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Critique de oblo


Les années avec Laura Diaz, ce sont celles qu'un pays, le Mexique, traverse en un siècle fait de révolution, de guerre civile, d'exaltation culturelle et de détournement des idéaux. Laura naît en 1898 d'une ascendance allemande et canarienne. le grand-père, Philippe Kelsen, tient une hacienda dans les environs de Catemaco. La grand-mère, Cosima, tient déjà du mythe dans ce pays neuf : elle a eu les doigts d'une main coupés par un bandit de grand chemin, lui-même orphelin de l'empereur Maximilien exécuté en 1867. Entourée d'affection par ses grands-parents, sa mère et des trois tantes, Laura fait la connaissance de son frère aîné, Santiago, à l'âge de 12 ans seulement. Elle déménage alors à Veracruz. Puis, se mariant avec Juan Francisco Lopez Greene, un syndicaliste lié à la révolution, elle part à Mexico où se déroulera l'essentiel de sa vie, à l'exception de brefs retours à Xalapa où sa famille est venue vivre après la mort de Santiago ou d'un voyage à Detroit pour accompagner Diego Rivera et Frida Kahlo. Elle met au monde deux enfants, Santiago et Danton, dont l'éducation reviendra pour quelques années à la mère et aux tantes de Laura. Vie familiale chaotique mais amours, sinon heureuses, au moins riches avec Orlando Ximenez, le beau mondain, et Jorge Maura, le républicain espagnol exilé. Après la mort de Juan Francisco dans les années 1950 et le départ de Maura, Laura tombe amoureuse d'Harry Jaffe, un communiste américain qui a été en Espagne, et qui est exilé au Mexique à cause du maccarthysme. Hélas, la mort frappe toujours : Harry et avant lui le deuxième Santiago, artiste peintre, puis le troisième Santiago, petit-fils de Laura, au cours des événements de Tlatelolco en 1968. Laura s'est alors découvert un goût mais aussi un talent pour la photographie. Quant à sa vie, elle est racontée par le quatrième Santiago, son arrière-petit-fils, photographe lui aussi, qui la découvre peinte par Rivera au Detroit Institute of Arts.

Laura Diaz : 1898-1974. Ces bornes chronologiques ne sont pas seulement celles de la vie de Laura, elles représentent aussi une période de convulsions politiques pour le Mexique. La révolution mexicaine et ses guerriers (Pancho Villa, Zapata, Huerta, Obregon) laisse la place à un système non seulement corrompu, mais qui corrompt même la vérité, édictée par le Parti. le massacre de la place des Trois Cultures en 1968 en est l'exemple : les étudiants sont massacrés pour avoir réclamé démocratie, liberté, bonheur, fierté. Mais le roman de Fuentes n'est pas une chronique politique. le titre est ici programme : c'est bien à travers la vie d'une femme, Laura Diaz, que sera dévoilé le vingtième siècle mexicain. Mais, que l'on ne s'y trompe pas : Laura Diaz n'est pas un faire-valoir. Elle est au centre de la narration, au centre du monde. Laura Diaz est un personnage à part de la littérature. C'est une femme libre, à l'égard de la morale et de sa classe sociale : elle aime plusieurs hommes (et ne se marie qu'une seule fois), elle a une préférence très nette pour l'un de ses deux fils, elle n'hésite pas à abandonner ses enfants (qu'elle ne voit pas du tout pendant six ans) pour vivre sa vie mondaine dans les années 1930, c'est une artiste influencée par Frida Kahlo (qui remet en cause les codes de genre, ne serait-ce que par son apparence physique) qui, avec son appareil photographique, plonge au plus profond de l'âme des personnes qu'elle prend.

Puisque c'est une femme, absolument libre de surcroît, qui est au centre du livre, intéressons-nous à ce que les individus disent de ce siècle, à travers leurs paroles, leurs actions, leurs inactions, leurs potentiels. Les histoires personnelles forgent-elles L Histoire ? Il semble que oui et que, par conséquent, L Histoire ne soit que le produit des choix personnels, de l'héroïsme, des traîtrises et des amours. L'héroïsme et la traîtrise : voilà ce qui semble être partagé par les personnages qui entourent Laura Diaz. La première héroïne, c'est Cosima, la grand-mère, qui, par fierté, par une passion amoureuse soudaine aussi pour son bourreau, a les doigts coupés par le beau de Papantla. Suivront Santiago, le frère aîné, qui meurt fusillé à 20 ans par la police de Porfirio Diaz, Juan Francisco qui se présente à Laura auréolé de sa gloire de syndicaliste révolutionnaire, Jorge Maura qui a fait la guerre d'Espagne et a lutté contre les forces franquistes, tout comme Harry Jaffe, lequel a aussi fait face à la commission maccarthyste, Santiago le troisième qui participe aux mouvements estudiantins de 1968. Évidemment, le pendant extrême de l'héroïsme est la trahison. Laura semble, tout au long du roman, tant impressionnée par l'héroïsme des personnages qu'elle aime qu'interrogée par cette notion qui, en réalité, est difficile à définir tant elle est ténue (ne serait-ce que chronologiquement : on est un héros pendant quelques instants, voire quelques années). Si Cosima et les Santiago n'ont rien trahi, ce n'est pas le cas des hommes qui ont aimé Laura : Juan Francisco trahit son idéal révolutionnaire en servant le pouvoir en place et en faisant taire les grèves potentielles ; Harry Jaffe, devant la commission maccarthyste, a livré des noms (bien qu'il ait livré des noms de non communistes ; mais il n'avait pas compris que la commission voulait seulement des noms, que les personnes soient réellement communistes ou non) ; Jorge Maura, lui, semble être plus enclin à une certaine forme de lâcheté en s'exilant à Lanzarote, mais cette lâcheté est aussi une trahison de son idéal.

Héroïsme, trahison : Laura interroge ceux qui habitent son coeur. La déchéance du héros semble inévitable, inhérente à la condition humaine. Mais, plus que l'héroïsme, ce qui semble sauver l'humanité, ou du moins les individus, c'est l'amour. Car Les années avec Laura Diaz est un grand roman d'amour. Paradoxal, dans un siècle comme celui-ci ? Pas tant que cela. A plusieurs reprises, Laura s'interroge : l'amour entre deux êtres peut-il racheter le mal fait par tant d'autres ? Par la place que prend l'amour dans ce roman, Fuentes semble répondre que oui. Laura, figure éminemment libre, nous paraît très forte car elle aime. Elle aime de multiples façons : elle aime passionnément Jorge Maura, elle aime Harry Jaffe en se soumettant (et en se faisant plus misérable que lui, elle le rehausse), elle aime son fils en tâchant de rattraper le temps perdu, elle aime son frère comme un guide romantique (et là est l'amour originel), elle aime Orlando Ximenez qui lui fait découvrir une vie mondaine qu'il prend soin de ridiculiser par sa causticité. Laura aime tant que Carlos Fuentes, à propos d'amour, se fait même un peu bavard. L'amour prend, dans le roman, une place monstrueuse, s'immisçant partout, même au coeur de la guerre d'Espagne (ainsi l'histoire entre Basilio Balthasar et Pilar Mendez, condamnée à mort par son propre père), même au coeur du système politique mexicain corrompu (ainsi Santiago le troisième qui défie son père, Danton, devenu puissant magnat, par amour). Mais l'amour n'est monstre que pour répondre à la monstruosité abominable du siècle, le contrepoids indispensable à ce Mal si présent.

Le vingtième siècle semble être le fossoyeur des idéaux et le crépuscule des héros qui ne résistent point à la vague des événements terrifiants. Oubliée la révolution agraire et le partage des richesses quand le PRI se retrouve définitivement au pouvoir (à ce titre, la réussite de Danton prouve la faillite du projet initial, car c'est le triomphe de la canaille). Oublié l'idéal républicain espagnol, écrasé par le franquisme et les fascismes. Oublié l'idéal communiste, tant vanté par Diego Rivera et Siqueiros, foulé aux pieds par le stalinisme. Les grandes aventures collectives fondées sur le Bien ont échoué ; seule celle fondée sur le Mal, le nazisme, a affreusement réussi. Toutefois, et à l'image de la vie de Laura Diaz, la liberté et le bonheur ne sont pas perdus. Il faut alors chercher, dans le rapport à l'Autorité et, au final, à Dieu, les conditions de l'accès à ceux-ci. Dieu, comme l'Autorité, demande à ses créatures de faire ce qu'Il leur interdit pour mieux les inférioriser, et les contrôler. Là est la faille, et le paradoxe : car c'est en se soumettant à l'Autorité qu'on devient libre, car on brise alors l'interdit (ou on l'outrepasse). La révolte estudiantine de 1968 en est l'application, et au moins pourra-t-on dire que les étudiants sont morts libres. Les années avec Laura Diaz est donc autant l'affirmation du triomphe de la liberté individuelle et de l'amour comme vérité que le triste testament d'un siècle qui se voulait collectif.
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