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Critique de Zebra


Zebra
  10 janvier 2015
En octobre 2014, Gallimard édite, dans sa collection NRF, « Les Maîtres de Chant » de Marie Ferranti. A cette date, Gallimard -qui a découvert en 1995 les talents de romancière et d'essayiste de Marie Ferranti- a déjà publié une dizaine de romans du même auteur.

Née en 1962 à Lentu en Haute-Corse, Marie Ferranti est imprégnée de culture corse : la Corse, c'est sa chair et son sang. Avec « Les Maîtres de Chant », l'auteure nous convie à une pérégrination dans divers lieux de concerts de l'île (principalement des églises) ainsi qu'à une réflexion sur la musique et plus généralement sur l'art : il ne s'agit pas d'un ouvrage universitaire mais d'une flânerie chaleureuse en pleine corsitude, d'une promenade judicieusement accompagnée des conseils de choristes et de chefs de choeur de l'ile. Vous passez de villes en hameaux, où été comme hiver il se passe toujours quelque chose ; vous serpentez, à pied ou en voiture, entre montagnes et vallées étroites, avec des vues saisissantes sur la mer, parfois toute proche ; vous vous trempez les orteils dans l'eau glacée des rivières ; vous dégustez ici et là des canistrelli (gâteaux secs) qui tromperont votre faim ; vous faites connaissance avec de nombreuses personnalités locales (et pas seulement politiques) ; vous découvrez les beautés de la langue corse (Marie Ferranti émaille son récit de dialogues qu'elle a la gentillesse de traduire pour nous en français) ; vous rencontrez les groupes de chants et de polyphonies corses, notamment I Campagnoli avec son chanteur principal, Guidu Calvelli, lequel vous invite à faire la différence entre le chjama e rispondi, le lamentu (chant basé sur la tristesse) ; la paghjella (chant profane et court dont le texte de six vers est inspiré de la vie quotidienne de l'époque où il a été créé, et qui s'interprète à trois voix d'hommes : la « seconda » qui porte le chant, le « bassu » qui vient la soutenir et la « terza » qui vient ajouter ses ornements) ; et le voceru (chant traditionnel, profane, exécuté par une seule personne et basé sur le sentiment de colère).

Le récit frôle et tangente divers genres littéraires : pas tout à fait roman, plutôt mille-feuille de souvenirs construit sur un fil rouge, à savoir la création du Groupe I Campagnoli, avec leurs chansons, leur projet et les contributions de chacun, le tout sur la base de leurs témoignages. Marie Ferranti voue une admiration profonde pour les chanteurs corses et c'est sans violence aucune qu'elle vous jette à la figure le calme, la beauté, la lumière de la Corse musicale dans un mélange d'humilité, de pudeur, de retenue (voire de distance), de politesse et de raffinement, de dissonances, d'improvisations, de ferveur et d'esthétique. Vous êtes immergé dans le reflet des actes de la vie courante, les émotions, des pointes d'humour, une grande sensibilité, des signes d'amitié qui cimentent les relations interpersonnelles, une réelle fidélité aux anciens et le respect pour toutes ces vies croisées à l'occasion de ce qui ressemble à un reportage ou à un documentaire. L'auteure se laisse séduire par la communion, l'harmonie et la justesse qui émanent des polyphonies ; elle renoue avec sa langue, avec une mélancolie archaïque sophistiquée, effleurant ici ou là la dimension politique du chant corse.

Dans ce roman à recomposer (il est vrai que Marie Ferranti -qui écrit comme on court un sprint, à toute allure-, manifeste un goût certain pour l'esprit d'escalier), l'auteure se livre avec une réelle sincérité dans l'écriture, prenant quelques libertés avec la chronologie des évènements, passant d'un sujet à l'autre, d'un groupe de chanteurs à l'autre, prenant les individus sur le vif et surprenant le lecteur par l'authenticité de son propos. Elle transporte manifestement son monde (corse) avec elle, refusant l'autofiction, les poses maniérées, l'envie de réécrire à sa façon (à coups de mensonges ?) des légendes locales : Marie Ferranti veut parler vrai. Là où d'autres forceraient le trait ou navigueraient en pleine fantasmagorie, elle préfère raconter la vie et tisser la toile des amitiés, refusant de se mettre en avant, de parler d'elle (ou alors, avec de très petites touches, comme le ferait un peintre impressionniste), de s'exposer à l'obscénité de la scène. L'auteure se préserve, conservant par devers elle quelques menus secrets, se condamnant à la stratégie de la disparition, à l'effacement de soi, refusant l'embrigadement, se méfiant même des mots qu'elle utilise, nous emmenant avec elle en promenade dans une conversation ininterrompue sur près de 450 pages. Pour ce livre intime et singulier, je mets quatre étoiles et je recommande.
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