AccueilMes livresAjouter des livres
Découvrir
LivresAuteursLecteursCritiquesCitationsListesQuizGroupesQuestionsPrix BabelioRencontresLe Carnet
>

Critique de Presence


Ce tome fait suite à Bloodshot U.S.A. (2016/2017) de Jeff Lemire & Doug Braithwaite qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant. Il comprend les 5 épisodes de la minisérie, parus en 2017, écrits par Jeff Lemire, dessinés et encrés par Lewis Larosa (séquences du futur, avec mise en couleurs de Diego Rodriguez) et Mico Suayan (séquences du futur proche, avec mise en couleurs de Brian Reber). Il comporte également les couvertures régulières dessinées par Kenneth Rocafort, ainsi que les couvertures variantes réalisées par Monika Palosz, Greg Smallwood, Glenn Fabry, Juan José Ryp, Darick Robertson.

Dans un futur très proche, une jeune fille (Jessie), à la peau blanche avec des yeux rouges, ramasse du bois dans une isolée du Minnesota. Elle est agressée par 5 individus armés et cagoulés. Elle en neutralise un mais se fait secouer par un taser et tombe à terre. L'un des agresseurs est abattu par une balle dans la tête tirée par Magic, la mère de Jessie. Au temps présent Ray Garrison (Bloodshot) rentre chez lui, accompagné de son chien Bloodhound (lui aussi porteur de nanites). Il retrouve sa fille Jessie, et sa femme Magic qui est en train de s'énerver après son interlocuteur au téléphone. Elle ne souhaite pas en parler à Ray. Dans une ferme isolée de l'Ohio, un individu en costume et cravate, protégé par 2 hommes de main également en costard, vient trouver un homme en jean et chemise à carreau, en train de s'occuper d'un veau malformé né de la veille. Après une brève discussion, le fermier indique qu'il est temps pour le projet Omen de démarrer.

Bien sûr Ray Garrison ne peut pas résister longtemps à la curiosité, et il laisse ses nanites prendre la maîtrise du téléphone de sa femme. Un individu décroche et se présente sous le nom de Daddy, le père de Magic. Il demande si Magic est prête à revenir auprès de lui. Magic surprend Ray alors qu'il raccroche. Il s'excuse et elle lui indique que son père est le chef d'une communauté un peu bizarre et qu'il l'a beaucoup fait souffrir. Elle lui fait promettre de ne pas se lancer à sa recherche, et de rester auprès d'elle pour élever leur fille. À contre coeur, il accepte. Dans un futur proche, dans le Minnesota, Magic conduit une voiture avec sa fille à ses côtés. Leur voiture explose sous un tir de bazooka. Un individu se rapproche de l'épave, avec un rond rouge sur la poitrine et une peau sombre. Il se fait appeler Rampage.

Le tome précédent n'incitait pas trop le lecteur à revenir, Jeff Lemire ayant donné l'impression de ne plus disposer d'idées assez suffisantes pour justifier un récit supplémentaire en 4 épisodes. Malgré tout, en feuilletant rapidement ce nouveau tome, le lecteur se rappelle de la qualité des pages de Mico Suayan, ainsi que du travail méticuleux de Lewis Larosa. Il éprouve les pires difficultés à résister à la tentation de retrouver Ray Garrison, sa femme et sa fille. Bien sûr, la solution de facilité réside dans le fait de mettre en danger Jessie et Magic, ce qui donne une forte motivation à Bloodshot pour les sauver, voire peut-être pour se venger comme l'indique le titre de ce tome. Dès la première page, il retrouve le tic d'écriture adopté par Lemire pour cette série : une narration suivant 2 lignes temporelles. Il y a donc le présent qui correspond aux actions de Bloodshot et un futur proche dont le lecteur comprend progressivement qu'il doit se situer dans une dizaine d'années au vu de l'âge de Jessie. Il se dit que cette dissociation temporelle peut être justifiée par le fait qu'une fois encore Boodshot va effectuer un bond dans le temps. Il est effectivement question plus loin de l'année 4002.

C'est une autre caractéristique de ce nouveau chapitre de la vie de Bloodshot que de s'inscrire un peu plus dans l'univers partagé Valiant que les tomes précédents. L'année 4002 renvoie au récit 4001 AD (2016) par Matt Kindt & Clayton Crain, sans que le lecteur ne sache si cette histoire a un impact direct sur le déroulement des événements. Dans le même ordre d'idée, il voit apparaître un personnage aux capacités providentielles : Punk Mambo. Si c'est la première fois qu'il la voit, le lecteur peut tiquer devant l'artificialité de son implication. L'explication est donnée par la suite avec l'apparition de Ninjak (Colin King), Punk Mambo étant issue de sa série Shadowman (2012), puis reprise dans la série Ninjak (par exemple dans Ninjak Volume 3: Operation: Deadside) également écrite par Matt Kindt. Lemire fait également allusion à la continuité interne de la série Bloodshot, avec le projet Omen qui découle du projet Rising Spirit (initié dans la série Harbinger de Joshua Dysart) et faisant régulièrement sentir son influence dans la série Bloodshot.

Comme à son habitude pour le personnage Bloodshot, Jeff Lemire l'implique par un problème personnel qui l'entraîne dans des conflits physiques. le lecteur apprécie de voir que ce premier chapitre bénéficie de 2 artistes de qualité pour donner de la consistance au récit. Mico Suayan a déjà illustré plusieurs chapitres de Bloodhsot, dont le premier lors de la reprise par le personnage par Jeff Lemire dans Bloodshot reborn. Il dessine entre 6 et 10 pages par épisode. Ses dessins s'inscrivent dans une approche photoréaliste, avec un fort niveau de détails. Lors de la séquence d'ouverture, le lecteur peut voir la frondaison des sapins, la tension dans le tissu des parkas des agresseurs, le détail des armes utilisées, la fausse fourrure de la capuche de Magic. Brian Reber effectue un travail complémentaire de grande qualité pour rendre compte de la qualité de lumière et de la texture de la neige. L'artiste utilise des photographies retouchées pour les décors, avec parcimonie et à bon escient. Il n'y a que lorsque la scène se focalise sur les affrontements physiques, qu'il a tendance à s'affranchir de représenter les arrière-plans. Dans ces scènes, le lecteur peut se projeter aux côtés des personnages, comme s'il s'agissait d'une réalité proche de la sienne.

Les dessins de Lewis Larosa reposent moins sur les contours encrés que ceux de Mico Suayan, et la complémentarité avec la mise en couleurs participe d'une autre nature. Il réalise des dessins dans une veine réaliste, sans qu'ils ne soient aussi peaufinés que ceux de Suayan. le lecteur observe également que cet artiste utilise régulièrement des points de prise de vue créant un angle prononcé pour accentuer la dramatisation des postures. Diego Rodriguez effectue un travail très impressionnant de mise en couleurs apportant des informations visuelles consistantes sur les textures et les reliefs de chaque surface. Les 8 pages de crayonnés de Larosa présentes en fin de tome montrent qu'une partie de ces textures provient également de l'ombrage réalisé sous forme de lavis par Larosa sur ses planches, avant la mise en couleurs. L'artiste insiste beaucoup sur la stature physique impressionnante de Ray Garrison, et beaucoup plus discrètement sur le physique de Magic. Il utilise régulièrement des plans rapprochés sur les personnages, ce qui a pour effet de renforcer leur présence physique pour le lecteur. L'union des lavis et de la mise en couleurs conduit à donner une forte importance à la texture de la chair. Cette approche contribue à rendre les blessures physiques et cicatrices plus réelles que ce soit la chair tuméfiée de Ray Garrison après s'être fait dérouiller, ou les cicatrices de brûlure sur le cou et le visage du chef du projet Omen. Avec Larosa, les conséquences physiques de la violence gagnent en réalité, en horreur sans qu'il n'ait besoin d'aller jusqu'à des représentations gore.

De ce point de vue, l'intuition du lecteur ne l'avait pas trompé : le récit bénéficie d'une solide narration graphique, donnant de la consistance et de la force à l'intrigue. En ce qui concerne cette dernière, il ne lui a pas échappé que Jeff Lemire utilise des outils narratifs qu'il a déjà mis en oeuvre dans les tomes précédents. Il tique un peu en voyant le stéréotype de la communauté pauvre et isolée sous l'emprise d'un chef charismatique aux convictions manquant de rationalité et faisant peu cas de la vie d'autrui, mais pas de celles des membres de la communauté. Il tique à nouveau quand les nanites du corps de Bloodshot sont désactivées juste au pire moment, ou quand des personnages arrivent pile au bon (et au dernier) moment pour en sauver d'autres en danger. Par contre, il a le plaisir de découvrir que Jeff Lemire avait effectivement des idées en nombre assez élevé pour cela puisse justifier une nouvelle histoire, sans qu'il n'ait besoin d'user et d'abuser de décompression narrative. Il a construit un thriller qui alpague le lecteur et l'emmène à un rythme soutenu sans lui laisser le temps de reprendre son souffle. Il évite un récit trop mécanique en prenant soin de montrer dans quelle mesure et comment Ray Garrison est affecté par les événements, sans réussir à en retrouver la maîtrise. Il arrive à montrer le drame du personnage qui ne réussit pas à s'empêcher de réagir par la violence, ce qui l'éloigne de ce qu'il souhaite, à savoir consacrer sa vie à sa femme et sa fille.

Après un tome peu convaincant, Jeff Lemire propose au lecteur de le suivre dans une nouvelle aventure de Bloodshot. Il bénéficie de 2 artistes Mico Suayan & Lewis Larosa qui réalisent chacun à leur façon un travail consistant et convaincant. Il raconte un thriller bien construit avec quelques poncifs, mais un suspense de bonne qualité.
Commenter  J’apprécie          60



Ont apprécié cette critique (5)voir plus




{* *}