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Critique de AnneBolenne


AnneBolenne
06 mai 2015
La vieille au buisson de roses de Lionel-Edouard Martin est une musique qui s'écrit en langue et se raisonne elle-même : sans arrêt et jusqu'à l'épuisement du sens saturé, débordant, fulgurant.
C'est pour moi, son plus grand texte en prose.

Lu à sa sortie, ( plusieurs fois), plongée dans la pureté de l'écriture, j'ai commencé à souligner les mots avec frénésie. Il arrive que les premières pages, voire les premières lignes, les premiers mots d'un roman vous sortent étrangement, soudainement de votre léthargie, vous bousculent, vous brûlent le corps, mettent votre pensée en effervescence. Si vous avez un crayon à la main, celui-ci dès lors va se déchaîner sur les pages...
Mon exemplaire de « La vieille » en porte les stigmates.
La veille au buisson de roses fait partie de ces romans dont la séduction fut immédiate, comme motivée à partir de vies vécues, d'expériences intérieures, du rapport aux autres.
Cette bouleversante trinité : La vieille, perdue, limpide et déchirante, « dans le noir à la messe, avec pas grand monde", " Monsieur de Cruid, marquis de", et "Diurc", le chien.

Mon crayon a ressenti ces secousses intérieures en dessinant "Diurc", en imaginant "Diurc" , dans la mesure où il est devenu un être de parole en saisissant pleinement la douleur, la recueillant dans les mots.
Marqueur impitoyable de mes sensations dont la lisibilité totale et directe peuvent se trouver dans la vie des gens de solitude.

"La vieille s'arrête parfois pour humer quelque chose : le chien, qui la précède, s'en rend compte, fait demi-tour, lui octroie sa présence, se frotte à ses jambes. Ils sont là, tous deux, comme une espèce de double vie bancroche dans l'humidité. Crus, tous deux, dans cette bouche végétale, mais la manducation ne touche que le sommet des arbres : plus bas, contre terre, ça suce, laisse fondre. La vieille et Diurc – deux bonbons dans cette bouche – à moins qu'hosties ? La vieille se voit déglutie par le sol, avec le chien, dans une grande mêlerie de leurs viandes ; pourtant : rien, ça procède, promenade mouillée, dure, sous les frondaisons, comme, à pas maigres, on va noyer des chatons dans une mare. Mais la vieille n'a pas de chat dans ses poches : juste, comme bête, Diurc qui court devant elle et revient la flairer, elle-même chemin, route, pour l'animal, avec des pissements à chacune des stations. Et le chemin fut long. C'est qu'on n'avait aucune perspective, que la vue était de tous côtés bornée par les taillis, qu'on ne voyait pas le ciel – des branches en voûtes, comme des mains fermées –, qu'on ne savait où l'on allait. Sans doute, aussi, le domaine était-il vaste, et devait s'étendre au loin sur des kilomètres : et avait-on pris seulement le bon itinéraire, celui qui menait tout bonnement au château ? Car château, bien sûr, il y avait, perdu dans ces bois, forcément un château posé dans ces bois, avec un noble, un duc, un baron, marquis ou comte – on s'y perdait –, pris dans les murs calcaires de la bâtisse comme l'huître ou la moule dans sa coquille, l'huître plutôt, supposément perlière ; et ça donne, cette tumeur de nacre, un léger défaut de prononciation, fait un tantinet zozoter le monsieur : car comment penser qu'il parle le langage ordinaire, qu'il n'a pas, dans sa bouche, le petit quelque chose qui le distingue d'autrui, du vulgaire qui vit dans la maison banale, et parle comme on parle ? Pas que le sang, bleu supposément, qui fait saigner une espèce de rupture parmi les autres hommes au sang rouge comme celui des bêtes, la volaille en premier : mais aussi la langue, qui doit être bleue comme est noir le gosier des chiens de race ; et la langue bleue, ce n'est pas une couleur, mais une manière de parler, comme moi je cause avec mes cheu cheu, mes yeu yeu."

Le livre vous déplace du lieu où vous êtes assis, vous souffle une bouffée de vertige, mais la lucidité revient tout de suite avec la musique et vous pouvez suivre la dissolution de votre opacité - dans les sons, le dénouement de votre sexualité, de vos sens, de votre corps, de votre chair, aveugles , organiques, meurtriers - dans un geste délié, coulant, lancé des corps à la langue.

Il faut donc lire, entendre, plonger dans la langue de Lionel-Edouard Martin, retrouver sa musique, ses gestes, sa danse, faire danser son temps, de l'histoire dans la réalité du vécu des petites gens, de leur quotidien simple, rempli le plus souvent de l'énergie de leurs silences.
Il y a quelque chose d'une plongée sous-marine dans le ventre de la Vieille , une violence spasmée mais indicible et sauvage.

Quel beau texte !

J'ai "musiqué" le roman comme on lit une partition de mots, inventive et intuitive, une oeuvre exigeante qui frappe par sa langue, ses rythmes, recherchant à chaque note, un absolu de dire.
Ce sont des mots qu'il faut vivre, lire et relire encore ; relire les personnages, les paysages, les arbres, les chemins, l'air, les saisons, la pierre, les buissons d'épines mêmes où les phrases se nouent, s'élèvent, se relèvent (comme La Vieille) et s'arrêtent.
Livre très émouvant, écrit dans une langue magnifique, dont on savoure avec bonheur les phrases comme le parfum des roses.

"La vieille" est une conquête du sens pulsé par la vie d'êtres presque minuscules, l'art brut de l'amour. le chant espéré d'un ange...
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