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Critique de Shakespeare


Shakespeare
  08 janvier 2017
Rhapsode de textes pour la plupart parus dans des revues ou lors de colloque, La société des affects de Frédéric Lordon propose un paradigme révolutionnaire et iconoclaste sur la conception de l'homme, de la politique et de la société.

Pour ce faire, l'auteur, économiste de formation et chercheur au CNRS, commence par réconcilier la sociologie et la philosophie, l'une consistant à étudier des objets sans conceptualisation et l'autre à conceptualiser sans s'intéresser aux objets. Il a principalement recours à Spinoza, mais aussi au "plus philosophe des sociologues", Pierre Bourdieu. Souvent pensées en opposition, ces deux disciplines, une fois réunies, s'avèrent fécondes et offrent une nouvelle compréhension du monde politique.

A titre d'exemple, en sociologie, la domination des institutions dépend en partie de sa légitimité, c'est-à-dire de la reconnaissance par les institués de la domination de l'institution comme légitime, naturelle, allant de soi. Or, avec Spinoza, la légitimité est une notion inutile pour comprendre les institutions. Lordon explique d'une part que le concept de légitimité est introuvable et d'autre part que "si les institutions sont des agencements de puissances et d'affects, alors la légitimité n'est rien", c'est-à-dire que "si dans le monde institutionnel et social il n'y a que le jeu des puissances et des affects, alors la légitimité n'existe pas. Il n'y a que l'état des forces - pour autant qu'on sache voir leur diversité, bien au-delà des forces de domination brute : forces impersonnelles inscrites dans des structures, mais aussi forces intimes des affects à l'oeuvre jusque dans les productions de l'imaginaire (le "sens") - tel qu'il détermine des rapports à durer ou à se défaire." Avec ce décalage paradigmatique, l'institution légitime en sociologie devient ici l'institution qui créé chez les dominés un affect de joie ou de tristesse pour dominer. La légitimité n'est finalement, pour l'auteur, que l'appellation "supplémentaire, mais superfétatoire, ajoutée au simple fait de l'existence d'une institution".

Toute cette socio-philosophie aux applications bien pratiques s'attache à déconstruire un par un les piliers de la doctrine humaniste. Premier pilier : le libre arbitre n'existe pas. Second pilier : la légitimité institutionnelle n'existe pas. Troisième pilier : on ne décide pas la révolution, elle est provoquée lorsque les institutions se rendent suffisamment odieuses pour la provoquer. Toute la pensée de l'auteur consiste en la réactualisation et en la réhabilitation du précieux système spinoziste.

Lordon ne fait ainsi que répéter ce que Spinoza expliquait déjà à son époque : "L'homme n'est pas dans la nature comme un empire dans un empire". On ne change pas le monde "si on le veut". Tous les discours militants, écologiques, de responsabilisations individuelles rencontrent trois objections aux yeux de l'auteur : une objection théorique, empirique et sociologique. Par exemple, par quoi sont déterminés les comportements individuels ? "On voudrait que ce soit par la vertu - la vertu des individus à vouloir le bien (l'équité dans le café, la solidarité dans la microfinance et les robinets bien fermés). Mais cela est supposé la nativité de la vertu, hypothèse extrêmement aventureuse, vouée le plus souvent à ne soutenir que des paris perdus. Même Kant n'avait pas manqué de voir que dans le monde sensible régi par la causalité phénoménale, il n'y a de moralité qu'à concurrence des intérêts (passionnels) à la moralité."

En définitive, cet ouvrage est passionnant et fascinant. Il est passionnant car Frédéric Lordon prend le temps de développer ses points de vue, les explique de plusieurs façons, y revient à plusieurs reprises dans des termes différents. L'ensemble est d'une pédagogie et d'une cohérence exemplaires. Il est fascinant, car il est aux antipodes de la pensée humaniste néolibérale qui réside en chacun de nous de façon axiomatique. L'écrit laisse derrière lui des certitudes en miettes, de nouveaux savoirs et une interrogation...

Cette interrogation est la suivante : Frédéric Lordon a-t-il raison de postuler avec autant de virulence l'inexistence du libre-arbitre ? Il est vrai que neurologues, sociologues, philosophes et autres s'accordent de plus en plus à rejeter l'humanisme cartésien et à donner raison au déterminisme spinoziste. Des expériences scientifiques vont en ce sens. Cependant, l'économiste n'explique presque jamais les raisons formelles qui peuvent laisser penser que le libre arbitre n'est qu'une illusion moderne. C'est l'unique partie manquante au livre. Quels sont les débats en vigueur au sujet du libre-arbitre ? Frédéric Lordon part-il d'un déterminisme extrême avéré par les sciences ou bien s'agit-il d'une simple hypothèse ou encore est-ce un sujet actuellement débattu par les chercheurs ? L'hypothèse du compatibilisme (combinaison du libre arbitre et du déterminisme) est-elle à rejeter aux oubliettes ? Ces questions sans réponse constituent l'unique absence du libre. Cependant, c'est avec un certain sentiment d'angoisse existentielle que se termine la lecture de cet ouvrage. Preuve que l'iconoclasme est réel.
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