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Critique de Apoapo


Apoapo
  04 juillet 2018
Sous forme de conte, ce roman est une histoire d'initiation et de migration, de phénomènes surnaturels et de judaïsme, de racisme et de sauvegarde identitaire, entre l'Éthiopie et Israël. Oeuvre étonnante et peut-être gênante dans la littérature israélienne du début du XXIe siècle, elle parle des Juifs éthiopiens, selon la perspective d'un garçon et de sa vie durant quinze ans. Petgu n'est qu'un enfant lorsqu'on lui confie pour la première fois le troupeau de chèvres familial, à faire paître dans les montagnes surplombant son village d'Afrique orientale. Mais il est appelé à une mission prophétique au sein des Beita Israël, il sera initié par sa grand-mère Azaletch, libéré des démons, et pourra entrer, en rêve ou éveillé mais à certaines conditions, dans la « dimension divine » où l'on peut communiquer avec toutes les créatures, et en particulier avec l'oiseau asteraï qui, tel la colombe du Saint-Esprit chrétien, lui livrera des messages et des consignes. Bientôt toute sa communauté, sauf la grand-mère trop âgée, se met en marche pour « monter à Jérusalem » : d'abord un exode parsemé d'embûches bibliques – traversée à pied du désert, pillages –, jusqu'à ce que la modernité la rattrape, avec les affres des migrations contemporaines : déplacements en camions-bennes où l'on s'entasse et on vomit, violences des gardes de frontière, transit par des camps de réfugiés au Soudan – surpeuplement, malnutrition, épidémies, promiscuité, disputes pour s'arracher les passe-droits permettant d'en sortir... –, hébergements clandestins, et enfin, l'embarquement dans le « bâtiment cylindrique ailé » affrété par le gouvernement israélien vers la Terre Promise, où les passagers effrayés vont découvrir... les toilettes ! Dans le « Pays des ancêtres », Petgu est désormais un grand garçon : interne dans une école religieuse, puis en caserne sous les drapeaux, enfin licencié de son travail sans justification ni indemnité. Il y a perdu ses dons surnaturels, c'est un jeune homme qui fume sans arrêt, aigri par une série d'humiliations racistes, sa communauté est délitée et en manque de repères, le rabbinat semble avoir gagné dans sa prétention que ces Blacks ne soient pas de « vrais Juifs », qu'il faille les « reconvertir » voire re-circoncire. L'expérience de l'immigration est presque aussi mauvaise que le cauchemar de l'exode. Pourtant, après une décennie, et de manière à la fois miraculeuse et cathartique, la dernière chance s'offre à Petgu de recouvrer tous ses dons et d'accomplir sa vocation : nous le quittons au seuil de sa rédemption, la sienne propre et peut-être celle de la société tout entière. le dernier chapitre est constitué par le récit mythique que l'oiseau asteraï fait au protagoniste de l'Histoire de la tribu juive perdue d'Éthiopie.

L'auteur, qui appartient à cette communauté, dresse un réquisitoire assez cinglant contre le racisme d'Israël à l'égard des siens ; cependant, il est intéressant de noter qu'à l'encontre d'une position victimaire facile, il développe l'idée que la communauté elle-même serait responsable de son humiliation et de ses malheurs, dans la mesure où elle se révélerait trop peu pugnace dans la préservation et la défense de sa propre culture et des spécificités de son judaïsme. En bref, son assimilation sans (ou avec la moindre) résistance serait co-responsable du mépris que la communauté suscite et des discriminations dont elle fait l'objet. Et tout pouvoir ou ascendant – surnaturel mais peut-être aussi simplement politique – ne serait opérant que précédé d'une catharsis personnelle. La vocation de Petgu consiste précisément dans ce rôle de guide des consciences, afin de promouvoir la redécouverte des valeurs culturelles et des pratiques cultuelles traditionnelles. Il est évident que ce discours s'inscrit de plein droit dans les débats les plus actuels sur les questions identitaires des descendants de migrants. le mérite littéraire de l'auteur, de plus, réside dans un style très particulier, d'une grande fluidité, au point que la simplicité de l'expression relève presque de l'ingénuité, au service d'une histoire dans laquelle s'alternent les archaïsmes d'un récit biblique intemporel, plein de merveilleux (de fantastique ?) et les échos d'une actualité brûlante et tragique. [Pour tant de raisons, j'ai eu l'impression d'être encore en train de lire du Tobie Nathan.]

Cit. :

« Ce qui protège la vie d'un homme est sa culture. Un homme sans culture ne peut pas vraiment survivre en tant qu'homme. Il ressemblerait à un paon sans queue, à un lion sans crinière ni crocs. » (p. 225)
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