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Critique de CDemassieux


La scène se déroule d'abord à Bordeaux, là où Goya – exactement Francisco José de Goya y Lucientes – vit en exil, à la suite du revirement absolutiste du roi Ferdinand VII, lequel avait dans un premier temps, en 1820, prêté serment sur la Constitution à la suite d'un soulèvement dans le pays. À une période plus libérale succède donc une autre, appelée « Décennie abominable ».

La pièce de José Sanchis Sinisterra n'est cependant pas historique ; elle est encore moins une oeuvre de théâtre conventionnelle. C'est, son titre l'indique, une exploration personnelle de Goya – lequel, comme le métro de Zazie, « ne va pas apparaître », confirme Off – autant qu'un questionnement sur le théâtre en général. Ainsi, la didascalie ne se contente plus d'indiquer ; elle se personnifie : « Moratín étouffe un rire, j'ai l'impression. »

Il y a aussi Off, sorte de coordonnateur qui interpelle le spectateur de ses remarques et interrogations qui sont aussi les nôtres : « Off est comme le regard en miroir du spectateur, qui tente aussi de comprendre ce qui se passe sur la scène », explique Monique Martinez-Thomas dans la préface. Mais pas seulement, car Off se fait metteur en scène : « La scène gagnerait en réalisme si Moratín mettait ses lunettes, n'est-ce pas ? » Et Moratín de s'exécuter, pour cette fois, puisque plus tard il interpelle Off : « Tu as un problème avec cette pièce », lui lance-t-il, parce que « cette pièce » finit par lui échapper.

Quant aux personnages proprement dits, ils font partie de l'histoire de Goya. Il y a Leocadia Weiss, maîtresse du peintre répudiée par son mari à cause de sa conduite ; Rosario, fille de cette dernière et peut-être de Goya (ce que le personnage semble suggérer dans la pièce en répondant à sa mère que « ce n'est pas sans raison » qu'elle fait la paire avec le peintre, qu'elle assiste. Elle sera elle-même peintre) ; son frère Guillermo, idéaliste qui entend combattre l'absolutisme en Espagne avec les armes ; Leandro Fernández de Moratín, écrivain espagnol exilé lui aussi en France ; Margot, modèle de la Laitière de Bordeaux. Pour finir, il y a Antonio de Brugada, peintre et ami de Goya, mécontent d'apparaître inopinément, « d'un coup, en plein milieu de la pièce, sans avoir été présenté… ni même annoncé », comme pour souligner le caractère peu orthodoxe de ladite pièce, où l'auteur n'est plus « le seigneur et maître de ses créatures ». Désormais, « c'est un chien enterré dans le sable et qui cherche… qui cherche des étoiles dans un ciel trouble ». Autrement dit, le Chien, de Goya…

À l'évocation de la Machine à Fantasmagorie de Mantilla et du Fantascope de Robertson, on ne peut s'empêcher de penser aux oeuvres fantastiques de Goya telles le Sabbat des Sorcières, La Lampe du diable, Les Moires – ou Parques, ces trois divinités qui décidaient du sort des hommes. Les créatures de ces oeuvres sombres se rendent çà et là visibles. Et Guillermo de leur crier, comme pour les faire fuir et ne pas endosser la folie de leur créateur : « Restez tranquilles ! Ne vous approchez pas ! Vous n'êtes pas mes rêves ! »

La pièce de Sinisterra est très visuelle, la lumière y occupe d'ailleurs une place importante, tout comme les draps sur lesquels des silhouettes avancent. « Nous avons besoin de ces silhouettes pour évoquer un temps et un espace différents », souligne Off. Silhouettes chimériques ou du passé. Parce que l'unité de temps, ici, n'est pas respectée et l'on glisse aisément dans le passé, puisque « les taches, les déchirures, les reprises ont toutes leur importance ».

Enfin, ce désordre qui ne respecte ni l'unité de temps, de lieu ou d'action, ni même la frontière entre réel et fiction, ne serait-ce pas une appropriation momentanée de la folie – si créatrice ! – de Goya par le dramaturge Sinisterra ? C'est une question…

Pour finir, j'ai lu le texte en français, mais puisqu'il s'agit d'une édition bilingue, je me suis frotté à la langue d'origine de la pièce. J'ai beaucoup perdu de mon espagnol, c'est indéniable…
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