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Critique de Petiteaurette


Ce qui arrive à Flora peut nous arriver à tous. Vous vaquez, tranquillement, trimballant vos drames, vos petites
folies et vos grands bonheurs, ou vice-versa. Et un jour, des fantômes reviennent vous briser la nuque, vous
lâchez la rampe, vous trébuchez et vous voilà perdu, vidé. Mais même à terre, démoli, les genoux en sang,
il n'est jamais trop tard. Celui qui le rappelle à Flora, qui la secoue et lui sauve la vie, c'est Fritz Zorn, son
ami cher aux yeux bleus poudrés et à la révolte grenat. Elle s'accroche à Mars, l'unique ouvrage de ce
grand bourgeois suisse mort d'ennui dès l'enfance et mort pour les registres en 1976, à 32 ans - du cancer,
l'incarnation de sa dépression qui lui donne la force de se soulever enfin. Un livre-cri, un livre-testament,
«redoutable de clarté dans notre monde devenu si illisible» . Un livre-monstre qui vous «maltraite, vous roule
dessus, vous laisse pour mort, avant de vous botter le cul, vous réveiller, vous jeter en l'air, vous relever, vous
soulever, modifié».
Tous droits réservés à l'éditeur GALLIMARD 340257273
Date : 17/04/2020
Heure : 18:39:29
Journaliste : Coralie Schaub
next.liberation.fr
Pays : France
Dynamisme : 10
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Dans le premier volet de son roman en forme de triptyque, Georgina Tacou mêle avec finesse l'histoire de
Flora à celle de Zorn, qui insuffle à l'héroïne sa colère salvatrice. Une fois armée du même nom de guerre que
Zorn, mais en latin, Flora alias Ira retrouve foi en l'humanité dans la clinique de Merveille-sur-Arc, un «Refuge»
où elle rencontre d'autres «égarés», des ébréchés que la lumière traverse, des doux qui réapprennent comme
elle «à voir, à observer, à faire survenir» . A organiser avec tout le respect et la grâce du monde l'enterrement
d'une musaraigne occise par le chat, à lui fabriquer une idole en mousse des sous-bois en guise de croix. A
s'émerveiller, le soir venu, des apparitions d'une famille de hérissons dodus.
«Nous sommes devenus comme eux, apeurés et piquants, timides en amour, avec un abdomen trop tendre.
Les fous, c'est pas ici. Ils sont dehors les inhumains, les métalliques», dit Alexia, qu'un déni de grossesse a
fait atterrir au Refuge. Ils sont dehors, les «être pressés, levés déjà épuisés, se bousculant dans les cryptes
souterraines du métro», ceux qui «déjeuneront debout, le nez rivé au téléphone, écrasant, pour rien, d'un
coup de menu cartonné, l'abeille qui tourne autour de leur Coca» . Indifférents à la vie.
L'amour, justement. C'est lui qui achève de ressusciter Flora. Celui de son fils de 15 ans, Vladimir, qui refuse
la tyrannie des écrans et ne porte que des bleus de travail. Mais aussi celui du père de l'adolescent, Johan :
ils se sont séparés pour éviter l'abîme de la routine mais s'aiment toujours, tels de meilleurs amis, riant aux
larmes de leurs blagues de gamins.
Comme Mars, dont la lecture est «une épreuve, suivie d'une épiphanie», cet Evangile des égarés vous
fiche à terre, vous sonne, puis vous regonfle à bloc. Un uppercut, mais accompagné d'une caresse, d'une
écriture sensible et poétique dont chaque phrase se savoure. Et vous en ressortez tout ému, prêt à embrasser
le monde, les sens plus éveillés que jamais.
Coralie Schaub
Georgina Tacou évangile des égarés
Libération 17/04/2020
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