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Citation de Tandarica


Ilarie Voronca
La présence d’un mort

Parfois on reconnaît la présence d’un mort.
Il n’a ni mains ni visage. Il est ce brouillard
Qui enveloppe doucement les maisons, les objets, les visiteurs
Réunis là. Il est peut-être cette lumière qui filtre de la chambre à côté.

Ni signes. Ni voix. Mais un espoir indéfini.
Qui annonce un monde meilleur. Cette présence
D’un mort bienveillant comme un nom qu’on voudrait dire
Mais qu’on a oublié. Ou comme une écriture secrète
qu’on ne sait plus faire réapparaître.

Non, il n’a que faire de nos sens. Invisible ? Visible ?
Mais il nous oblige à parler bas. Il nous approche
Les uns des autres. « N’ayez pas peur ». Il se tient là
Avec cette bonté immense dont il voudrait nous faire part.

Au lieu de l’oreille qui entend voudrais-tu être la chose entendue
Et au lieu de l’œil qui voit, ce contour qui est vu ?
Non pas le sens, mais l’arôme. Non pas
La bouche, mais ce goût amer ou doux, ce goût d’herbes.

Il n’y a rien dans cette paume. Il n’y a rien
Sous ce front. Non, il n’y a rien sous l’écorce
De ces pieds immobiles. Le vivant, le mort
Sont ailleurs. Ils ne sont jamais là, où nous croyons les voir.

Une brume douce. Une aube qui se lève.
Et ce moment qui s’enfuit. Et cet appel
Faible d’un oiseau. Très tard quand il fait jour
On se rend compte qu’il a été là comme une aurore déjà lointaine.

« Rien de changé ? » Les miroirs, les objets nous retrouvent
« Quelques cheveux gris aux tempes » mais ce n’est rien. Un sourire plus triste.
Et néanmoins le visage a gardé une empreinte
Comme sur les feuilles, une première rosée à peine visible.

C’est ainsi que parfois dans la rue il arrive
Que l’on sente avoir rencontré quelqu’un. On le cherche
Du regard au-dessus de la foule. Il n’y a personne. Et pourtant
On est sûr qu’un ami est là. Et l’on éprouve tout à coup
une gêne, une tristesse indéfinissable.

Qu’avait-il à nous dire, ce mort cher ? Quel navire
Perdu loin sur les mers ? Quels peuples
Nous faisaient signe par sa voix ? Mais les mailles
De nos paroles furent trop larges pour retenir son silence.

Cette fumée qui plane au-dessus de nos têtes. Ce vol
Comme un bruit qui s’efface. Et les ombres amicales
Et ces hymnes pour saluer une terre libre.
Cette douce protection, sans paroles, d’un mort.

Ne sont-ce pas les murs qui s’étendent comme des ailes ?
N’est-ce pas cette chambre qui se donne au brouillard ?
Et l’homme jeune sur l’épaule duquel le vieillard s’appuie
Et le temps nouveau qui mène vers l’amour tous les mots anciens.

Nous allons tout à l’heure nous mêler nous aussi aux brumes,
Au bruissement imperceptible de ce fantôme vaste,
Et nous serons nous-mêmes la présence d’un mort
Qui veillera près des hommes, heureux, de l’avenir.

***
La Poésie commune (G.L.M, 1936)
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