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Critique de Presence


Presence
  22 mai 2019
Il s'agit du premier tome d'une série indépendante de toute autre. Celui-comprend les épisodes 1 à 5, initialement parus en 2018, écrits par Christopher Cantwell, dessinés et encrés par Martín Morazzo, avec une mise en couleurs réalisée par Miroslav Mrva. Il comprend une postface de 2 pages, rédigée par Cantwell expliquant pourquoi il a choisi le pouvoir de voler pour son héroïne. Cantwell est le cocréateur de la série TV Halt And Catch Fire.

Dans le centre-ville de Chicago, les passants lèvent la tête car ils viennent d'apercevoir une silhouette dans le ciel. Tout le monde sort son téléphone portable pour capturer cet instant, sauf Luna Brewster qui observe le spectacle bouche bée. le lendemain, elle se trouve dans le bureau de Dana Church, la psychologue de son lycée. Elle évoque avec elle l'apparition de cette femme volante. Church lui demande comment se passe sa deuxième année. Luna marmonne une réponse en restant le plus vague possible. Church continue en lui demandant si elle attend impatiemment de passer son permis. La première image qui vient en tête à Luna est qu'elle percute violemment un passant, le tuant sur le coup, avec du sang partout sur sa carrosserie. Elle sort une réponse vague à Church. La séance est finie. Church s'interroge sur le comportement de Luna. Celle-ci est rentrée chez ses parents qu'elle retrouve vautrés sur le canapé, avec leur plateau repas devant la télévision. Elle s'installe dans un fauteuil, également devant la télévision. Sa mère lui offre gentiment un petit cactus en pot. Luna se voit en train de mordre dedans à pleines dents, puis se jeter sur sa mère et l'énucléer. Une voix lui parle dans sa tête lui disant qu'elle est habitée par le mal. La présentatrice évoque la femme volante, et l'attention de Luna Brewster se fixe toute entière sur l'information. Puis elle descend dans le sous-sol pour ajouter une épingle sur la carte au mur, recensant les apparitions de la femme volante.

Dans la petite ville de Swift Current, dans l'état de Saskatchewan au Canada, Earl (de son vrai nom Bill Meigs) est en train de s'envoyer en l'air avec Verna, une prostituée dont le tarif est de 42 dollars la passe. Ils sont en train de songer à une relation plus durable. Verna lui indique qu'il n'est pas obligé de la payer. Après son départ, Earl reste un temps allongé sur son lit, puis il sort et se rend au bar du coin. La télévision passe un sujet sur la femme volante. Dans le pavillon des Brewster, Delores et son mari sont réveillés par un bruit. le père se lève, prend une batte de baseball et se dirige vers la cuisine. Il allume la lumière et y trouve sa mère Kaya (qui se fait appeler Kido) assise dans la position du lotus, en train de méditer. Elle est revenue sans prévenir. le lendemain, Dana Church se lève prend sa douche, s'habille, vérifie que ses affaires sont dans son sac, sort, et monte dans sa voiture. Sans le faire exprès, elle écrase son chat. le même matin, toute la famille Brewster (grand-mère, père, mère et fille) prend son petit déjeuner ensemble. Puis Luna Brewster se rend au lycée où elle a un rendez-vous avec la psychologue. Church bafouille qu'elle a écrasé son chat : immédiatement Luna Brewster la voit avec une tête de chat avec le crâne fendu, du sang séché et un oeil pendant hors de son orbite.

En 2018, l'éditeur Dark Horse Comics indique fièrement qu'il a réussi à embaucher Karen Berger, l'ex responsable éditoriale de la branche Vertigo de DC Comics. le lecteur est curieux de savoir quel genre de comics va porter son sceau, et si ces histoires renoueront avec les séries innovantes publiées 3 décennies plus tôt par Vertigo. Comme à chaque fois que cela arrive, l'éditeur se gargarise du fait que ce comics soit écrit par un créateur travaillant pour la télévision, média autrement lucratif et populaire que les comics. le lecteur se demande si ce scénariste est en mesure d'écrire en respectant les spécificités du média de la bande dessinée. Dès qu'il commence sa lecture, il est rassuré car l'écriture de Christopher Cantwell s'appuie sur les images pour raconter l'histoire et fait la part belle aux séquences spectaculaires. Martín Morazzo a déjà dessiné plusieurs comics dont 2 écrits par Joe Harris, Great Pacific et Snowfall, ainsi que 2 autres écrits par W. Maxwell Prince The Electric Sublime et la série déconcertante Ice Cream Man. Il réalise des dessins dans un registre descriptif et réaliste, avec un détourage au trait fin, régulier et assuré. le lecteur peut tiquer sur les visages des personnages, un peu lisses, avec des yeux parfois un peu grands et la bouche souvent ouvertes. Dans cette histoire, cela leur donne un air peu assuré, souvent étonné, ce qui est en phase avec leur état d'esprit.

Mis à part ce parti pris pour représenter les visages, Martín Morazzo réalise des cases avec un bon niveau de détails, une capacité à retranscrire la banalité du quotidien, sans pour autant qu'il ne soit insipide. le lecteur peut se projeter dans chaque endroit : lever la tête avec Luna Brewster entre 2 buildings, promener son regard sur les objets qui encombrent le bureau de Dana Church, s'avachir avec les parents Brewster dans le canapé, s'envoyer en l'air dans une chambre minable, détailler les restes de la femme volante dans une morgue, rendre visite à Pari, la collègue de Mayura Howard dans un bureau impeccable de l'entreprise Eon Def, etc. La narration visuelle de Morazzo est très agréable, facile à lire, sans exagération romantique ou dramatique pour les scènes normales. Il sait donner une identité visuelle spécifique à chaque personnage. Il prête attention aux tenues vestimentaires, ainsi qu'à la décoration intérieure. Il s'avère redoutable pour tout ce qui relève de l'horreur. le scénariste établit directement que Luna Brewtser n'est pas bien dans sa tête. Elle se fait des films dans lesquels elle se comporte de manière agressive, violente, cruelle et sadique. le lecteur commence par sourire en voyant le pauvre piéton percuté par la voiture, du fait de son aspect de pantin désarticulé. Il ne sourit pas du tout quand il voit les épines du cactus transpercer la chair tendre des joues de Luna. Il ressent l'écoeurement de Luna quand elle voit sa psychologue avec une tête de chat fendue et la matière cervicale apparente, avec du sang autour. Il retrouve momentanément le sourire devant la vision de Luna quand une personne lui demande son expérience de contact avec le Christ. Il reperd son sourire quelques pages plus loin quand elle voit des pendus accrochés à chaque lampadaire. En représentant ces horreurs de manière premier degré et candide, Martín Morazzo transmet au lecteur, tout l'impact que ces visions ont sur la jeune Luna Brewster.

Bien sûr, le lecteur se demande ce qui a pu motiver Karen Berger à reprendre du service en tant que responsable éditoriale, quel est l'élément dans cette histoire qui a fait qu'elle s'en occupe. Cela ne l'empêche pas de lire cette bande dessinée comme les autres, en commençant par s'intéresser à l'intrigue. le scénariste a donc introduit un élément d'anticipation, mais l'histoire se focalise sur les conséquences sur une poignée de personnes, Mayura Howard explosant en plein vol dès le premier épisode. Il s'agit donc d'une course-poursuite entre Luna Brewster d'un côté, et Bill Meigs de l'autre, contre une équipe de nettoyeurs de l'entreprise Eon Def pour effacer leur trace. Christopher Cantwell sait faire progresser plusieurs fils narratifs en parallèle et peupler son histoire d'individus mémorables que ce soit la grand-mère, la prostituée, ou Fran Kobcheck dépêchée par l'ATF (Bureau of Alcohol, Tobacco, Firearms and Explosives). Il sait aussi intégrer des bizarreries comme une séance de Zazen dans la tradition Sōtō, une calomnie à base de trafic d'enfants sur internet, un autocollant sur le dernier wagon du métro d'une certaine ligne, deux séances de groupe de parole chrétien, ou encore les visions atroces de Luna Brewster. Les relations interpersonnelles sonnent juste que ce soit les marques de préoccupation de Delores Brewster pour sa fille, ou la réaction de Verna quand Luna lui déballe tout sur ses visions morbides.

Le lecteur éprouve rapidement de la sympathie pour ces individus un peu étranges sur les bords, et de l'intérêt pour l'intrigue. Il note les pistes qui ne débouchent sur rien, ou les éléments qui n'apparaissent qu'une seule fois sans être repris par la suite. Il voit venir le fait que tous les individus vont converger vers un endroit unique pour le dernier épisode, dans le cadre d'un gros règlement de compte. Il se demande si c'était vraiment bien la peine que le scénariste ajoute l'intervention d'espions industriels chinois. Christopher Cantwell a écrit un thriller avec des personnages sortant du moule habituel sur la trame d'une entreprise souhaitant couvrir ses agissements officieux et clandestins. le sort de Luna Brewster interpelle le lecteur, à la fois pour sa santé mentale, à la fois pour sa sécurité physique. Arrivé à la fin, il a apprécié la galerie de personnages, sans pour autant avoir trouvé ce qui a motivé Karen Berger à faire aboutir ce projet parmi d'autres.

Christopher Cantwell et Martín Morazzo ont réalisé un thriller peuplé d'individus à la forte personnalité, avec une intrigue qui tient en haleine. Les dessins donnent à voir les visions horribles qui harcèlent Luna Brewtser. le scénario met en scène des individus crédibles, avec des interactions personnelles organiques et savoureuses. le lecteur reste un peu sur sa faim, non pas du fait de la présence en creux de la femme volante, mais du fait du final à la construction artificielle, et de l'absence d'un thème directeur.
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