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L`île oubliée


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Nomic
  26 mai 2019
MECCANIA Le super état de Owen Gregory
Meccania est une pure dystopie. C'est à dire que c'est un roman qui s'attache essentiellement à décrire une société. On peut à peine parler de personnages, la plupart étant interchangeables et servant avant tour à exposer la structure sociale de Meccania. Bref, ici, pas de personnage principal oppressé qui va essayer de conquérir sa liberté pour ensuite échouer. Du coup, ce n'est pas un roman à mettre entre toutes les mains : c'est souvent très aride. Même en étant un grand amateur de dystopie, il y a quelques passages, pendant de longues conversations abstraites sur Meccania, qui sont un peu pénibles à traverser.



Mais à part ça, Meccania le Super-État est une lecture captivante. Procédé classique, un étranger vient à Meccania, en 1970 (le roman date de 1918), pour découvrir ce pays. Ce pays, comme tous les autres du roman, possède un nom fantastique, mais personne n'est dupe : c'est l'Allemagne. Une Allemagne totalitaire, au sens le plus fort du mot. Dans Meccania, il y a mechanical. Et pour cause : l'individualité est niée et confondue avec un État tout puissant. On pense bien sur au régime fasciste italien, au régime nazi et au communisme, mais ce qui m'a particulièrement sauté aux yeux, c'est la ressemblance avec ce que j'ai vu/lu sur la Corée du nord. Culte de personnalité, bien sûr. Un dirigeant décédé et divinisé, possédant sa statue aux dimensions colossales, devant laquelle il convient de se recueillir. Un puissant militarisme, avec rappels constants que Meccania est entouré d'ennemis qui cherchent à lui nuire (ce qui rappelle la position de l'Allemagne avant la WW1). De rares visiteurs, comme le narrateur, qui ne sont jamais laissés libres un seul instant. Quand ils ne doivent pas remplir des formulaires infinis, ils sont entre les mains de guides spécialisés qui récitent d'un air convaincu les mérites de leur patrie. Et face à toute interrogation, l'argument clé est que Meccania est en avance culturelle, intellectuelle et technologique sur les autres pays et que, en conséquence, le visiteur n'est pas assez intelligent pour comprendre. Tous les meccaniens avec lesquels le narrateur à l'occasion de parler sont de magnifiques exemples de servitude volontaire. Ils croient ce qu'ils racontent, ils croient en la perfection de leur système, parce qu'ils n'ont jamais rien connu d'autre, parce qu'ils ont été formatés dans ce sens, sans aucune chance d'apercevoir d'autres possibilités. Et il faut bien dire que, d'une certaine façon, Meccania fonctionne à merveille. Il n'y a aucune pauvreté, pas de crime. Et aucune liberté. Le département du temps, par exemple, gère la vie quotidienne de tous les citoyens. Chacun doit tenir un carnet détaillant toutes ses activités de la journée, demi-heure par demi-heure, ne laissant aucune place à toute démarche personnelle. Tout est géré par l'état, y compris la vie culturelle. Par exemple, le théâtre et la visite de musées sont obligatoires. Et tout art ne servant pas l'esprit meccanien est banni. L'art doit être utile, parler d'un sujet précis. Les chef-d’œuvre du théâtre, à Meccania, ont pour titre Acide Urique, Efficacité, Le Triomphe de Meccania, La Futilité de la Démocratie... Autre invention remarquable d'Owen Gregory : la pathologisation de la dissidence. Toute personne se défiant de l'esprit meccanien ne peut être que malade, et ainsi doit être enfermée à vie, à moins de renier ses convictions et de s'offrir tout entier au super-état.



Au milieu de toutes ces coquilles vides qui font office de personnages ressortent deux personnalités. Celle de Kwang, observateur ayant passé quinze années en Meccania. Pour parvenir à percer la carapace de cette société, c'est le temps qu'il faut y passer, en faisant semblant d’être convaincu, en rédigeant des livres de propagande à double sens : un meccanien y verra l'apologie de son pays, un étranger sera horrifié par un système aussi autoritaire et glacial. Kwang est un mélange entre un agent double et un lanceur d'alerte, et l'on ne peut qu’être touché par le sacrifice de tant d'années de sa vie dans le noble but d'informer le reste du monde du danger que représente ce régime totalitaire. Autre figure marquante, celle de ce vieil idéaliste, enfermé dans un asile, refusant de renier son hérésie : « Je reste ici parce que je ne suis qu'un prisonnier - dehors je serais un esclave. »



Meccania, comme toute bonne dystopie, est d'une intemporalité frappante. Comme le narrateur quand il revient en France après six mois à Meccania, quand on n'y est pas confronté, on a vite tendance à imaginer comme impossible ce genre de société. Et pourtant...


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Actualitte
  16 août 2018
MECCANIA Le super état de Owen Gregory
Un roman d’anticipation éminemment politique, réaliste et un peu désenchanteur que ce récit de voyage d’un chinois qui ne manque ni de sensibilité, ni de finesse, ni de perspicacité pour poser les questions bien actuelles, gênantes et pertinentes sur toute société humaine.
Lien : https://www.actualitte.com/a..
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Erik35
  08 avril 2017
MECCANIA Le super état de Owen Gregory
VOYAGE AU BOUT DE LA DICTATURE.



Il est peu de dire qu'en terme de dystopie, Meccania Le super état, texte d'un parfait inconnu publié en 1918 se révèle en être un exemplaire presque parfait. Tout y est, et à foison :



Un voyageur curieux, ressortissant chinois du nom de Ming Yuen-hwuy, mais totalement encadré par des "guides" aussi rigides que convaincus par les immenses et inimitables réalisations du régime dans lequel ils vivent.



Un état qui va bien au-delà du simple état providence puisqu'il régimente, réglemente, dirige, commande, décide, investi absolument tous les aspects de l'existence de ses habitants, lesquels sont d'ailleurs classés, triés, éduqués et même se reproduisent à l'intérieur de sept classes sociales reconnaissables à la couleur de leurs vêtements - les passages, possibles, d'un rang social vers un autre immédiatement supérieur étant des plus drastique et contrôlé -. Les descentes au rang inférieur, toujours regrettables mais envisageables. L'auteur est même allé jusqu'à imaginer ce que de grands témoins comme l'académicien et dissident russe et prix Nobel de la Paix Andreï Sakharov décrira soixante années plus tard, où l'on voit comment les opposants au régime furent mis à l'isolement et traités exactement comme s'ils étaient atteints d'un grave dysfonctionnement psychiatrique. Tel est déjà le traitement prodigué aux personnalités déviantes du Super-Etat Meccania...



Une hyper-bureaucratie, par ailleurs incroyablement discrète, mais qui sert de relais à la fois indispensable et parfait afin que tous les rouages de l'état, du plus minuscule au plus élevé, fonctionne telles une impeccable machinerie dont il est tout juste utile de préciser qu'elle est absolument sans l'ombre d'une humanité.



L'ensemble de cet état est bien entendu tenu par la main d'acier et sans âme d'un Empereur tout-puissant, lequel poursuit grand-oeuvre du réformateur de l'Etat, le Prince Mechow (on peut y voir un portrait très critique de Bismarck) ayant lui-même poursuivi le travail fondateur du Prince Bludiron (où l'on peut reconnaître Frédéric II de Prusse). A côté de ce culte laïc existe bien entendu un culte plus spirituel, lui-même totalement asservi à la cause.



La "Culture" n'est pas en reste. Elle est même devenue obligatoire, tout au long de l'existence des meccaniens. Mais elle n'a plus rien à voir avec celle que nous connaissons. Ainsi, les toiles majeures représentées dans l'une des allées du grand musée de la capitale, Mecco, s'intitulent - non sans humour ni un sens inouï de la prédiction - "La Victoire du Temps sur l'Espace", "La Guerre au service de la Culture", "La Sagesse du Super-Etat" ou, plus pompeusement encore, "Le Principe Éternel de la Monarchie Meccanienne". Musique, littérature et surtout théâtre (lequel n'est plus du tout un divertissement mais est supposé élever les foules et éduquer les êtres afin d'en faire de "super-membres" de l'Etat omniscient et omnipotent) sont ainsi totalement assujettis, subvertis par et pour la Grande Cause.



Il n'est jusqu'à l'existence dans ce qu'elle a de plus anecdotique et trivial qui ne subisse, dès après l'âge de dix ans, un contrôle quotidien par le biais d'un étrange et kafkaïen "ministère du Temps" qui examine, jour après jour, les faits, gestes et pensées de chaque habitant, lesquels sont tenus de tenir une espèce de journal personnel bien évidement pas du tout intime et qui fait donc toute l'attention du service sus-mentionné.

Notre jeune voyageur étranger devra d'ailleurs, à sa plus grande surprise et pour sa plus grande peine, surtout dans les débuts, s'y conformer tout autant. Et cela en dépit d'une surveillance de presque tous les instants.



L'Etat est, bien évidemment, d'essence virile et ostensiblement guerrière. Son fonctionnement économique est une sorte de capitalisme ultra-dirigiste mené par une des castes intermédiaires supérieures de Meccania, mais les castes vraiment suprêmes sont, bien entendu, celles appartenant au militaires de haut niveau et à la noblesse. Car c'est avant tout un pays excessivement réactionnaire, ordonné et ritualisé auquel nous avons affaire dans ce texte.



Très vite, on se sent pénétrer dans un univers digne de celui créé, quelques temps plus tard, par un Franz Kafka et l'on songe tout particulièrement à son étouffant roman Le Château. On songe aussi, bien entendu, au "1984" de Georges Orwell (comment ne pas y penser ?), à certains aspects de "Le meilleur des mondes d'Aldous Huxley", aussi.

Ce qui surprend cependant, malgré certaines lourdeurs stylistiques, principalement dans nombres de dialogues entre le voyageur et ses guides "Inspecteurs", quelques redondances et précisions parfois superflues aussi, c'est l'acuité invraisemblable de cet auteur dont on ne sait par ailleurs strictement rien, sinon qu'il a réellement existé, fut-ce sous un nom d'emprunt. Prenant pour point de départ l'Allemagne des Ier et IInd Reich, impériaux, policiers et bellicistes, remarquant par ailleurs, les examinant même avec un détail scrupuleux, les travers grands et petits des nations au pouvoirs autoritaires et souvent autocratiques, pressentant, très certainement, les possibles écueils de la mise en place de la révolution prolétarienne soviétique (n'oublions pas que la Révolution russe de 1917 s'est faite en deux temps, les fameux Bolcheviques ne prenant le pouvoir qu'après avoir fait s'effondrer une première tentative de révolution plus démocratique), ce mystérieux et surprenant Owen Gregory avait, avant même la fin de la grande boucherie de 14-18 compris et envisagé l’émergence de pouvoir dictatoriaux d'un genre nouveau - bien que se référant à du plus "classique" - lesquels ne mettront guère de temps à prendre forme avec les faisceaux de Mussolini en Italie et, avant même sa prise de pouvoir en 1933, dès la tentative ratée de Putsch de Munich et la rédaction de l'épouvantable (et franchement illisible) "Mein Kampf" d'un dénommé Adolf Hitler.



Plus proche de nous, impossible de ne pas songer, par bien des aspects, à la tyrannie des Colonels en Grèce ou en Argentine et, plus encore, à cette incongruité qui pourrait passer pour stupidement rocambolesque, si elle n'était pas aussi mortifère, qu'est aujourd'hui le seul communisme stalinien héréditaire de la planète, représenté par Kim Jong-un, troisième Président de la "Commission des affaires de l'État".



C'était il y a presque un siècle, en Grande-Bretagne, peu de temps avant la fin du Grand Massacre Général. C'était une contre-utopie d'une clairvoyance à faire froid dans le dos, rétrospectivement parlant. C'est encore d'une lucidité phénoménale. C'est enfin édité en France - chez un tout petit éditeur inconnu à ce jour : les éditions de l'île oubliée. Et si le texte date un peu par certains aspects signalés plus haut, les amateurs du genre se régaleront assurément, d'autant que la traduction de M. Thierry Gillyboeuf apporte toute la finesse et la sensibilité suffisante afin de faire goûter au lecteur un moment de lecture des plus enrichissants.
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