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Critique de Goldlead


Goldlead
  03 avril 2016
Malgré tout l'intérêt et l'attention que je porte depuis longtemps à la pensée et aux écrits de Marcel Gauchet, j'ai hésité à acheter son dernier livre en apprenant qu'il s'agissait d'une interview, donc, pensais-je, d'une improvisation (même sur fonds de travaux antérieurs et solides), forcément un peu relâchée et superficielle. J'avais tort. Visiblement récrit et retravaillé, le texte bénéficie de la distanciation, de la pondération, de la précision, de l'approfondissement et des compléments d'information que permet seul le temps laissé au temps. Bref, même sous forme de questions-réponses, il s'agit d'un véritable livre, seulement plus ramassé et plus direct que l'essai ordinaire.

Observateur attentif de notre actualité et de l'état de nos sociétés, Gauchet fait entendre une voix différente dans le chorus journalistique et politico-médiatique grâce à l'originalité du regard qu'il porte sous sa double casquette. Philosophe en effet, il sait prendre la hauteur ou la largeur de vue nécessaires pour sortir du fouillis événementiel et dégager du sens, en synthétisant des concepts et en gardant le fil de principes théoriques. Historien, il garde pied sur le plancher des faits, mais il échappe à l'amnésie médiatique, en rappelant justement (sur la longue durée) comment ils se sont faits et en restituant ses profondeurs au temps qui court.

L'objectif ici est de « comprendre le malheur français », que d'autres ont appelé « sinistrose », c'est-à-dire le sentiment actuel, général et profond, que notre pays est foutu, qu'à l'échelle du monde et à l'aune des valeurs nouvelles il n'a plus aucun avenir devant lui. Sentiment de dépit, de trahison, de doute et de révolte, sentiment à la fois masochiste et vindicatif, qui prend la forme d'un divorce entre le peuple et ses élites, entre la nation et la nomenklatura européenne, entre l'attachement républicain et les sirènes néo-libérales. Loin (comme il est de bon ton) de condamner ce pessimisme, Gauchet lui trouve bien des raisons, en confrontant le destin qui fut historiquement celui de la France, de Louis XIV à Charles de Gaulle via la période révolutionnaire, et son déclin depuis un demi-siècle, avec le ralliement de la gauche comme de la droite à la Loi du Marché et à la mécanique européenne. Pour instruire le dossier, il traverse les siècles en montrant précisément ce qu'a été la vocation universaliste de la France, le fort sentiment d'identité qu'elle y a puisé, et toute la construction politique et idéologique qui en structurait l'exigence ; et il décrypte de même, plus près de nous, dans les différents septennats et quinquennats de la Cinquième République, les phases et processus qui en ont marqué l'abandon et le délitement.

On a qualifié Gauchet de « néo-réactionnaire » parce qu'il ne bêle pas à l'unisson des moutons du système et qu'il n'y crie pas non plus avec les loups. Mais, en penseur obstiné du politique, il garde le coeur à gauche et s'accroche aux fondements du vivre-ensemble républicain. Simplement, il résiste aux évolutions en cours et s'oppose résolument à la grande braderie qui, aujourd'hui, disperse et liquide l'héritage chèrement acquis : les « peuples souverains » dilués dans le grand melting-pot commercial, « l'État » reconverti en Conseil d'Administration de l'entreprise France, les « citoyens » transformés en électrons libres dans l'hypermarket des biens, des idées et des plaisirs, « l'intérêt général » ramené à l'addition de tous les intérêts particuliers, les « devoirs sacrés » dévalués par l'inflation galopante des droits, toute forme d'« institution » délitée sous l'effet conjugué de l'individualisme, de la mobilité et de la labilité ambiantes. L'analyse est précise, décapante, convaincante et, paradoxalement, de disposer d'un tel diagnostic, on se sent déjà quelque peu soulagé du poids du « malheur français ». Mais (en dehors du forcing et du blocage de la mécanique européenne pour la contraindre à repartir sur d'autres bases ou de l'exhortation finale à réveiller notre atavisme politique) j'ai cherché et attendu en vain les quelques pistes annoncées pour en sortir vraiment.
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