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Citation de Partemps


Le dimanche 4 octobre 1891, à Marseille, Isabelle Rimbaud prend des notes près du lit d’hôpital de son frère. Il est plongé, dit-elle, dans une sorte de léthargie qui n’est pas du sommeil (la douleur l’empêche de vraiment dormir), mais plutôt de la faiblesse. Et elle ajoute : « En se réveillant, il regarde par la fenêtre le soleil qui brille toujours dans un ciel sans nuages, et se met à pleurer en disant que jamais plus il ne verra le soleil dehors. ’J’irai sous la terre, me dit-il, et toi tu marcheras dans le soleil ! " Et c’est ainsi toute la journée, un désespoir sans nom, une plainte sans cesse. »

Voilà qui est plus sérieux. Il n’y a aucune raison de mourir, et toute curiosité de ce côté-là est profondément malade. La Momie [24] était donc nécrophile ? Eh oui, bien sûr, l’éternel problème est là. Ce n’est pas par hasard si la Bible n’arrête pas de répéter sur tous les tons que le Dieu qui parle à travers elle est un Dieu des vivants, pas des morts. Laissez les morts enterrer les morts, laissez les morts abuser les morts. « Ne vous laissez pas mettre au cercueil », a lancé Artaud une fois. C’est-à-dire, raisonnablement : « Ne soyez jamais, par avance, en train de vous voir mettre au cercueil ou en cendres. » « je crois aux forces de l’Esprit », a dit la Momie, « je ne vous quitterai pas ». Quelle bizarre incantation, quelle étrange façon de vouloir squatter les psychismes ! C’est du Christ rewrité : « je vous donne ma paix, je vous laisse ma paix, je suis avec vous jusqu’à la fin du monde », etc. Mais là, qu’on le veuille ou non, c’est un dieu vivant qui est censé parler, et non pas un mort vivant, c’est-à-dire le contraire d’un bienheureux taciturne... Rien à voir, pas la moindre table tournante, le soleil réel, les arbres et les fleuves réels, un ciel toujours bleu réel, un réel sans fin plus réel. Et même, allons-y, un rite anthropophagique « J’attends Dieu avec gourmandise », dit quelque part Rimbaud, toujours précis) qui révulse, à juste titre, les puritains de tous les âges, pornographes ou coincés divers, selon les cas. C’est quand même amusant, cette pilule contraceptive christique : avortement du cadavre, bout de pain gratis ! Démonstration ? Prenez un pape, jetez-le dans la mêlée, et vous serez édifié : délires, dévotions débiles, vomissements, agenouillements, crises de nerfs, grimaces obscènes, rictus, transes, scatologie, rien ne manque à la scène. Personne n’est plus proche, finalement, d’une religieuse en cornette qu’un bon franc-maçon militant, un anarchiste recuit, un trotskyste revitaminé, un homosexuel sensible, une féministe de choc. Vous ajoutez deux curés intégristes, trois pasteurs pincés, quatre rabbins réprobateurs, cinq imams frénétiques, et la boucle est bouclée : vive le pape ! Après quoi, vous pourrez écouter le sermon habituel de la Libre-Pensée, dans lequel il est question de tout, sauf de penser.
Mais, au fait, qu’appelle-t-on penser ?

— C’est vrai, dit Stein, la Momie ne pensait pas. Il calculait, rusait, sentait, anticipait, divisait, régner, mais penser au fond, lui restait opaque. Il trouvait les philosophes inutilement compliqués et sans importance, ce qui, entre nous, est vrai la plupart du temps. En revanche, gourouterie, magie, tendance à l’escroquerie, hâblerie, poudres de pseudo-orgies, tout l’amusait, lui paraissait plausible. Comme tous les grands sceptiques, il y croyait. Pas vraiment, mais quand même. Décidément, le dix-neuvième siècle...
— Deux mille ans, cinq mille ans... Écoutez : « Si les vieux imbéciles n’avaient pas trouvé du moi que la signification fausse, nous n’aurions pas à balayer ces millions de squelettes qui, depuis un temps infini, ont accumulé les produits de leur intelligence borgnesse, en s’en clamant les auteurs ! »
— De qui est-ce ?
— Rimbaud, 15 mai 1871.
— Huit jours avant la Semaine sanglante ?
— Cela même.
— Il a quel âge à ce moment-là ?
— Seize ans et demi.
— L’énigme commence.
— Elle n’est pas près de finir.

Le 28 octobre 1891, Isabelle Rimbaud, épuisée, raconte : « Maintenant c’est sa pauvre tête et son bras gauche qui le font le plus souffrir. Mais il est le plus souvent plongé dans une léthargie qui est un sommeil apparent, pendant lequel il perçoit tous les bruits avec une netteté singulière. Puis, la nuit, on lui fait une piqûre de morphine.

« Éveillé, il achève sa vie dans une sorte de rêve continuel : il dit des choses bizarres très doucement, d’une voix qui m’enchanterait si elle ne me perçait le coeur. Ce qu’il dit, ce sont des rêves, pourtant ce n’est pas la même chose du tout que quand il avait la fièvre. On dirait, et je le crois, qu’il le fait exprès.
« Comme il murmurait ces choses-là, la soeur m’a dit tout bas : " Il a donc encore perdu connaissance ? " Mais il a entendu et est devenu tout rouge ; il n’a plus rien dit, mais, la soeur partie, il m’a dit : " On me croit fou, et toi, le crois-tu ? " Non, je ne le crois pas, c’est un être immatériel, presque, et sa pensée s’échappe malgré lui. Quelquefois, il demande aux médecins si eux voient les choses extraordinaires qu’il aperçoit, et il leur parle et leur raconte avec douceur, en termes que je ne saurais rendre, ses impressions ; les médecins le regardent dans les yeux, ces beaux yeux qui n’ont jamais été aussi beaux et plus intelligents, et se disent entre eux : "C’est singulier." Il y a dans le cas d’Arthur quelque chose qu’ils ne comprennent pas.
« Les médecins, d’ailleurs, ne viennent presque plus, parce qu’il pleure souvent en leur parlant et cela les bouleverse.
« Il reconnaît tout le monde. Moi, il m’appelle parfois Djami, mais je sais que c’est parce qu’il le veut, et que cela rentre dans son rêve voulu ainsi ; au reste, il mêle tout et... avec art. Nous sommes au Harar, nous partons toujours pour Aden, et il faut chercher des chameaux, organiser la caravane ; il marche très facilement avec la nouvelle jambe articulée, nous faisons quelques tours de promenade sur de beaux mulets richement harnachés ; puis il faut travailler, tenir les écritures, faire des lettres. Vite, vite, on nous attend, fermons les valises et partons. Pourquoi l’a-t-on laissé dormir ? Pourquoi ne l’ai-je pas aidé à s’habiller ?
Que dira-t-on si nous n’arrivons pas au jour dit ? On ne le croira plus sur parole, on n’aura plus confiance en lui ! Et il se met à pleurer en regrettant ma maladresse et ma négligence : car je suis toujours avec lui et c’est moi qui suis chargée de faire tous les préparatifs. »


Isabelle, ici, écrit à sa mère, laquelle se moque pas mal que son fils mourant, Arthur, ait ou non des visions poétiques augmentées par l’effet de la morphine. Une mère veut le corps ; une soeur, l’âme ; reste l’esprit si l’on veut, à travers les mots qui, modelés d’une certaine façon, déclenchent une jalousie métaphysique inextinguible (celle de Verlaine, par exemple, tantôt exaltée, tantôt amère). Isabelle deviendra exécutrice testamentaire des écrits de son frère, elle canonisera ces dernières scènes passées à son chevet (qui ont donc duré un certain temps, du 28 octobre au 10 novembre), en notant malgré tout qu’il n’arrête pas de répéter « Allah Kerim, Allah Kerim ! » « la volonté de Dieu, c’est la volonté de Dieu, qu’elle soit... »). Il est devenu pour elle « un saint, un martyr, un élu ». Comment pourrait-elle formuler autrement ce qui se révèle à elle ?

Elle écrit encore, en 1896 :
« Par moments, il est voyant, prophète, son ouïe acquiert une étrange acuité. Sans perdre un instant connaissance j’en suis certaine), il a de merveilleuses visions : il voit des colonnes d’améthystes, des anges marbre et bois, des végétations et des paysages d’une beauté inconnue, et pour dépeindre ces sensations il emploie des expressions d’un charme pénétrant et bizarre...

« Quelques semaines après sa mort je tressaillais de surprise et d’émotion en lisant pour la première fois les Illuminations.
« Je venais de reconnaître, entre ces musiques de rêve et les sensations éprouvées et exprimées par l’auteur à ses derniers jours, une frappante similitude d’expression avec, en plus et mieux dans les ultimes expansions, quelque chose d’infiniment attendri et un profond sentiment religieux.
« Je crois que la poésie faisait partie de la nature même d’Arthur Rimbaud ; que jusqu’à sa mort et à tous les moments de sa vie le sens poétique ne l’a pas abandonné un instant. « Je crois aussi qu’il s’est contraint à renoncer à la littérature pour des raisons supérieures, par scrupule de conscience : parce qu’il a jugé que "c’était mal" et qu’il ne voulait pas y "perdre son âme". »

Oui, comment pourrait-elle s’exprimer autrement ? Et pourtant, elle a raison : la poésie n’a rien à voir avec la littérature, la transformer en littérature est très mal, non pas pour des raisons morales ou religieuses, mais simplement parce que la question ne se pose pas. Rien de plus naturel, concret, évident, la poésie, on ne la fabrique pas, on la vit, on la respire, on l’habite ; elle vous vit, elle vous respire, elle vous habite, le soleil brille, le ciel est bleu, la neige tombe, la mer miroite, la voix parle, l’oeil voit. Pourquoi pas Allah Kerim ? Pourquoi pas la Vierge, les saints, les martyrs, le concert ? Pourquoi pas des anges marbre et bois ? Pourquoi pas ici, en ce moment même, cette table et l’immédiateté de son bois ?

Je comprends, je comprends... C’est ce que chacun vit, au fond, sans oser se le dire : l’instant, le moment pour rien, en Abyssinie ou ailleurs, le tournant, la porte invisible, voilà on est de l’autre côté, agent secret de sa propre existence, on y est, ça y est, on y est. Vous pouvez laisser tomber l’apparence, laisser aux autres la revanche de l’apparence. Qu’importe qu’ils vous voient petit, grand, jeune, vieux, riche, pauvre, malade, en bonne santé, mourant, cadavre, gai, triste, brun, blond, sobre, ivre, habillé, nu, muet, parlant, présent, absent ? Abandonnez-leur tout ça, ils sont contents.
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