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Critique de Zebra


Zebra
  16 mars 2013
« L'égal de Dieu », prix Femina 1987, est un roman médiéval écrit par Alain Absire.

Le décor : nous sommes en 1027 après J.C. Robert II, dit Robert le Pieux, vient de monter sur le trône, succédant ainsi à Hugues Capet, roi des Francs. La société du Xième siècle est féodale. Ainsi, le seigneur concède une terre à son vassal en échange de son allégeance et de sa fidélité, et le vassal rend hommage à son seigneur, dont il devient l'homme, agenouillé devant lui, plaçant ses mains jointes dans les siennes. La société est figée, chacun étant dès la naissance « cloué » à une place donnée comme éternelle : il y a ceux qui prient, ceux qui travaillent et ceux qui combattent. le roi possède son propre domaine qui n'excède pas de beaucoup l'actuelle Ile-de-France : c'est par les mariages, les successions et les conquêtes militaires qu'il peut chercher à l'étendre. Il n'y a pas d'armée de métier : quand on veut des troupes, on convoque le ban et l'arrière-ban, c. à d. les vassaux qui en formant l'armée féodale ne font que leur devoir. Dans cette armée, il y a des cavaliers et des fantassins. le prestige de la cavalerie est d'ordre technologique : l'étrier assure une bonne assise, la selle fixée au harnachement conforte cette assise, le combat à cheval se fait avec une lance courte, une épée et un bouclier suspendu au col afin que les bras soient libres de leurs mouvements ; le cavalier porte un haubert, cotte de maille souple d'une dizaine de kg, un heaume conique prolongé d'un nasal et un écu couvert de blasons en signe de reconnaissance. L'écuyer entretient les armes et les chevaux de son cavalier ; mi-serviteur, mi-garçon d'écurie, il reste dans l'antichambre de la chevalerie. le chevalier, conformément au mythe féodal, se doit d'être preux, héroïque jusqu'à la démesure, infatigable, défenseur de sa dame, courtois et de bonnes manières, défenseur de son roi et de la foi, au service de la fidélité vassalique. Et Il sait se contrôler et méprise la jalousie.

L'histoire : nous sommes en l'abbaye de Jumièges, située entre le Havre et Rouen, dans un méandre convexe de la Seine, en pleine Normandie, riche province qui tire son nom des envahisseurs Vikings (« nort manni », les hommes du Nord) qui l'occupent. Odilon de Bernay, moine à Jumièges depuis 40 ans, termine la rédaction d'un manuscrit, et ce manuscrit c'est le récit de ce que fut son adolescence de page aux côtés du chevalier Liébaut de Malbray. Enfant, Odilon a fait des études puis il a appris le métier des armes pour servir comme page, apprendre l'art de la fauconnerie, monter à cheval, affronter l'ennemi à côté de son seigneur et devenir glorieux car il faut prouver sa vaillance, navrer et occire l'ennemi. Adolescent, il est confié à Liébaut : celui-ci lui assure sa protection en échange des services que doit tout écuyer envers son cavalier. Odilon admire la force physique et le caractère de son maître, lequel (page 38) est généreux, épris de justice, défenseur des pauvres, aimable, pondéré et sage : il vénère un maitre dont il souhaite être digne. Liébaut se prend d'amitié et d'affection pour Odilon. Celui-ci éprouve une véritable passion pour Liébaut (page 45), ses épaules, son buste large, sa machoire carrée, la maitrise de ses mouvements. Odilon dit (page 108) que jamais encore il n'avait connu d'homme aussi beau. Partageant avec Liébaut la violence des combats contre les Frisons, ébloui par l'exemple que lui donne en permanence son ainé, Odilon se blottit la nuit contre son maitre, enroulé avec lui dans un drap de laine grossière afin d'éviter la morsure du froid. Parfois, Liébaut lui caresse affectueusement les cheveux (page 135) ; alors, Odilon se prend à l'aimer et certaines nuit il lui enlace les épaules et embrasse son dos puissant (page 165). Mais un beau jour, Mathilde fait irruption dans leur vie. Paysanne maîtrisant les herbes et les onguents, Mathilde soigne de ses mains les plaies ouvertes de Liébaut, plaies dues à des coups de lance et d'épieu reçus en plein combat ; Liébaut n'est pas insensible au charme de Mathilde : (page 143) il essuye d'abord ses larmes du bout des doigts puis dans les jours qui suivent il lui demande de rester à ses côtés pour veiller les blessés et l'amour nait progressivement entre eux deux. Liébaut se promènera à cheval avec Mathilde (page 201 – elle aura les bras serrés autour de sa taille) puis (page 203) il passera toute une nuit, seul avec elle. Mathilde était promise à Ivar : cet amour contrarie le mariage et rend Odilon fou de jalousie. Ne se contrôlant plus, Odilon conçoit alors un plan diabolique au terme duquel Liébaut disparait : je n'en dirai pas plus. Dans le plus grand dénouement, quasiment aveugle, Odilon confesse, 40 ans après, ce que fut sa très grande faute.

L'intérêt du livre : dans cet univers masculin de la guerre féodale, Dieu est partout, l'exploit est une impérieuse nécessité mais la jalousie n'est pas loin. le récit est terriblement impressionnant : les héros sont à vos côtés, leur énergie est palpable ; un souffle vous parcourt, vous sentez au fil des pages les odeurs de la terre froide et humide, des maisons de bois qui se calcinent, du sang fade et tiède qui s'écoule des plaies des combattants, du gibier qu'on cuit au feu de bois et vous entendez les cris des soldats qui montent à l'assaut des palissades. Les personnages sont typés et attachants : aux côtés de Liébaut, d'Odilon, de Mathilde et d'Ivar, vous trouvez (page 208) les figures belles ou mauvaises de Vilgard de Chambois baron de Normandie, Bernon Hildetand géant Viking borgne, Granger saint moine par la grâce du Tout-Puissant, Jéboin neveu au sang vif, Thorer dur chef de village, Ubbo barbare ennemi de Dieu, Arlette fille de tenancier aux épaules blanches et bien d'autres. Grâce à la toute puissance de l'écriture, Odilon redonne vie aux souvenirs les plus lointains de son existence. Par ses mots, (page 209) il éclaire le sens de sa vie et de ses actes. Par sa confession, (page 215) délaissé et repoussé par Dieu, Odilon tente d'expier sa faute : il ressuscite son maitre, opposant ainsi à sa propre angoisse existentielle - laquelle se double du déshonneur de ne pas avoir mérité le fait d'être devenu chevalier et de la honte d'avoir usé de tricherie répétée envers ses proches - l'image sécurisante et apaisante du héros, symbole de dépassement de soi et d'espérance en un monde meilleur.

Au final, un livre passionnant qu'on lira d'une seul traite (294 pages) et qui devrait contenter les plus difficiles.
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