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Critique de Antyryia


Antyryia
  02 février 2019

Mardi 29 janvier 2019, 14h35
Commissariat d'Arras, Pas-de-Calais
Interrogatoire de Shari Lapena par l'inspecteur Rasbach

- Madame Lapena, vous savez pourquoi je vous ai fait venir ici j'imagine ?
- Inspecteur Rasbach ? Qu'est-ce que vous faîtes là ? Normalement vous êtes juste un personnage de fiction issu de mon imagination.
- Vous n'avez pas lu "La fille de papier" de Guillaume Musso ? Ou la nouvelle "La locomotive" de Jacques Saussey ? Ce sont des choses qui arrivent plus souvent qu'on ne pense. Les personnages de fiction peuvent parfois prendre forme humaine.
- Et dîtes moi inspecteur, de quel crime suis-je accusée exactement ?
- Eh bien, nous avons reçu une lettre anonyme vous accusant de plagiat. Et nous prenons l'affaire avec le plus grand sérieux.
- Anonyme ? Et vous y prêtez une quelconque attention ? C'est ridicule. Je ne vous ai pourtant pas conçu comme ça.
- Et pourtant cette dénonciation a suscité tout mon intérêt. Votre premier roman, le couple d'à côté, même s'il a eu un succès phénoménal, avait pour point de départ l'enlèvement d'un bébé. Alors ne venez pas me dire que c'est le sujet le plus original qui soit.
- Je vous en prie, avec ce livre j'ai été immédiatement propulsée dans la sphère des auteurs de thriller incontournables.
- Certes, mais avouez qu'on est en droit de se poser la question. Vous vous rendez compte que cette thématique a déjà été surexploitée ? Vous vous êtes inspirée d'un épisode de FBI, portés disparus ? de Sans elle d'Amélie Antoine ? D'Evie de K.L. Slater ? de Sous nos yeux de Cara Hunter ? de la disparition de Georges Perec ?
- Si je peux me permettre, c'est la lettre E qui a disparu du roman de monsieur Perec, pas une petite fille. Quant à m'accuser de copier mes collègues, c'est injuste. Je vous accorde que le thème est récurrent mais j'ai brodé ma propre histoire, et j'y ai mis tellement de suspense que la majorité de mes lecteurs n'ont pas pu lâcher mon livre avant d'avoir la solution de l'énigme.
- Je vous accorde qu'il s'agissait d'un roman passionnant, aux multiples rebondissements. Cependant, depuis, de nouveaux éléments sont apparus dans l'enquête.
- Dites moi inspecteur, pourquoi vous occupez vous d'une simple histoire de plagiat ? Vous devriez être affecté à la criminelle. Et je suis bien placée pour le savoir.
- Oh, c'est une longue histoire. Vous savez, les fonctionnaires sont de plus en plus rares de nos jours et pour compenser la pénurie, je suis devenu plus polyvalent : Circulation, vol, meurtre, drogue, proxénétisme, violences conjugales. En en fin de semaine je suis professeur d'anglais le jeudi, infirmier le vendredi et standardiste au centre impôt service le samedi matin.
- Vous disiez avoir de nouveaux éléments en votre possession ?
- Oui, comme je vous le disais, un Babeliote anonyme nous a écrit que, même s'il avouait ne pas avoir pu se retenir de tourner les pages de votre second livre, il trouvait de nouveau que vous n'aviez pas été chercher vos idées très loin. Ma question est simple, Madame Lapena : Avez-vous oui ou non osé construire L'étranger dans la maison autour d'une héroïne amnésique ?
- J'exige d'avoir un avocat !

Rasbach appelle l'un des cuisiniers de la cantine, qui arrive quelques minutes plus tard avec une bouteille d'eau et un demi-avocat, rempli de sauce vinaigrette et de petites crevettes grises.

- Saviez vous, madame Lapena, que le noyau à l'intérieur des avocats était en réalité un pépin ?
- On s'éloigne du sujet inspecteur. Bon écoutez, effectivement, je dois bien avouer que mon héroïne Karen Krupp souffre d'amnésie. En apparence tout au moins. Mon second roman commence d'ailleurs avec son grave accident de voiture, alors qu'elle est en train de fuir pour une mystérieuse raison. Elle est immédiatement hospitalisée et est incapable de se souvenir des circonstances de la collision. le médecin explique à Tom, son époux : "Après un traumatisme crânien, ou même un choc psychologique, il arrive que l'on perde temporairement le souvenir de ce qui s'est produit juste avant."
- Vous vous rendez compte à quel point ce type d'intrigue est éculé ? La mémoire fantôme de Franck Thilliez, L'oubli d'Emma Healey, Ne fais confiance à personne de Paul Cleave, Si tu t'en vas de Carolyn Jess-Cooke, Avant d'aller dormir de SJ Watson, J'ai oublié les paroles de Nagui. Vous voulez que j'en ajoute encore ? Parce que j'ai des dizaines d'autres exemples …
- Mais inspecteur, ce qui fait toute la différence c'est que le lecteur ignore si Karen est réellement amnésique. Quand vous avez fait le lien avec entre l'accident et la découverte d'un cadavre non identifié à proximité, avouez que vous avez trouvé particulièrement pratique que Karen ne se souvienne de rien. Est-ce réellement le cas ? Même son conjoint, pourtant particulièrement amoureux, va en douter et la croire impliquée dans ce meurtre. Et quand les premiers souvenirs vont soit disant remonter à la surface, seront-ils réels ou inventés de toutes pièces ? Vous voyez inspecteur, je ne me suis pas contentée de broder un thriller autour d'un vulgaire Alzheimer : le lecteur est en droit de tout envisager y compris le mensonge ou la manipulation.
- Vous venez de parler rapidement du couple apparemment très heureux, mais on comprend rapidement que chacun a ses petits secrets. Que leurs sentiments sont fragiles et que si on tire un peu trop fort sur le fil de leurs dissimulations respectives, tout leur mariage pourrait bien s'écrouler. A nouveau, je suis obligé de vous poser la question : Ne vous êtes vous pas, même inconsciemment, inspirée de B.A. Paris, S K Tremayne, Gillian Flynn ou de la série Un gars, une fille, alias Chouchou et Loulou, avec Audrey Lamy et Jean Dujardin ?
- Pas du tout ! Dans tous les thrillers psychologiques il faut bien créer des doutes, des tensions ! Franchement, qu'est ce que vous auriez voulu que je fasse avec un couple sans histoires ? Le lecteur se serait ennuyé comme un rat mort. Donc oui, j'avoue, Karen et Tom Krupp vivent un conte de fées jusqu'à ce qu'un gros grain de sable vienne enrayer leur agréable quotidien, et que les soupçons menacent de faire exploser leur mariage. Notamment parce que même si Karen affirme le contraire, incapable de se voir commettre un acte aussi épouvantable, son mari ne voit cependant aucune autre explication logique que le meurtre prémédité. Et si le couple a décidé de s'épauler face à l'adversité ( journalistes, police, système judiciaire ), se regarder droit dans les yeux sans qu'un climat de méfiance ne soit instauré est tout simplement devenu impossible. Ces deux extraits le montrent très bien :
"Disparu, l'homme qu'elle a épousé. Celui qui était prompt à rire, à l'embrasser, à la serrer dans ses bras."
"C'est fou comme leur couple s'est détérioré en une semaine à peine, songe-t-il."
- Admettons que vous ayez raison. Maintenant je suis curieux de savoir ce que vous pouvez me dire sur Birgid, la voisine curieuse pour ne pas dire foldingue ? Parce que les voisins un peu inquiétants et pas tout seuls dans leur tête, c'est pas vraiment inédit non plus. Vous même vous en êtes déjà inspirée dans le couple d'à côté, même si je ne peux pas vous condamner pour auto-plagiat ( sinon les trois quart des auteurs seraient incarcérés ). Mais avouez que cette idée n'est pas tombée toute seule de votre chapeau. Vous avez pris une pincée de Linwood Barclay, un zest de Nos chers voisins, une touche d'Anne Rivers Siddons, vous avez mélangé un peu tout ça et l'affaire était dans le sac !
- Enfin inspecteur, à vous écouter on dirait que tout le monde copie tout le monde. Oui, c'est vrai, j'ai choisi le personnage de la voisine un peu originale pour compléter le tableau des principaux protagonistes parce que ça me paraissait plus cohérent que de prendre une dermatologue, une astronaute, un maréchal-ferrant ou un petit lutin. Birgid est une femme seule, malheureuse, sans enfants, mariée à un croque-mort qu'elle n'aime plus et qui la regarde à peine. Elle est également la meilleure amie de Karen. Quant à ses passe-temps favoris : tenir à jour son blog de tricot et espionner ses voisins ( "Elle nous épie à longueur de journée, planquée derrière sa fenêtre" ) … J'avais tout simplement besoin d'elle pour étoffer un peu mon intrigue, vous comprenez ?
- Madame Lapena, on va en rester là pour aujourd'hui. Je vais lire votre second livre et décider ensuite si'il y a lieu d'engager ou non des poursuites. Je vous souhaite une agréable journée.

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Mercredi 30 janvier 2019, 4h53 du matin
Rapport de l'inspecteur Rasbach sur l'affaire Shari Lapena

Whaou. Je viens de passer une nuit blanche à lire le roman de l'accusée. Comment dire ? .
Je dois bien avouer que L'étranger dans la maison n'est pas l'oeuvre la plus enrichissante ou la plus originale que j'ai jamais lue. Et effectivement, on retrouve au centre les thèmes les plus récurrents dans les thrillers psychologiques : Amnésie, secrets, dégradation du couple, maltraitance, disparition, voisins mystérieux et même des objets qui se déplacent mystérieusement ( un plagiat de Poltergeist ? ) jusqu'à ce que sa propriétaire ait l'impression de devenir folle. Oui, tout y passe.
Et pourtant, dès le prologue, j'ai été piégé.
"Où commencent les mensonges et quand s'arrêteront-ils ?"
Impossible de m'arrêter. On prend l'histoire en cours de route avec le terrible accident de Karen et son réveil à l'hôpital, et immédiatement notre curiosité est attisée : Que faisait-elle dans ce quartier malfamé ? Pourquoi s'y est-elle rendue sans prendre le temps de refermer la porte de chez elle ni de se munir de son téléphone portable ?
Shari Lapena a un don pour absorber totalement son lecteur, en lui donnant assez d'indices pour qu'il ait toujours l'impression de pouvoir facilement tout reconstituer, le poussant à tourner les pages encore et encore jusqu'au dénouement final … inattendu. Parce qu'elle a toujours une longueur d'avance tout en donnant l'impression du contraire.
Peut-être légèrement moins bon que le couple d'à côté, L'étranger dans la maison reste construit de façon similaire et force m'est de constater que le suspense fonctionne toujours aussi bien.
Aux deux tiers thriller domestique, au tiers restant roman policier, quel plaisir de me retrouver dans ce livre en compagnie de mon acolyte l'inspecteur Jennings en train de mener l'enquête et de déceler les mensonges de tout ce petit monde qui cherche à me cacher des indices pour remonter la piste de l'assassin.
Et c'est volontiers que je pardonne les quelques petites invraisemblances.
Je ne suis pas juge mais je me fais toutefois un plaisir de déclarer l'accusée non coupable.
Les sujets ne sont pas originaux ? Attendez de voir le résultat une fois qu'ils sont mixés. Ne dit on pas que ce sont dans les vieilles soupes que l'on fait les meilleures grimaces ?
Par conséquent, aucune poursuite ne sera engagée contre Madame Shari Lapena, dont j'attends désormais avec impatience les deux prochains romans ( An unwanted guest & Someone we know )

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