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Critique de Foxfire


Foxfire
  16 septembre 2016
Un sujet très difficile, une narration singulière, une dimension philosophique marquée... On ne peut pas dire que Ken Liu ait choisi la facilité en écrivant "l'homme qui mit fin à L Histoire". Et c'est un miracle qui se produit sous la plume de l'auteur. En à peine plus de 100 pages, Liu livre un récit d'une richesse, d'une intelligence, d'une subtilité, en un mot d'une excellence peu commune.

La forme narrative consiste en un enchaînement de témoignages, conférences, exposés et interviews formant un documentaire. Ce procédé aurait pu donner lieu à un récit d'une froideur clinique. Ce n'est pas le cas, on ne lit pas "l'homme qui mit fin..." comme un lit un article de journal. le récit de Liu n'est absolument pas désincarné, il a de la chair et une âme.

L'auteur prend son temps pour exposer le contexte de l'expérience du voyage dans le temps, ses implications, les questionnements que cela induit. Retarder l'apparition des passages au coeur de l'unité 731 permet au récit de bien exposer les enjeux et d'éviter toute gratuité ou tout voyeurisme. Etonnamment, même lors de ces scènes, le récit est d'une grande pudeur. Et cela tout en n'atténuant pas l'horreur absolue de ce que fut le camp 731. Liu dit les sévices, les tortures, les abominations. Pourtant, ces descriptions n'avilissent jamais les victimes. Au contraire, Liu leur rend l'humanité qui leur a été déniée.

"L'homme qui mit fin..." est une charge contre le négationnisme. Mais Liu n'est pas animé par une rage vengeresse. L'enjeu n'est pas une quelconque réparation (d'ailleurs impossible), c'est la vérité et le souvenir qu'il réclame ici. La mémoire est au coeur du récit. le voyage dans le temps n'est pas vraiment une façon de revivre des événements passés mais plutôt un moyen de se souvenir, de ne pas oublier. Il ne s'agit pas de désigner des coupables, il s'agit de ne plus nier notre capacité à tous à faire le mal, et ainsi retrouver l'humanité à travers la reconnaissance des victimes en tant que frères humains.
Et loin de tout simplisme, l'auteur n'hésite pas à pointer du doigt la part de responsabilité de la Chine dans cet oubli collectif.

"L'homme qui mit fin..." est aussi une réflexion passionnante sur le métier d'historien. le récit nous incite notamment à réfléchir sur la subjectivité de cette science (humaine donc par définition inexacte), sur la frontière parfois ténue qui peut séparer l'historien de l'activiste. Ken Liu évoque également le paradoxe du métier d'archéologue qui, pour découvrir L Histoire, est aussi contraint de la détruire en partie.

La formation de juriste de l'auteur transparait également au détour de questionnements éthiques ou juridiques. Ainsi, un professeur de Droit se demande : "puisque la maîtrise d'un territoire passe d'une souveraineté à l'autre au gré du temps, sous quelle juridiction doit se trouver le passé du territoire en question ?". Plus loin, un archéologue s'interroge en ces termes : "la souffrance des victimes relève-t-elle du domaine privé, ou participe-t-elle de notre Histoire collective ?". On le voit à travers ces réflexions, "l'homme qui mit fin..." a une dimension philosophique forte.

Le côté science-fiction, loin de n'être qu'un prétexte, façonne tout le récit. Cette dimension science-fictionnelle ne fait pas de "l'homme qui mit fin..." un récit futuriste éloigné de toute actualité. Au contraire, les éléments science-fictionnels renforcent le caractère universel et intemporel des thèmes traités.

"L'homme qui mit fin..." continue de vivre dans l'esprit du lecteur une fois le livre fermé. Je sais déjà que ce texte restera toujours imprimé en moi, pour l'émotion qu'il suscite, pour les questionnements qu'il suggère et surtout pour l'humanité bouleversante qui l'habite.
Chapeau Monsieur Liu pour avoir écrit un si beau, si grand livre !

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