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Critique de MarianneL


MarianneL
  14 décembre 2014
Dans son deuxième roman publié en 2013, et en France dans la collection Lot 49 du Cherche-midi en 2014, Paul Harding révèle toute l'intrigue au premier paragraphe, plongeant son lecteur sans affect au coeur de ce trou noir, la perte d'un enfant.

«La plupart des hommes de ma famille font de leurs épouses des veuves, et de leurs enfants des orphelins. Je suis l'exception. Ma fille unique, Kate, est morte renversée par une voiture alors qu'elle rentrait de la plage à bicyclette, un après-midi de septembre, il y a un an. Elle avait treize ans. Ma femme Susan et moi nous sommes séparés peu de temps après.»

Reclus dans sa petite maison du village d'Enon, transformée en bloc de désespoir et de silence après le décès de Kate et le départ de sa femme, Charlie Crosby abandonne toute activité et se laisse tomber dans l'abîme du chagrin, une déchéance pour s'approcher au plus près de la frontière des ténèbres, entouré des fantômes de sa fille et de tous les disparus qui peuplent sa mémoire.

«J'étais affamé de mon enfant et je venais me repaître dans le cimetière, dans l'espoir qu'elle me rejoigne, à mi-chemin de nos deux mondes, ou juste au-delà, ne fut-ce qu'une nuit, ne fut-ce que pour un instant – qu'elle se dresse de nouveau, debout sur ses pieds nus, et foule l'herbe humide ou les feuilles mortes ou la terre enneigée de l'Enon vivant afin que nous puissions échanger elle et moi ne fut-ce qu'un seul, un dernier mot humain.»

Avec pour seul soutien les drogues et le whisky pendant cette année de descente aux enfers, Charlie se remémore, en une mosaïque de souvenirs et d'hallucinations d'une étrange beauté, l'achat de la première bicyclette pour sa fille et leurs ballades dans les environs d'Enon, ses propres jeux d'enfants et les souvenirs de son grand-père horloger, les histoires des habitants et ancêtres de ce village de Nouvelle-Angleterre tels Sarah Good, exécutée pour sorcellerie en 1692 et dont il imagine la rencontre avec Kate, et la sépulture :

«Mais les bois d'Enon regorgent de très vieilles pierres tombales, dépourvues de toute inscription, et il se peut que la sienne s'y trouve, parmi d'autres ossements de bêtes et de bons citoyens : moutons et chiens, pères et frères, boeufs et chevaux, mères et tantes, cochons et poulets, fils et filles, chats et chouettes anonymes, Puritains et Indiens, enfants à jamais innommés, et dont les os se mêlent aux alluvions de la terre et de l'eau souterraine, migrant sous les fondations de nos maisons et les fairways du parcours de golf, troquant leur thorax, leurs dents, leurs tibias, leurs phalanges, circulant sous le diamant des terrains de baseball et le lit des cours d'eau, s'accrochant aux racines et à la roche, aux tables granitiques et aux méandres d'argile. Enon compte sans doute plus d'habitants sous ses 2200 hectares de surface qu'on en recense au-dessus. Juste sous nos pieds, de l'autre côté de la croûte terrestre, se trouve un autre Enon, un Enon souterrain, qui dissimule ses activités en les menant avec une telle lenteur que les vivants ne sauraient en appréhender l'exacte teneur.»

Dans cette époque où le spectacle submerge tout d'émotions artificielles, ce roman de la souffrance intime d'un homme est d'une intense et authentique tristesse, un récit d'une poésie hypnotisante.
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