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Critique de Folfaerie


Folfaerie
  17 février 2012
Le recueil de nouvelles de Marcel Aymé a été publié en 1947, soit très peu de temps après la fin de la guerre. L'action de chaque nouvelle se passe soit durant l'Occupation, soit après la fin du conflit, essentiellement à Paris. On pourrait les classer en deux catégories :

- Une série de nouvelles raconte la petite vie ordinaire de citoyens qui s'accommodent tant bien que mal d'un quotidien misérable causé par la guerre : les combines, les mille et une astuces pour survivre sont autant de préoccupations communes aux personnages principaux des trois nouvelles suivantes.

L'indifférent est sans doute le récit le plus glaçant. Il se rapproche un peu de la Traversée de Paris, car pour chacun des protagonistes, que ce soit Martin, Grandgil ou le tueur, leur sens de la justice est différent de celui du commun des mortels. Ils pratiquent des activités illégales, mais ils ont soucieux de respecter leurs propres principes, agissant en vertu d'un certain code de l'honneur. Si les mauvaises actions se limitent au marché noir, dans La Traverséede Paris, il n'est pas de même pour L'indifférent où le narrateur – qui n'est même pas identifié par un nom - trucide froidement un grand nombre de personnes, sans en éprouver ni remords ni scrupules. Son indifférence, même si elle est légèrement tempérée à la fin, ne peut que susciter le malaise.

Le Faux Policier quant à lui, pourrait se situer entre les deux. Martin assassine lui aussi, pour voler, mais uniquement des gens mauvais, des criminels, des trafiquants, des personnes qui ont dénoncé. Il possède son propre sens de la justice.

Dans ces trois récits, les dialogues sont particulièrement réussis, l'argot donne une dimension encore plus réaliste à ces fictions.

- Quatre autres nouvelles possèdent des éléments fantastiques : Dermuche, La Grâce, La Fosse aux péchés, La Bonne Peinture.

Les trois premières abordent chacune sous un angle différent Dieu et la religion. Dermuche, le colosse meurtrier dont l'innocence est reconnue par Dieu mais non par les hommes, ne suscite pas la pitié (il n'éprouve pas vraiment de regret d'avoir tué cette famille) mais l'attitude des représentants de l'Administration et des magistrats, si rigides, si inaccessibles à la pitié, permettent au lecteur de plaindre le condamné .

C'est Dieu encore qui distingue un honnête homme en lui conférant le privilège de porter une auréole. Là encore, le ton est ironique et grinçant. Loin de se comporter comme un bon chrétien, Duperrier, il est vrai poussé par sa femme, se conduit comme le pire des pécheurs.

La Fosse aux Pêchés est, je l'avoue, la nouvelle la moins intéressante à mes yeux. Elle est complètement absurde et prête à sourire, mais je l'ai trouvée un peu trop longue et surtout sans véritable lien avec le contenu du recueil.

La Bonne Peinture est ce conte farfelu dans lequel un peintre un peu médiocre se découvre un incroyable don : celui qui contemple un de ses tableaux ne connaît plus la faim. J'ai beaucoup aimé l'évocation du milieu artistique de Montmartre, les différences de comportement des uns et des autres face aux tableaux. Lafleur est sans doute le seul personnage véritablement sympathique de tout le livre, le seul qui soit suffisamment désintéressé, ni héroïque, ni lâche.

Ces incursions dans le fantastique permettent de se moquer davantage, de dénoncer, de souligner les travers de la société, que ce soit sur le plan politique ou relativement à la religion.

Le vin de Paris se démarque des autres récits par un ton beaucoup plus humoristique, plus léger. C'est l'un des rares à ne pas finir en tragédie. Une fois de plus, Marcel Aymé évoque les traces laissées par la guerre : la faim, les privations, le découragement car la fin du conflit n'implique pas nécessairement un retour à une vie plus facile. Rien de très réjouissant, cependant l'obsession du principal protagoniste pour les bouteilles de bon vin permet l'évocation de passages fort drôles.

L'écrivain fut sans doute extrêmement marqué par la guerre, le regard lucide qu'il porte sur ses contemporains est terrible. Lors d'une première lecture de ces nouvelles, j'ai d'abord retenu les scènes cocasses, l'humour omniprésent (même s'il est grinçant), l'absurdité des situations. Mais une seconde lecture laisse finalement un goût amer. Personne n'est épargné par la plume acérée de l'écrivain, pas plus les riches que les pauvres, l'Etat que le curé, la presse ou les artistes. Ici, point de héros, chaque personnage créé par l'écrivain ne semble montrer que ses mauvais côtés, même si, pour certains, les portraits sont nuancés. La lâcheté, la cruauté, l'envie, la cupidité, la bêtise dominent, la frontière entre le Bien et le Mal devient plus floue, plus lâche. Les comparaisons avec certains traits des animaux sont assez nombreuses : Grandgil est comparé à un bélier, Justine a un mufle, l'une des compagnes de Lafleur est surnommée la Girafe…L'auteur souhaitait-il accentuer la part d'animalité de chacun des protagonistes ?

J'ai noté que les femmes ne bénéficiaient pas d'un traitement de faveur. Elles sont de moeurs légères, prostituées, filles légères, succombent si facilement, comme la grande Betty, la Girafe, ou les filles du pasteur anglais. Pire encore, sous le vernis de l'épouse modèle, elles peuvent être acariâtres, revêches, toujours promptes à se plaindre, à récriminer, si habiles à profiter de la faiblesse des hommes, telle Madame Duperrier ou Justine, l'épouse de Martin.

C'est une lecture qui m'a permis de réfléchir à certains aspects d'un conflit aussi important que la seconde guerre mondiale. Plus discrète et moins glorieuse que les combats et les luttes, c'est la vie quotidienne vécue pendant et après ces événements par des gens ordinaires, dans un contexte extraordinaire. Comment savoir ce que l'on est capable d'endurer lorsqu'on a faim, à quelles extrémités est-on poussé ? Comment définir le Bien, pourquoi n'avons-nous pas tous le même sens de la justice ?

Il me semble qu'au travers de ces nouvelles, et grâce à une belle maîtrise des dialogues, Marcel Aymé a su restituer les différents aspects de la nature humaine, en maniant l'ironie et l'humour, sans méchanceté et sans complaisance. Quelques soixante années plus tard, ces portraits ne sont pas démodés et demeurent d'une consternante actualité.

Lien : http://lectures-au-coin-du-f..
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