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Critique de Presence


Presence
  27 janvier 2020
Il s'agit du deuxième tome d'une série indépendante de toute autre. Celui-comprend les épisodes 1 à 5 constituant la saison 2, initialement parus en 2019, écrits par Christopher Cantwell, dessinés et encrés par Martín Morazzo, avec une mise en couleurs réalisée par Miroslav Mrva. Il comprend une postface d'une page, rédigée par Cantwell expliquant que son héroïne ne sait pas où elle va que ce soit en termes de sens, de santé ou d'amour. Cantwell est le cocréateur de la série TV Halt And Catch Fire.

Luna Brewster raconte son rêve récurrent à Jeremy Spooner son psychothérapeute : elle se tient sur une longue arche en pierre au-dessus d'un lac de lave en fusion dont s'élèvent des flammes. Elle avance et finit toujours par tomber dans la lave où elle ne brûle pas mais se transforme en verre, dans une substance sans défaut, et le rêve se termine. le psy en déduit qu'elle est toujours traumatisée par l'intrusion survenue dans le pavillon de ses parents. Il lui demande comment elle progresse dans sa thérapie d'exposition (Exposure and response prevention) : pas beaucoup. Comment ça va à l'école ? Pas terrible. Elle bénéficie ensuite de l'écoute de Joan, une autre thérapeute, qui lui demande comment se termine ses scénarios de thérapie d'exposition : Luna répond que ça se termine toujours de la même manière, elle meurt, seule, et tout le monde la hait après coup. le docteur Kermit lui demande si elle souffre d'effets secondaires des médicaments qu'elle prend : elle répond que le seul effet est une miction plus lente. Les trois terminent par la même question : a-t-elle eu des contacts récents avec Dana Church. À chaque fois la réponse est négative. Elle ne l'a pas revue depuis que Dana a volé une voiturette de golf il y a plus d'un an.

Au Cap Dehznev en Russie, un groupe de militaire en tenue neige surveille l'arrivée d'une motoneige. Il en descend 2 personnes : le professeur Nathan Wonderbuck de l'université Caltech, et Verna. Cette dernière entame les négociations. Pendant ce temps-là, Bill Meigs (Earl) est torturé par l'armée : 2 soldats lui versent de l'eau sur la tête alors qu'il est allongé, les pieds plus que la tête, avec un risque de noyade. Ils veulent connaître le nom de l'ingénieure qui a inventé le harnais pour voler, et comment elle le faisait fonctionner. Il répond qu'il ne sait rien. Suite aux recommandations des médecins, Luna Brewster travaille à la bibliothèque pour aider à ranger les ouvrages. Elle a tendance à marmonner à haute voix en écoutant les scénarios d'exposition, et à imaginer que les élèves en train d'étudier la regardent bizarrement. Elle s'approche de 2 d'entre eux qui font des messes basses. La fille commence à dire qu'elle pense que Luna a tué sa grand-mère et a été envoyée à l'asile, quand Luna Brewster ne peut plus supporter la vue de ses bagues dentaires et lui ferme la bouche en l'agrafant avec une agrafeuse. Dana Church la voit faire en regardant depuis l'extérieur par une vitre. Elle s'enfuit et se réfugie dans une ruelle. Dans sa cellule, Bill Meigs tape sur un clavier dessiné à même le sol pour envoyer des messages à Luna Brewster. Ses deux tortionnaires font leur rapport à la chercheuse qui chapote le laboratoire où un autre scientifique analyse les reste du jetpack qui a explosé. Il explique qu'il y a dû y avoir un problème avec le fluide de refroidissement.

Le tome précédent s'était terminé par une explosion de violence, et le lecteur se demande bien dans quel état il va retrouver les protagonistes. Luna Brewster est devenue le personnage principal sans doute possible. le lecteur la suit dans sa maladie mentale, ses traitements, ses délires et ses hallucinations, son obsession de comprendre les motivations de Mayura Howard, la femme qui volait. Les autres personnages sortent également de l'ordinaire. Verna (la prostituée à 42 dollars la passe) a donc décidé de voler de ses propres ailes : elle a dérobé les plans du prototype de jetpack et s'apprête à les vendre au plus offrant, c'est-à-dire l'armée russe. Elle entame elle-même les négociations. Bill Meigs résiste plutôt bien à la torture, sans rien lâcher comme information, en s'imaginant qu'il communique avec Luna Brewster par un ordinateur imaginaire. Les parents de Luna sont totalement dépassés par les événements, très éloignés de ce qui se passe dans la tête de leur fille, tout en lui laissant beaucoup d'autonomie car elle est adulte. Comme on peut s'y attendre, Gary le copain de Luna a un sérieux grain. Dana Church a quitté le monde de la rationalité. Kido est de retour, toujours aussi en décalage avec les normes sociales.

Le lecteur côtoie ces individus en décalage avec la santé normale et regarde comment ils se comportent. Il voit passer des expressions étranges sur le visage de Luna Brewster : un regard fuyant avec les yeux vers le côté, la bouche souvent entrouverte comme si elle ne savait quelle expression adopter, le regard apeuré alors que la panique est en train de monter quand elle conduit, les yeux écarquillés quand elle ne comprend rien à une situation, le visage attristé quand elle s'inflige elle-même une coupure au visage. Son langage corporel est tout aussi parlant : il suffit d'observer sa pantomime en cours alors qu'elle subit les effets secondaires de ses médicaments et qu'elle émet des vents dans tous les sens. du coup, le lecteur regarde également avec attention les autres personnages : le visage plein d'une fausse sollicitude de ses trois thérapeutes, les expressions toujours craintives de Dana Church, la confiance inébranlable de Bill Meigs, l'empathie de Gary pour Luna, etc. Après seulement quelques pages il peut ressentir toute la bizarrerie de chaque individu, se souvenant de l'aphorisme : tout le monde semble normal jusqu'à ce qu'on commence à le connaître. Ici, tout le monde semble avoir un grain, Luna Brewster plus que les autres, mais certains ne sont pas loin.

Le récit ne donne pas l'impression d'être une simple collection de moments bizarres mis bout à bout, et uniquement portés par le comportement décalé des personnages. le scénariste raconte bien une histoire. La trame de base est simple : Luna Brewster souhaite savoir ce qui est arrivée à Mayura Howard, la femme au jetpack qui a explosé en plein ciel. Mais cette technologie intéresse plusieurs factions qui sont prêtes à beaucoup de choses pour récupérer les informations afférentes. C'est ainsi que s'entrelace la vie de cette femme déséquilibrée, de ses parents, de sa grand-mère (elle-même bien déséquilibrée également), celle d'une prostituée, celle d'un scientifique de haut niveau, de militaires, sans oublier l'es-psy de Luna qui se déguise en poulet. Effectivement, Christopher Cantwell pense son récit en termes visuels et Martín Morazzo s'avère capable de tout illustrer, même les situations les plus improbables. Il s'investit pour représenter les décors qui sont présents dans plus de 95% des cases, soit un ratio très élevé pour un comics. Il utilise un trait très fin pour le détourage, ce qui donne une impression très descriptive des objets et des environnements. le lecteur se projette avec aisance dans le cabinet des différents thérapeutes, chacun avec un aménagement et un mobilier différent, sur la plaine enneigée de Cap Dehznev, dans la bibliothèque de l'institution où séjourne Luna, dans le dortoir d'un centre d'accueil pour sans-abri, dans la chambre de Luna, au sommet d'une antenne relais à plusieurs dizaines de mètres au-dessus du sol, dans le salon des Brewster, dans un laboratoire abandonné, etc.

Le scénariste a donc bâti de nombreuses scènes dans lesquelles s'expriment les différences mentales des personnages. Certaines contiennent une dose d'humour parfois teinté de noir : la hantise de la conduite qui fait que Luna panique au volant avec des résultats plus risibles que catastrophiques, les effets secondaires des médicaments avec les pets en classe, la présentation de Gary aux parents de Luna, Dana Church déguisée en poulet, ou encore les apparitions de la grand-mère Kido. Beaucoup relèvent de l'horreur corporelle assez éprouvante. le lecteur voit la bouche agrafée de l'étudiante dont la tête ne revenait pas à Luna, Luna en train de mâcher du papier peint, une mâchoire à demi brûlée et à demi édentée, et même un individu s'ouvrant le crâne en deux avec une scie sauteuse. Martín Morazzo a l'art et la manière de représenter ces événements de manière pragmatiques, sans dramatisation artificielle, confrontant le lecteur à leur horreur pleine et entière. Comment quelqu'un peut se donner un coup de scie circulaire dans le crâne pour échapper à la situation dans laquelle il se trouve ? Comment quelqu'un peut trouver intrigant de se crever l'oeil avec la pointe d'un compas, en se regardant dans le miroir de la salle de bain ? Dans sa postface, Christopher Cantwell espère qu'il a réussi à écrire quelque chose d'aussi profond qu'il le souhaitait, sur le thème de l'identité, de ce qui nous fait, sur les processus de gestion des émotions. Quoi qu'il en soit, il sait montrer ce qui se passe quand un individu ne sait pas le faire, a été déconstruit par des actes de violence subis ou dont il a été témoin.

Alors que le premier tome laissait une impression intrigante mais décousue, ce second tome apparaît beaucoup plus cohérent, avec une direction principale claire, une inventivité mêlant folie et horreur, sans rien sacrifier à la fibre humaine, et un artiste capable de donner corps à toutes les situations, de faire vivre les personnages dans des environnements variés plausibles.
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