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Critique de colimasson


Le Livre Rouge a failli ne jamais être publié. Jung voulait le garder pour lui seul car cette oeuvre ne ressemblait à aucune de ses autres productions qui, bien que toujours profondément originales et dérangeantes, ne dérogeaient jamais à la règle de l'argumentation rationnelle et rigoureuse. Dans le Livre Rouge, Jung écrit avant tout pour lui-même et on découvre ses idées sous un nouveau jour. C'est comme si vous rencontriez quelqu'un que vous avez l'habitude de croiser tous les jours au boulot un soir d'été, dans un coin abandonné, avec une bouteille de vin pour rendre les idées plus colorées, décousues et authentiques. Au lieu de l'entendre parler de ce qui se passe dans le monde, vous l'entendriez enfin parler de ce qui se passe dans son monde.


Toute pensée est la ruine d'un sourire, écrivait Cioran. Il fallait bien qu'un raz-de-marée le submerge pour que Jung prenne le risque d'une création aussi personnelle où l'individuel répond à l'universel, à moins que ce ne soit le contraire.


« J'étais alors dans ma quarantième année et avais obtenu tout ce que j'avais souhaité. J'avais obtenu célébrité, puissance, richesse, savoir et tous les bonheurs humains. C'est alors que mon désir de voir ces biens se multiplier s'arrêta net ; ce souhait fut relégué au second plan et l'horreur m'envahit. La vision des flots diluviens s'empara de moi et je sentis l'esprit des profondeurs, mais je ne le compris pas. »


Dans le Livre Rouge, c'est son mythe personnel que Jung écrit. C'est un mythe qui emprunte à beaucoup d'autres histoires universelles de l'humanité mais ses éléments s'hypostasient sur la scène de sa conscience. On retrouvera des personnages archétypiques tels que Salomé, Philémon, le Serpent ou le Magicien. Leurs figures sont aussi changeantes que le paradigme qui gouverne l'âme de Jung au moment où il écrit. Leurs traits se délacent et s'enlacent sous d'autres apparences, sous l'influence du jeu toujours obscur des relations entre le conscient et l'inconscient – inconscient dont on ne peut rien savoir mais qui se laisse deviner à travers ses manifestations.


Ce travail d'écriture a été accompagné par un autre travail créatif que Jung a découvert par l'intermédiaire des patients schizophrènes dont il avait la charge. En effet, certains d'entre eux se livraient spontanément à la création spontanée de dessins dont les motifs symboliques rappelèrent à Jung l'expression du mandala. Dans les traditions chamanique et orientales, le mandala sert de support de méditation ; il permet de canaliser sa conscience sur des motifs dont la progression semble évoquer celle de l'individuation à la recherche du Soi. Se pourrait-il que le mandala soit une tentative créatrice de mener cette quête ? de revenir aux origines transfigurées par le chemin parcouru ? C'est avec prudence que Jung commit son premier mandala en 1916 avant d'en faire de nombreux autres, qui sont réunis dans la version luxueuse du Livre Rouge (quelques-uns sont aussi présents dans la version de poche). le parcours de création de ces mandalas soutient le parcours symbolique des rencontres de Jung avec les figures de son âme.


Il faut forcément connaître un peu l'oeuvre de Jung pour partir à l'aventure de ce Livre Rouge sous peine de ne pas en saisir toutes les subtilités. Ici, l'oeuvre et la vie s'entremêlent d'une façon dérobée. Les motifs conceptuels se devinent derrière les phrases poétiques, derrière les rêves, derrières les mythes, derrière les réflexions gnostiques. le Livre Rouge éclaircit la démarche de Jung. Ce qu'il préconise dans ses écrits, ce qu'il semble recommander à son lecteur, il l'a d'abord vécu lui-même, dans le face-à-face des années de solitude et de dépression. On a souvent dit que Freud avait lui-même mené son auto-analyse mais Jung n'en a pas fait moins, sous une forme différente, inventant par-là une approche originale de la rencontre du conscient et de l'inconscient.


« [Moi] : Je sens qu'il faut que je te parle. Pourquoi ne me laisses-tu pas dormir alors que je suis fatigué ? Je sens que c'est toi qui me déranges. Qu'est-ce qui t'incite à me maintenir éveillé ?
[Ame] : Il n'est pas l'heure pour toi de dormir, mais celle de veiller et de préparer, au cours d'un travail nocturne, des choses importantes. La grande oeuvre commence.
[Moi] : Quelle grande oeuvre ?
[Ame] : L'oeuvre qui doit être accomplie maintenant. C'est une oeuvre vaste et difficile. Pas le temps de dormir si, pendant la journée, tu ne trouves pas le temps de t'occuper de cette oeuvre.
[Moi] : Mais je ne savais pas que pareille chose était en marche.
[Ame] : Mais tu aurais dû t'en rendre compte puisque cela fait longtemps que je trouble ton sommeil. Cela fait longtemps que tu es trop inconscient. A présent, il te faut accéder à un échelon de conscience supérieur. »


Jung s'était intéressé à « Aurora Consurgens » que Thomas d'Aquin, ce grand théologien qui souhaitait réunir la foi et la raison, avait écrit à la fin de sa vie. Il s'y était intéressé pour des raisons essentiellement psychologiques, parce que ce texte dérogeait à tous les autres écrits de Thomas et parce qu'il remettait même en question son attitude éminemment rationnelle et consciente. L'Aurora aurait constitué un exutoire compensatoire à l'attitude unilatérale de Thomas d'Aquin. Jung et sa condisciple, Marie-Louise von Franz, avaient émis l'hypothèse que cette écriture l'aurait sauvé, contrebalançant une attitude trop intellectuelle, rongée par les limites de la logique, en provoquant une décharge des énergies bloquées par l'étroitesse de la conscience. Et si le Livre Rouge avait eu la même puissance compensatoire pour Carl Gustav Jung ? Si, dans ses textes officiels, il sait se montrer rigoureux et méthodique, il a réussi à laisser s'exprimer sa tendance la plus hermétique et la plus poétique dans ce Livre Rouge, permettant ainsi de libérer son âme des tendances qu'il rejetait peut-être pour la publication de ses écrits officiels et qui l'emprisonnaient dans un rôle qui n'était que celui que revendiquait sa conscience.

Lien : http://colimasson.blogspot.c..
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