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Critique de MaxSardane


Un grand roman de fantasy, qui va rester dans mon top 10 de fantasy francophone et aussi comme l'une de mes meilleures lectures de l'année. Un chant épique à l'écriture percutante, poétique et ciselée, au rythme à la fois contemplatif et effréné qui commence et finit dans les vastes forêts enneigées de Cimmérie. Un bouquin qui frappe fort dès les premières pages, et qui une fois commencé nous emmène au bout de chaque trajectoire sans jamais nous lasser, au détour de longues descriptions qui obligent à lire chaque mot finement choisi avec un plaisir gourmand. Chaque scène est soigneusement installée, chaque acte est pesé, détaillé à l'extrême, avec toutes ses implications. Chaque confrontation nous laisse entrevoir le fond de l'âme du personnage et aucun n'est laissé de côté, qu'il soit vil maraudeur, servant de château, chef de guerre, noble ou colporteur. Ce roman ne couvre qu'une semaine de la vie de Conan et des gens qui vont croiser sa route, et pourtant, on sort de là halluciné, comme si on avait vécu mille vies et parcourut des milliards de kilomètres dans le temps et l'espace.

J'y ai retrouvé tout ce que j'aime dans la fantasy : la noirceur et les merveilles, les mystères et les horreurs, la mort, la vie, le souffle à la fois sanglant et héroïque des épopées guerrières. Mais aussi – et c'est ce qui pour moi a donné une dimension supplémentaire à cette lecture – une réflexion sous-jacente sur la finitude et la vanité des hommes, sur leur cruauté mais aussi leur rédemption. J'ai été subjuguée par l'opposition entre la beauté des paysages immuables (les descriptions de la forêt cimmérienne sont magnifiques) et l'horreur du coeur des hommes, le chaos qu'il créent. Ce roman est très noir et violent, et m'a rappelé à certains moments la célèbre saga de GRR Martin - notamment l'occupation de Harrenhal par les Bolton. Comme dans le Trône de Fer, on a très envie de voir certains personnages punis durement mais finalement, lorsque le retour de karma arrive enfin – parce que tout le monde en prend pour son grade, vous vous doutez bien qu'on n'est pas chez les bisounours ici –on est presque triste pour eux (bon, pas pour tous, je l'avoue). le fait que certains parcours se terminent vainement, sans gloire ni pardon ni vengeance, participe à l'ambiance de noirceur désespérée qui se dégage du roman.

Les personnages sont admirablement caractérisés et ont chacun une voix propre : les dialogues sont un véritable régal, émaillés de mots oubliés, de vieilles graphies, de sabirs divers, de patois paysans et de jurons de trouffion. La fausse douceur glaçante d'un Tranche-Gueule, chef d'une horde de va-nu-pieds ultra-violente (j'ai adoré ce personnage), l'archaïsme étrange dans les interventions du personnage le plus effrayant du roman (vous comprendrez à la lecture), l'autorité toute de rage contenue dans les rares paroles du roi : tout cela contribue à rendre la lecture très savoureuse. Conan surnage au milieu de tout ça comme la légende qu'il est : on le voit peu, finalement, avant les chapitres finaux. Il apparait fort, mystérieux, insaisissable mais aussi redoutablement intelligent, et, sous cette façade de glace et d'indifférence qu'il nous livre, comme le plus humain de tous. C'est un personnage extrêmement charismatique, qui inspire le respect à chaque apparition, et auquel on parvient tout de même à s'identifier et à s'attacher. Pourtant, il est mis à rude épreuve et c'est un tour de force de l'auteur d'avoir réussi à faire garder à ce vieillard malade et éprouvé toute sa dignité. La scène d'opération qui donne son nom au roman va rester longtemps dans vos esprits…

Un autre aspect frappant de ce roman est l'insistance qui est faite sur la putrescence des corps, la souffrance charnelle et la déchéance physique. Les blessures sont toujours affreuses et personne ne meurt proprement (et il y a beaucoup, beaucoup de morts, à l'image des multitudes que Conan a tué dans sa soif de conquêtes). Des scènes de tortures et de viols à la précision chirurgicale, mais – et là c'est très très fort – sans jamais aucune complaisance ni voyeurisme. le ton est admirablement juste, et le don de funambule de l'auteur – qui arrive à nous rendre des descriptions de testicules presque poétiques - époustouflant… Attendez-vous tout de même à beaucoup de gore, de détails scato et de longs passages d'humeurs diverses, de suppurations et de poils malodorants. Et, je vous l'assure, ça apporte une vraie plus-value au roman !

Mais il reste une lueur d'espoir dans ce monde de brutes dégueulasses qui s'entredévorent sans pitié : l'amour qu'un vieux guerrier nihiliste peut ressentir pour un enfant handicapé qu'il a pris sous son aile, et qu'il considère comme son fils. Une très belle description de paternité, choisie, revendiquée, et qui défie les normes. La fin est très belle !

Autre bonus (je le précise pour les lectrices qui auraient peur de tomber sur un énième bouquin « male gaze ») : il n'y a absolument aucune sexualisation du corps des femmes dans ce roman. D'ailleurs, il n'y a pas de sexualisation tout court, en dépit de tous les viols (qui concernent autant les hommes que les femmes) et des aspirations très bas du front de certains personnages. Pas de réflexion miso de la part de l'auteur, pas de descriptions gratuites à coup de « seins pigeonnants » ou autres « lèvres invitant le baiser ». On est dans une dimension tout autre avec ce roman et en dépit de cette débauche de violence et de chair meurtrie, c'est de qui constitue l'âme profonde d'un individu dont il est question. Il n'y a pas beaucoup de femmes, mais trois d'entre elles se détachent de la multitude. J'ai apprécié que ce soit des femmes plutôt âgées aux rôles et aux fonctions diverses (la cuisinière en titre, une vieille servante et une cheffe de clan), comme la plupart des personnages du roman (qui compte son lot de vieux badass…) J'ai trouvé ce roman d'une violence rare, mais en même temps il ne m'a pas choquée, justement parce qu'on sent l'humanisme de l'auteur derrière les horreurs qu'il dépeint, son interrogation presque désespérée sur la fragilité et la vanité de la chair et de la vie humaines, qui ne peut être acceptée que si on choisit de se tourner vers quelque chose de plus grand que soi (et qui est recherché – ou du moins entraperçu – par pas mal de personnages, à commencer par Tranche-Gueule ou même le stupide Godric, à sa manière).

Pour conclure : si vous ne devez lire qu'une seule fantasy cette année, il faut que ce soit celle-là !
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