieux prof sur le corps lisse d’une jeunette ; il a réduit à des cases minuscules, pareilles à ces cages à lapin où elle habite désormais, l’existence de poule pondeuse de celle dont il était secrètement amoureux, et qui l’avait envoyé boubouler. Il lui a collé plein de mômes, plein d’arrières-mômes, tous de pères différents, de grands-pères différents, personnages masculins qui ont en commun de boire jusqu’à la lie leur RSA, pendant qu’elle rase les murs jusqu’aux Restos du Cœur. Flasque et négligée, Vanessa Tumouille possède pour seul avenir des disputes de voisinage, des kilos en trop et la solitude aride. Oui, Rotring Tom. n’est pas tendre avec Vanessa. C’est dire à quel point il l’a aimée.
    Vanessa, c’est un prénom de jeune, pense la journaliste, c’est ridicule, à son âge !
    Ce type est un génie, pense l’intervieweuse en pianotant de ses ongles soigneusement vernis la chemise en cuir posée sur ses genoux. Qu’est-ce qui fait que l’on s’extirpe ou non de sa classe sociale ? Le talent suffit-il ? Peut-être que cette laideron, qui prend des heures à lire quelques vignettes, a elle-aussi un talent qu’elle ne s’est jamais sentie le droit d’exploiter. Tu fais dans le sentimentalisme, maintenant, se reprend Nadège. Ca ne te ressemble pas ! Vanessa renifle, c’est bon signe.
    Rotring Tom l’avait annoncé lors du festival d’Angoulême en recevant son prix : l’album à venir sera le dernier de la série. « Je pars me ressourcer au Burkina Fasso , dans une case, le comble pour un dessinateur de BD ». Le public avait ri, et « Potins TV » avait obtenu l’exclu liée à la sortie de l’album. Lorsque Nadège l’avait alpagué à sa descente de podium, elle ignorait encore tout de l’artiste. Lors de l’interview, elle comprit à demi-mots qu’il s’était inspiré de personnes qu’il avait bien connues. Quand elle lui a proposé de faire un sujet sur leurs retrouvailles, il avait répondu qu’il ne supporterait pas l’idée qu’elles auraient pu changer. Comme elle n’avait rien lu de lui, elle avait pensé qu’il idéalisait à ce point ses amitiés scolaires qu’il avait peur d’être déçu. Quel cynisme ! Quel génie ! Quel sujet !
    Vanessa lève enfin un visage brouillé de larmes face à la caméra. Pourvu que Yann zoome, qu’il saisisse le tremblements des mains qui tâtonnent à la recherche d’un mouchoir. Pourvu qu’on voie briller la morve sous le nez rouge. Ça va plaire à mes supérieurs! Ca va capter l’audimat. Dommage, il a manqué un peu de colère à la palette des émotions. C’est une femme démolie qui bredouille, lamentable : « C’est dégueulasse ! Et je ne peux même pas me défendre. »
    Mais voilà que point le rouge aux joues, voilà que se crispent les poings. Nadège lance un regard de connivence à Yann, dissimulé derrière sa caméra.
    • Ca vous plaît de rabaisser comme ça les gens ? hurle maintenant la petite bonne femme qui s’est levée d’un bond de son canapé, propulsée par une rage authentique, merveilleuse, jouissive pour Nadège qui n’en espérait pas tant.
    • Foutez le camp, bande de vautours !
    Sur le palier, Yann remballe son matériel. De l’autre côté de la porte qui a claqué, la bonne femme râle encore. Nadège demande :
    • Tu as tout ?
    L’autre opine. Nadège est satisfaite. Avec un tel reportage, nul doute que « La France d’en bas » obtiendra enfin sa case en prime time.
    Big-Bad-Wolf il y a 4 semaines
    Encore un texte en plusieurs parties pour ma part ! Bonne chance tout le monde 


    Nouveau monde.

    Mac gardait l’œil rivé à la lunette de son fusil de chasse. À plusieurs dizaines de mètres de lui, l'élan progressait à l'orée du sous-bois. Allongé dans la neige épaisse, l'homme attendait le moment idéal pour tirer. Il ne pouvait pas se permettre de gâcher des balles, et sa concentration était donc optimale. Au moment où le grand mammifère leva la tête, un frisson le parcouru tout entier, le faisant tressaillir. Était-ce dû à l'émotion, ou alors au froid pénétrant qui lui donnait l'impression de n'être qu'une statue de glace ? Cette seconde hypothèse était sans nul doute la meilleure. Heureusement, ayant trouvé son angle de tir, il pressa la détente de son arme de son doigt gourd. Avec une détonation propre à percer ses tympans, le coup de feu partit et il vit la bête s'écrouler. Soulagement et exultation se mêlèrent en lui, mais s'il avait eu envie de se redresser d'un bond pour se précipiter vers sa proie son corps lui rappela bien vite qu'il ne fallait même pas y penser. Il était engourdi de froid à force d'être resté à l'affût derrière cette petite butte. Mac se redressa donc lentement, tandis que son compagnon de chasse se précipitait en avant en aboyant d'un air enthousiaste.

    « Nanouk ! Bordel, tu sais que j'aime pas quand tu t'éloignes comme ça. »

    Sa tirade fut à moitié étouffée par le masque anti-froid qui lui couvrait la moitié du visage jusqu'au-dessus du nez. Résigné, il soupira avant de se mettre en marche dans la neige, s'enfonçant régulièrement jusqu'au genou. Son chien, lui, pataugeait jusqu'au ventre. D'un revers de sa main gantée, il tâcha de retirer les boulettes de glace qui s'étaient formées sur ses cils et qui lui gâchaient la vue. Après quelques efforts supplémentaires à lutter contre la couche de neige, il parvint jusqu'au grand animal qu'il avait abattu. Un élan représentait une quantité de viande impressionnante, et une prise de choix. Pourtant, celui-là était déjà considérablement amaigri. L'interminable hiver prélevait chaque année son dû. Les animaux qui avaient été incapables de s'adapter au changement climatique radical avaient rapidement disparu. Les autres survivaient, et certaines même prospéraient. L'homme haussa les épaules à la fois par lassitude et pour les détendre un peu. Même amaigri, cet élan était une source de viande durable, et il avait de quoi se montrer satisfait. Passant son fusil en bandoulière, il s'agenouilla dans la neige tout en tirant le couteau de chasse qu'il portait à la ceinture.
    Tandis qu'il enfonçait la lame entre les pattes postérieures de la bête pour commencer à la dépecer, il songeait déjà à tout ce qu'il allait pouvoir faire de cette carcasse. Cette source de nourriture serait bienvenue une fois qu'il serait de retour à l'abri. Et comme les Indiens des anciens temps, il faisait en sorte que rien ne se perde dans les produits de sa chasse. Depuis que la deuxième apocalypse avait frappé, chaque petit geste comptait et pesait son poids dans la balance de la survie. Comme une horloge dont l'aiguille courait en permanence sur le même circuit circulaire, les pensées de Mac s'orientèrent dans cette direction désormais plus que familière. D'abord, il y avait eu ce fichu virus qui avait éradiqué l'humanité en quelques années à peine. Trop vite pour permettre de mener à bien des recherches pour le guérir. D'après ce qu'avaient avancé les scientifiques, c'était une mutation du virus Ebola qui avait réagi bizarrement en rencontrant une saleté surgie du fond des âges, une maladie ancienne piégée dans les couches glaciaires avant que le réchauffement climatique n'aille trop loin. Les infectés et la maladie avaient réduit la population humaine à un nombre ridicule. Et comme si cela ne suffisait pas, et que la Nature, Dieu ou n'importe quel foutu Destin avait voulu en mettre une dernière couche, le réchauffement climatique avait mis le coup de grâce à la plupart en déclenchant une nouvelle ère glaciaire qui avait recouvert une large partie du globe. Dans quel prophétie à la con quelqu'un avait un jour avancé qu'il y aurait une apocalypse sur une apocalypse, putain ? Le seul point positif de tout cela, c'était que les infectés avaient du mal à tenir le froid, et que leur nombre avait considérablement réduit dans les zones touchées. À quelque chose malheur est bon, comme le disait l'expression.

    Tout cela, c'était il y a vingt ans de cela. Vingt ans que Mac faisait partie des derniers humains à fouler cette planète. Et qui plus est, dans la partie du globe qui était recouverte de glace pendant les deux tiers de l'année ! Lorsqu'il avait fallu choisir, il était resté dans cette région qui l'avait vue naître et grandir. Où les infectés avaient vu leur nombre diminuer, mais pas disparaître. Parce que le monde étant plus mal fichu que jamais, il semblait que le virus ait continué à muter pour s'adapter. Du coup, il lui arrivait maintenant de devoir faire face à des super-infectés. Ou des zombies et super-zombies, comme on aurait pu le lire dans les comics qu'il dévorait lorsqu'il était gosse. À l'heure actuelle, la calotte glaciaire s'arrêtait quelques centaines de kilomètres au nord du Mexique. C'était désormais là que commençait le Sud, lieu où les températures restaient plus clémentes et tempérées, mais où les infectés faisaient des ravages. On ne pouvait pas tout avoir, dans la vie.
    Dépecer l'élan prit plus d'une heure à Mac, en incluant les allers-retours pour aller charger le traîneau de la moto-neige. Il était en nage à force d'efforts physiques, et la sueur sur sa peau exposée au froid gelait rapidement, le recouvrant d'une couche glacée. Au bout du compte, il ne laissa sur place que de vagues reliefs de la carcasse : les plus gros os, le crâne et les énormes bois. Il trouverait une utilité au reste. Alors qu'il vérifiait les attaches sur le traîneau, il posa un instant son regard sur les corbeaux qui venaient déjà prendre possession de ce qui avait été laissé. Et ils ne seraient pas les seuls à le faire. Bientôt, charognards et prédateurs allaient se disputer ce maigre butin. Après avoir fait grimper Nanouk devant lui, il s'installa sur la moto-neige et en fit vrombir le moteur. Laissant la nature derrière eux, drapée dans une gangue de glace et de neige, il prit la route de la ville la plus proche.

    Alors qu'ils traversaient ces paysages polaires et pratiquement vierges de toute vie, Mac se prit à en apprécier la beauté. Sans les lunettes adaptées qu'il avait enfoncées sur ses yeux avant de se mettre en route, le froid aurait rendu sa contemplation impossible. Quand tout leur était tombé dessus, il n'aurait jamais cru tenir aussi longtemps. Survivre dans ces conditions. La température extérieure durant les huit longs mois d'hiver était comprise généralement entre moins trente et moins cinquante degrés. La courte belle saison ne laissait le mercure remonter qu'aux alentours de dix ou quinze degrés quand tout allait bien. C'était généralement là qu'il fallait le plus se méfier des infectés restants, qui pouvaient sortir de leurs cachettes hivernales pour contaminer et dévorer les quelques humains restants. Quand tout avait commencé, Caleb Mackenzie était gardien au parc de Yellowstone. Il avait vingt-cinq ans, une compagne aimante et un super boulot. Puis, tout était parti en vrille d'un claquement de doigts. Durant les cinq premières années, c'était l'épidémie qui avait ravagé le monde. Puis le refroidissement général s'était accentué, pour déboucher sur cette ère glaciaire. Il avait fallu s'adapter. Au début, ils avaient trouvé un bunker dans lequel ils s'étaient établis. Ils avaient bien vécu, à l'abri du froid grâce à l'isolation naturelle du sol. C'était là qu'ils avaient vu naître leur fille, Ellie. Mais tout cela... C'était il y a bien des années. Des pillards avaient pris le bunker d'assaut, ils avaient dû fuir, et aujourd'hui... Ma foi, on pouvait dire que Mac et Nanouk faisaient la paire.
    L'homme posa un regard reconnaissant entre les oreilles du chien. C'était un bon compagnon. Un de ses amis, un type d'origine indienne, avait toute une meute de chiens de traîneau parce qu'il était musher avant l'apocalypse. Avec son traîneau, il s'en sortait bien, et les deux hommes avaient encore de fréquents contacts. C'était lui qui avait donné Nanouk à Mac, une sorte de croisement entre un chien-loup et un husky. Une brave bête, endurante et intelligente. Alors que le fil des pensées de Mac se déroulait, la silhouette massive, recouverte de neige et décorée de stalactites d'un panneau se dressa à quelques mètres d'eux, annonçant l'entrée d'une ville. Les choses allaient un peu se compliquer, mais il avait encore quelques courses à faire. On avait désossé les villes de pratiquement tous les objets de première nécessité. Mais on y trouvait encore des choses utiles, des trucs abandonnés sur place. Le problème, c'était que les bâtiments servaient de refuge à toutes sortes de créatures durant l'hiver. Des humains, parfois. Des animaux également. Mais bien pire, des infectés. Ceux-là étaient en dormance pendant l'hiver, mais restaient actifs. Quant à leurs congénères plus évolués, ceux-là ne dormaient jamais vraiment et restaient très dangereux. L'homme était confiant pour l'heure. Cela faisait quelques semaines qu'il n'en avait pas croisé un seul.





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